Portrait. La dame de fer
Aïcha Ben Larbi dirige lune des plus grandes ferrailles du Maroc. Femme dans un milieu dhommes, elle est devenue un mythe dans le monde de la récupération. Discrète, elle a refusé de se faire prendre en photo. Portrait quand même.
À quoi reconnaît-on les légendes ? Elles font lobjet de conversations de café au même titre quun footballeur, dune présentatrice télé ou dun coureur de fond. Aïcha Ben Larbi, héritière des établissements Ben Larbi, une des 4 grandes ferrailles du Maroc, est dans ce cas. La découverte de cette femme hors du commun a commencé par un dialogue saisi au |
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vol dans un café de Hay Mohammadi : "Moi je la connais bien, jai été grutier dans sa ferraille dans les années 80" senorgueillissait un inconnu. Linconnu n° 2 surenchérissait : "Oui, mais moi jai mangé le couscous chez elle, toi pas !" Les deux comparses parlaient delle avec un respect certain dans la voix, dû à son statut de femme chef dentreprise dans un monde masculin sil en est : celui de la tôle, du carburateur et de laluminium. Et comme toutes les légendes, un voile de mystère entoure le personnage. Où se situe le royaume de Aïcha, la reine de la ferraille ? "Derrière la voie de chemin de fer !" précisait très vaguement linconnu n° 1. "Non, elle a déménagé, elle est derrière la prison de Oukacha!" situait sans plus de précisions linconnu n°2. Fort de ces deux indications floues, la quête du graal rouillé pouvait commencer. Lunivers de Aïcha ne se livre pas, il se gagne en traversant un paysage de désolation où se croisent les lignes de chemins de fer de marchandises, parsemées sur leurs flancs de dépôts et dusines en déshérence. Cest derrière ce décor lugubre de guerre post-nucléaire, rehaussé par les miradors de la prison de Oukacha, que se situe le monde de Aïcha la ferrailleuse : un immense dépôt où la ferraille le dispute à la poussière. à lentrée du dépôt, un de ses 30 employés parle delle comme dun "rajel" avec toute la considération que sous-entend ce terme dans les milieux populaires habitués aux rapports francs.
Un patron à poigne
Assise à son bureau, en djellaba et foulard rose, Aïcha porte bien ses 55 ans, très loin de limage mâle qui lui colle à la peau dans les cafés populaires, même si elle gère la ferraille héritée à la mort de son père en 1981 dune poigne de fer : "Cest le seul moyen de se faire respecter deux" explique t-elle avec une douceur dans la voix aux antipodes de ses propos de patron. Dure dans un milieu dhommes, elle a su forcer le respect même chez les concurrents, "Quand jen appelle un au téléphone, il se sent honoré" ajoute cette dernière, très sûre delle. Un respect gagné à la force du poignet pour une partie, héritée pour une autre : "Laffaire familiale a été créée par mon père en 1957. Il possédait une fonderie daluminium à côté du garage Allal et une ferraille au même endroit" explique-t-elle avec une émotion visible. Aïcha a grandi dans ce monde de la récupération. Quand elle rentrait de ses cours à lInstitution religieuse Maintenon, elle venait aider son père à la ferraille : "Les gens lui reprochaient souvent ma présence. Cela ne faisait pas sérieux pour eux, une petite fille qui donnait un coup de main dans une ferraille". Lui, répondait invariablement : Laissez moi jouer avec les gamins, eux au moins ne me volent pas". Après un diplôme de secrétaire à lécole Pigier, Aicha refuse de poursuivre ses études malgré linsistance de son père. Elle a trouvé sa vocation. De ses 6 frères et soeurs, cest elle qui reprendra la tradition familiale. "Mon père menvoyait remplir les formulaires dexportation à Rabat à 7 heures du matin avec instruction davoir tout fini à midi. Je revenais à lheure indiquée, fière davoir accompli ma mission. Il me reprochait alors de ne pas avoir fini à 11 heures". Dur, mais tendre à la fois.
Tel père, telle fille
Mon père, ce héros, tel est en résumé limage du "pater" chez Aïcha. Elle parle dailleurs plus de lui que delle, mais en filigrane, cest Aïcha qui transparaît. Une femme aussi dure que son père en affaires, réclamant son droit sans état dâme, mais réglo dans le business. Autodidacte, elle a tout appris du paternel, et transmet ce savoir à son fils, désigné comme prince héritier du royaume de Oukacha. Le père de Aïcha est omniprésent dans le bureau de sa fille chérie, qui a accroché la montre quil lui a offerte la veille de sa mort, une breloque définitivement arrêtée à 16h50. Il est décédé le lendemain à 17 h00. Aïcha croit y voir un signe du destin comme beaucoup de filles ayant perdu leur père jeune et nen ayant toujours pas fait le deuil. La photo de ce dernier trône au dessus du bureau de Aïcha. Mat de peau, le costume beige ouvert sur une chemise noire, un amas de ferraille derrière lui : "Mon père était surnommé le ferrailleur élégant. Il avait pour amis la famille Ben Msik, lex- ministre Tahri Joutey et le général Skalli". Issu dun milieu modeste, son père avait su faire fructifier ses affaires. En 1979, il déplace la ferraille familiale derrière la prison de Oukacha pour se rapprocher du port : "Nous étions les seuls à lépoque, regardez aujourdhui le nombre de sociétés qui se sont déplacées près de la nôtre" constate Aïcha. Aujourdhui, elle exporte sa ferraille vers la Chine, Taïwan, la Corée, le Pakistan et lInde. Les montagnes damas métalliques qui obstruent la vue sur la mer viennent du Maroc entier. Récupérés dans des douars, puis réunis chez les grossistes de Marrakech, Meknès ou Oujda, ils viennent se déverser chez Aïcha : "Mes employés appellent cet endroit la zaouia car on y retrouve la terre du Maroc tout entier mélangée aux chargements de ferraille". Lautre grand pourvoyeur de Aïcha est lONCF, dont elle a débité beaucoup de wagons, de marchandises ou de passagers, avant de les exporter vers lAsie. La ferraille de Aïcha est célèbre chez les cheminots, mais aussi chez certains spectateurs de TVM puisque cest dans ce décor naturel à la Mad Max que Najat Aâtabou a tourné son clip mémorable Il faut mettre les points sur les i. Najat Aâtabou est une vieille connaissance de Aïcha : "Je la connais depuis toute petite. Son père était lui-même ferrailleur, il traitait s affaires avec le mien". Kamal Kamal, le réalisateur du clip, est revenu ici-même tourner son film La symphonie des anges. "Nous avions déplacé des wagons à la grue pour recréer lambiance quil désirait. Il a tourné pendant 2 mois ici, puis a disparu sans me régler les 45.000 dirhams de frais de déplacement". Kamal Kamal est revenu 8 mois plus tard pour retourner une scène : "Je mattendais à ce quil me paie, mais à la place il ma proposé de mettre mon nom sur le générique. Le samedi suivant, il est arrivé avec toute son équipe de tournage. Je lai laissé poireauter à lentrée de la ferraille. Il ma appelé une dizaine de fois. Quand jai fini par répondre je lui ai demandé : chkoune Kamal Kamal ? Je ne vous connais pas". Comme quoi, il ne faut jamais se moquer dune ferrailleuse. Mauvais payeur, Kamal Kamal est cependant reconnaissant à Aïcha pour son aide : "Cest une grande dame, sans laquelle je naurais jamais pu réaliser mon film". Après sa journée de travail, Aïcha rentre à son domicile des Habous. Le jour, elle vit au milieu des ferrailleurs, le soir, elle est voisine du roi. |