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Abdelhadi Alami. "Investir au Maroc est une aventure dangereuse"
Amazighs. Cherche parti désespérément
Portrait. La dame de fer
Festival. Viva Casa !
N° 186
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Abdelhadi Alami. "Investir au Maroc est une aventure dangereuse"
Amazighs. Cherche parti désespérément
Portrait. La dame de fer
Festival. Viva Casa !

Par Hassan Hamdani

Portrait. La dame de fer

Aïcha Ben Larbi dirige l’une des plus grandes ferrailles du Maroc. Femme dans un milieu d’hommes, elle est devenue un mythe dans le monde de la récupération. Discrète, elle a refusé de se faire prendre en photo. Portrait quand même.


À quoi reconnaît-on les légendes ? Elles font l’objet de conversations de café au même titre qu’un footballeur, d’une présentatrice télé ou d’un coureur de fond. Aïcha Ben Larbi, héritière des établissements Ben Larbi, une des 4 grandes ferrailles du Maroc, est dans ce cas. La découverte de cette femme hors du commun a commencé par un dialogue saisi au
vol dans un café de Hay Mohammadi : "Moi je la connais bien, j’ai été grutier dans sa ferraille dans les années 80" s’enorgueillissait un inconnu. L’inconnu n° 2 surenchérissait : "Oui, mais moi j’ai mangé le couscous chez elle, toi pas !" Les deux comparses parlaient d’elle avec un respect certain dans la voix, dû à son statut de femme chef d’entreprise dans un monde masculin s’il en est : celui de la tôle, du carburateur et de l’aluminium. Et comme toutes les légendes, un voile de mystère entoure le personnage. Où se situe le royaume de Aïcha, la reine de la ferraille ? "Derrière la voie de chemin de fer !" précisait très vaguement l’inconnu n° 1. "Non, elle a déménagé, elle est derrière la prison de Oukacha!" situait sans plus de précisions l’inconnu n°2. Fort de ces deux indications floues, la quête du graal rouillé pouvait commencer. L’univers de Aïcha ne se livre pas, il se gagne en traversant un paysage de désolation où se croisent les lignes de chemins de fer de marchandises, parsemées sur leurs flancs de dépôts et d’usines en déshérence. C’est derrière ce décor lugubre de guerre post-nucléaire, rehaussé par les miradors de la prison de Oukacha, que se situe le monde de Aïcha la ferrailleuse : un immense dépôt où la ferraille le dispute à la poussière. à l’entrée du dépôt, un de ses 30 employés parle d’elle comme d’un "rajel" avec toute la considération que sous-entend ce terme dans les milieux populaires habitués aux rapports francs.

Un patron à poigne
Assise à son bureau, en djellaba et foulard rose, Aïcha porte bien ses 55 ans, très loin de l’image mâle qui lui colle à la peau dans les cafés populaires, même si elle gère la ferraille héritée à la mort de son père en 1981 d’une poigne de fer : "C’est le seul moyen de se faire respecter d’eux" explique t-elle avec une douceur dans la voix aux antipodes de ses propos de patron. Dure dans un milieu d’hommes, elle a su forcer le respect même chez les concurrents, "Quand j’en appelle un au téléphone, il se sent honoré" ajoute cette dernière, très sûre d’elle. Un respect gagné à la force du poignet pour une partie, héritée pour une autre : "L’affaire familiale a été créée par mon père en 1957. Il possédait une fonderie d’aluminium à côté du garage Allal et une ferraille au même endroit" explique-t-elle avec une émotion visible. Aïcha a grandi dans ce monde de la récupération. Quand elle rentrait de ses cours à l’Institution religieuse Maintenon, elle venait aider son père à la ferraille : "Les gens lui reprochaient souvent ma présence. Cela ne faisait pas sérieux pour eux, une petite fille qui donnait un coup de main dans une ferraille". Lui, répondait invariablement : “Laissez moi jouer avec les gamins, eux au moins ne me volent pas". Après un diplôme de secrétaire à l’école Pigier, Aicha refuse de poursuivre ses études malgré l’insistance de son père. Elle a trouvé sa vocation. De ses 6 frères et soeurs, c’est elle qui reprendra la tradition familiale. "Mon père m’envoyait remplir les formulaires d’exportation à Rabat à 7 heures du matin avec instruction d’avoir tout fini à midi. Je revenais à l’heure indiquée, fière d’avoir accompli ma mission. Il me reprochait alors de ne pas avoir fini à 11 heures". Dur, mais tendre à la fois.

