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(AIC PRESS)
Médias et libertés publiques

35. La parole est libérée…
Sur les terrasses de cafés, les gens ne baissent plus le ton et ne regardent plus autour d’eux avant de parler politique. Ce n’est pas anodin. Pendant quarante ans, une peur sourde a empêché les Marocains de dire le fond de leur pensée. Aujourd’hui, c’est chose banale. Après des décennies de combat des défenseurs des droits de l’homme, la parole est enfin libérée. Résultat : les représentants de l’état (et notamment les policiers) n’ont plus autant de marge d’arbitraire qu’avant.
Même si dans le détail, cela reste souvent brumeux, les Marocains savent qu’ils ont des "hoqouq" (droits) et le font savoir ! Bémol : cette nouvelle conscience est géographiquement mal répartie. Plus on s’éloigne de Casa-Rabat, plus la peur reprend le dessus. Mais la libération de la parole progresse, c’est inexorable.

36. … les écrits aussi
La liberté d’expression est sans aucun doute le plus grand acquis (et le plus visible) de l’ère Mohammed VI. Désormais, les journalistes critiquent librement la source même du pouvoir, à savoir le Palais royal. Sur le plan économique, la politique éditoriale de "l’âam zine" (l’année est belle) a également vécu. On appelle désormais un déficit un déficit, et les détournements publics un grave défaut de gouvernance. Culturellement, c’est pareil. La presse islamiste est vigoureuse (sous Hassan II, elle était clandestine), mais les idées laïques se fraient leur chemin. Enfin, le problème du Sahara donne lieu aux analyses les plus variées. Vive la liberté !

37. Le passé est défriché
"Le passé n’intéresse personne", "le dossier des droits de l’homme est apuré", "il est dangereux de relire notre histoire contemporaine"… Et puis, quoi encore ? Tous ces beaux mensonges de l’ère hassanienne ont été balayés d’un seul coup : celui, très joli, réussi par l’IER (Instance Equité et Réconciliation) qui, quoi qu’on en dise, aura réussi le tour de force de relancer le débat sur les années de plomb sans mettre en péril la stabilité de la monarchie, bien au contraire. Le public a marché et c’est tant mieux, parce que la plupart des familles marocaines ont directement souffert de répressions policières ou alors, pour les plus chanceuses, ont vécu et élevé leur progéniture dans la peur. Exorcisme national ? Oui. Surtout quand ce n’est pas si cher payé.

38. Le paysage audiovisuel marocain se libéralise
L’état n’a plus le monopole des ondes. Cette information, importante du reste, est déjà vieille de trois ans. Quoi de neuf aujourd’hui ? D’abord, deux nouvelles chaînes, Al Maghribia et Arrabiâ (des petits enfants de la RTM et de 2M) existent déjà. Puis il y a le projet Médi1 Sat, la chaîne d’information de Tanger, qui risque d’aboutir, selon des sources au ministère de la Communication, en juin 2006. Sinon, plusieurs investisseurs, marocains et étrangers, disent avoir des dossiers ficelés dans leurs cartons et ne plus attendre que "l’aval des autorités compétentes".

39. 2M produit de bons magazines
Jamais un magazine tété n’a atteint des taux d’audience aussi élevés que Moukhtafoun. Et pour cause, cet équivalent marocain de "perdu de vue" est en totale adéquation avec les attentes des téléspectateurs, tout en jouant intelligemment la carte du service public. Pour les magazines francophones, c’est Grand Angle qui remporte la palme. Indéniablement et de l’avis de tous, le meilleur magazine d’information jamais produit par la télévision marocaine. Avec ces deux programmes, 2M a droit à quelques éloges. Nous aussi, "on peut" !

