Le n°2 parle
(Les rapports de force transcendent ces institutions "qui fonctionnent normalement".
Ali El Himma ne le sait que trop bien.)
"Un beau jour, il a soudain décidé de parler". Cest ainsi que le quotidien Al Ahdath Al Maghribiya introduit son authentique scoop de vendredi dernier : une interview-fleuve du ministre délégué à lIntérieur Fouad Ali El Himma. Cest une grande première. Depuis six ans quil est aux affaires, jamais cet homme, considéré comme le véritable n° 2 du pays, navait accordé dentretien à la presse. Il faut saluer le fait que, contrairement à beaucoup dautres (vrais) puissants, il ait choisi un organe marocain pour sexprimer.
La petite phrase dAl Ahdath, bien entendu, nengage que celui qui la écrite. Il va de soi que Ali El Himma na parlé quaprès avoir obtenu un feu vert royal. Pourvu que les feux verts de ce genre se multiplient. On attend avec impatience les interviews de Rochdi Chraïbi, de Hamidou Laânigri, de Driss Jettou
et, évidemment, du roi lui-même.
Revenons à Ali El Himma. Comment sest-il sorti de cet exercice inédit ? Plutôt bien, il faut le reconnaître. Sur deux longues pages, il sest appliqué à brosser le portrait dinstitutions "qui fonctionnent normalement". Langue de bois ? Sans doute. Mais se limiter à cette analyse serait mal comprendre les usages journalistiques universels. Quand un interviewé est, objectivement, à ce niveau de puissance, il ne prend pas de risques. Il choisit son interlocuteur, prend connaissance des questions à lavance, en écarte quelques unes au besoin, prépare soigneusement ses réponses, et révise le tout avant publication. Autrement dit, il communique sur ce quil veut, comme il veut. "Le truc", évidemment, cest de laisser lintervieweur poser des questions suffisamment dérangeantes pour que le public se dise : "Waw, le journaliste a essayé de coincer [le puissant], mais [le puissant] sest bien défendu". Lenvoyé dAl Ahdath na pas chercher à "coincer" Fouad Ali El Himma. Tout juste a-t-il évoqué Nadia Yassine, Moulay Hicham et le "nouveau makzen " sans que les questions ne soient ni insistantes, ni dérangeantes. Mais ne nous plaignons pas. Si cela avait été le cas, linterview naurait probablement pas eu lieu.
Le prix à payer, évidemment, cest que Ali El Himma na pas été vraiment convaincant. Quand il affirme que "gouvernement, Parlement ou cabinet royal, chacun remplit son rôle dans les limites de ses prérogatives", il nous prend un peu pour des niais. Dabord, les prérogatives des uns et des autres sont tout sauf claires et compartimentées. Ensuite, les rapports de force transcendent les institutions, il le sait bien. Et on est dautant plus fort quon est proche du roi, il ne le sait que trop lui qui a accès auprès du roi plus que tout autre. Quand il se défend dêtre le n°2 (en substance, "nous sommes un état organisé, ces choses-là nexistent pas"), il "oublie" quil y a bien un numéro 2 officiel dans ce pays : le Premier ministre. Mais il nallait quand même pas faire cette fleur-là à Driss Jettou
Quand il prétend quaucun des ministres de lIntérieur sous les ordres desquels il était sensé travailler "ne sest plaint quil outrepassait ses prérogatives", il sait pertinemment que cela ne marche pas comme ça, dans le sérail. Les "plaintes" de ce genre, on les garde pour soi ou pour sa femme. Sauf quand on a le courage de Hassan Chami, et on verra si "on" ne le lui fera pas payer
Quoi quil en soit, Ali El Himma doit être très satisfait de son interview. Tant mieux pour lui. Mais tant mieux aussi pour nous, si cela le met en confiance et le pousse, lui et ses pairs, à rééditer lexpérience. Cela nous permettra de connaître la surface, à défaut du fonds de la pensée de nos dirigeants. Partant du black-out absolu, cest un bon début. |