Tel père, telle fille
Mon père, ce héros, tel est en résumé l’image du "pater" chez Aïcha. Elle parle d’ailleurs plus de lui que d’elle, mais en filigrane, c’est Aïcha qui transparaît. Une femme aussi dure que son père en affaires, réclamant son droit sans état d’âme, mais réglo dans le business. Autodidacte, elle a tout appris du paternel, et transmet ce savoir à son fils, désigné comme prince héritier du royaume de Oukacha. Le père de Aïcha est omniprésent dans le bureau de sa fille chérie, qui a accroché la montre qu’il lui a offerte la veille de sa mort, une breloque définitivement arrêtée à 16h50. Il est décédé le lendemain à 17 h00. Aïcha croit y voir un signe du destin comme beaucoup de filles ayant perdu leur père jeune et n’en ayant toujours pas fait le deuil. La photo de ce dernier trône au dessus du bureau de Aïcha. Mat de peau, le costume beige ouvert sur une chemise noire, un amas de ferraille derrière lui : "Mon père était surnommé le ferrailleur élégant. Il avait pour amis la famille Ben Msik, l’ex- ministre Tahri Joutey et le général Skalli". Issu d’un milieu modeste, son père avait su faire fructifier ses affaires. En 1979, il déplace la ferraille familiale derrière la prison de Oukacha pour se rapprocher du port : "Nous étions les seuls à l’époque, regardez aujourd’hui le nombre de sociétés qui se sont déplacées près de la nôtre" constate Aïcha. Aujourd’hui, elle exporte sa ferraille vers la Chine, Taïwan, la Corée, le Pakistan et l’Inde. Les montagnes d’amas métalliques qui obstruent la vue sur la mer viennent du Maroc entier. Récupérés dans des douars, puis réunis chez les grossistes de Marrakech, Meknès ou Oujda, ils viennent se déverser chez Aïcha : "Mes employés appellent cet endroit la zaouia car on y retrouve la terre du Maroc tout entier mélangée aux chargements de ferraille". L’autre grand pourvoyeur de Aïcha est l’ONCF, dont elle a débité beaucoup de wagons, de marchandises ou de passagers, avant de les exporter vers l’Asie. La ferraille de Aïcha est célèbre chez les cheminots, mais aussi chez certains spectateurs de TVM puisque c’est dans ce décor naturel à la Mad Max que Najat Aâtabou a tourné son clip mémorable Il faut mettre les points sur les i. Najat Aâtabou est une vieille connaissance de Aïcha : "Je la connais depuis toute petite. Son père était lui-même ferrailleur, il traitait s affaires avec le mien". Kamal Kamal, le réalisateur du clip, est revenu ici-même tourner son film La symphonie des anges. "Nous avions déplacé des wagons à la grue pour recréer l’ambiance qu’il désirait. Il a tourné pendant 2 mois ici, puis a disparu sans me régler les 45.000 dirhams de frais de déplacement". Kamal Kamal est revenu 8 mois plus tard pour retourner une scène : "Je m’attendais à ce qu’il me paie, mais à la place il m’a proposé de mettre mon nom sur le générique. Le samedi suivant, il est arrivé avec toute son équipe de tournage. Je l’ai laissé poireauter à l’entrée de la ferraille. Il m’a appelé une dizaine de fois. Quand j’ai fini par répondre je lui ai demandé : chkoune Kamal Kamal ? Je ne vous connais pas". Comme quoi, il ne faut jamais se moquer d’une ferrailleuse. Mauvais payeur, Kamal Kamal est cependant reconnaissant à Aïcha pour son aide : "C’est une grande dame, sans laquelle je n’aurais jamais pu réaliser mon film". Après sa journée de travail, Aïcha rentre à son domicile des Habous. Le jour, elle vit au milieu des ferrailleurs, le soir, elle est voisine du roi.

 
 
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