40. La télé lance de jeunes talents
On se souviendra longtemps du printemps 2004 sur 2M. Des jeunes frais et pleins d’entrain ont donné de la couleur à nos petits écrans et fait rêver des milliers de leurs congénères. Aujourd’hui, l’une des révélations du concours 15 ans/15 talents, Mustapha Atrassi, anime un one-man-show au Théâtre de Trévise à Paris. Hicham Nazal, lui, est lancé dans une carrière d’animateur télé, parrainé par le producteur français Gérard Louvin… Studio 2M, le deuxième concept du genre, a révélé aussi une fournée de jeunes talents. Joudia et Abdelaziz, vainqueurs de ce concours de chant, signent aujourd’hui des autographes dans la rue. Quant au Pied en or de la TVM, il a fait rêver des millions de jeunes passionnés de foot. Le vainqueur, le Marrakchi Hamada, a passé plusieurs mois dans un club français de division I, et se prépare à une grande carrière. Merci la télé !

41. Le tamazight investit les media
Doublé en tamazight et diffusé par 2M, le film Bandia, de Saïd Naciri, a crevé les plafonds d’audimat. La chaîne de Aïn Sebaâ projette aujourd’hui de diffuser un film en tamazight par mois, et de produire des téléfilms dans cette langue. En septembre, 2M diffusera même une émission culturelle hebdomadaire en tamazight. La pub n’est pas en reste. Le spot Nido en tamazight avait ouvert la brèche en 2004, vite rejoint par Nescafé. Récemment, Méditel s’est lancé dans l’affichage trilingue tamazight-français-arabe. Et la presse amazighe est foisonnate : Le monde amazigh à Rabat, Tifnaz à Al Hoceima ou Tawiza sont les derniers venus. Mieux : l’institut public de journalisme de Rabat assure des formations en tamazight. C’est la fin d’un ghetto linguistique.

42. La presse interpelle le pouvoir (le vrai)
Sous Hassan II, la presse partisane interpellait violemment (et quotidiennement) "le gouvernement" ou "l’administration"… Ces euphémismes ont vécu. Au Maroc, l’essentiel du pouvoir tire sa source et sa légitimité du Palais royal. Par conséquent, les journalistes interpellent le roi sans détours… et il ne leur "arrive" rien, contrairement à ce que pensent la plupart des gens. Certes, il y a des exceptions. Ali Lmrabet a payé de 7 mois de prison le fait d’avoir été un poil trop insolent envers la monarchie. Depuis sa libération, les caricatures mettant directement en scène Mohammed VI ont fleuri – et rien n’est "arrivé" à leurs auteurs. Tout est question de dosage, en fait. Et le sérail commence à comprendre (quoique avec beaucoup de difficultés) la règle du jeu…

43. La presse dérange les juges
En mai 2005, l’amicale Hassania des juges a publié un communiqué dénonçant "les allégations de la presse visant des magistrats" et menaçant les journalistes de "sévir dans le cadre de la loi". à l’origine de cette mise en garde, une série d’informations faisant état d’affaires de corruption dans lesquelles seraient impliqués des magistrats. Au ras le bol des juges répond l’exaspération des journalistes, qui accusent les magistrats de fonctionner sur instructions dès qu’un organe de presse est visé par le pouvoir. Le troisième et le quatrième pouvoir se bousculent : c’est un signe majeur de démocratisation.

44. La police communique
Beaucoup avaient ri à l’annonce du lancement de Police magazine. Quoi, un magazine de la police, avec le premier flic du royaume dans le rôle du directeur de publication et éditorialiste ? Le pari a pourtant été réussi, même si Police magazine n’est pas le genre de publication que l’on emporterait sur une île déserte… Dans tous les cas, cette réussite n’est que la cerise sur le gâteau, l’illustration la plus concrète de la nouvelle ligne adoptée par la police marocaine : plus de souplesse, de naturel, de proximité. Du pur marketing, bien sûr, mais avouons qu’on en avait sacrément besoin. Des fois qu’on oublierait que les policiers sont aussi des hommes et des femmes qui nous ressemblent – dans leurs vertus comme dans leurs excès…

45. Les GUS rassurent la population
On a oublié de leur prévoir des tenues d’été, mais pas de leur apprendre l’essentiel de leur mission : sécuriser nos rues. Les GUS (Groupes Urbains de Sécurité) valent assurément mieux que leur nom. Ils sont jeunes et beaux, ils roulent dans de belles mécaniques et nous rappellent, enfin, que la police est d’abord au service du citoyen. Chapeau aux architectes du projet GUS, même si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Parce que les GUS roulent trop lentement et leurs "convois" occasionnent, parfois, des accidents de la circulation. Parce que, surtout, les attributions définitives de ce nouveau corps de la police n’ont jamais été clairement délimitées. Peut mieux faire, mais c’est un bon début.

46. Le débat sur la peine de mort est ouvert
L'abolition de la peine de mort est à l'étude. Des sources au ministère de la Justice confirment que ce débat n’est plus l’apanage des associations engagées. Depuis près de quatre ans, les législateurs travaillent dans l’ombre pour tenter de mettre le droit marocain en conformité avec les traités internationaux. Longtemps zappée des médias publics, la question fait aujourd’hui l’objet de débats télévisés. Une première fois sur la TVM, juste après les attentats du 16 mai, une seconde sur 2M, dans le cadre de l'émission "Moubacharatan Maâkoum". Dans les faits, les sentences de mort sont rarement exécutées. Une posture confortable qui permet aux autorités de contenter les abolitionnistes sans pour autant mécontenter les partisans de la peine de mort – principalement les islamistes. Le Maroc est le premier pays arabe où ce débat est ouvert

47. Des inspecteurs sont indignés par l’éducation islamique
Le ministre de l’éducation nationale, le socialiste Habib El Malki, a certes décidé de maintenir l’éducation islamique dans les écoles. Mais au moins, il y a eu débat. Après que des parents d’élèves se soient déclarés outrés par des manuels scolaires sexistes et outrageusement orientés, un groupe d’inspecteurs avait carrément préconisé d’abolir l’éducation islamique à l’école, "parce que des enseignants en profitent pour diffuser une idéologie réactionnaire". Une première, qui ébranle la sacralité du dogme de l’enseignement religieux à l’école. En attente de nouveaux coups de boutoir.

48. La liberté d’expression atteint le Sahara
"Un indépendantiste convaincu de ses positons ne me dérange pas dans l’absolu. Je n’interviens que si cet individu trouble l’ordre public". La phrase est d’un haut responsable du ministère de l’Intérieur à Laâyoune. Mis à part quelques regrettables refoulements de journalistes, la tableau de la liberté d’expression au Sahara n’est pas si sombre que cela. Il y a d’abord l’étonnamment libre Laâyoune TV, puis tous ces journalistes marocains et étrangers qui se déplacent fréquemment au Sahara et restent libres de leurs mouvements, dans une région politiquement et militairement sensible. Les activistes indépendantistes y exercent également leur droit à l’information grâce à la multitude de sites Web du Polisario régulièrement mis à jour à partir de Smara, Laâyoune ou Dakhla.

49. Laâyoune TV cartonne
Laâyoune TV, petit décrochage de la RTM lancé fin 2004, a réussi à se mettre à dos toutes les instances élues du Sahara… parce que ses journalistes font bien leur travail. Alors que les notables makhzénisés de la région continuent à revendiquer une exception régionale, Laâyoune TV se rapproche des Sahraouis, parle de leurs problèmes quotidiens dans leur langue natale, couvre les manifestations, donne la parole aux mécontents. Résultat : la petite chaîne régionale rencontre un succès fou et, forcément, dérange. Mais si Rabat la maintient, c’est probablement parce qu’elle dérange aussi le Polisario, privé de sa principale ressource : les revendications sociales et humanitaires des Sahraouis. Comme quoi, une information indépendante peut être utile au pouvoir…
 
 
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