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N° 187
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Le n°2 parle
(Les rapports de force transcendent ces institutions "qui fonctionnent normalement".
Ali El Himma ne le sait que trop bien.)

"Un beau jour, il a soudain décidé de parler". C’est ainsi que le quotidien Al Ahdath Al Maghribiya introduit son authentique scoop de vendredi dernier : une interview-fleuve du ministre délégué à l’Intérieur Fouad Ali El Himma. C’est une grande première. Depuis six ans qu’il est aux affaires, jamais cet homme, considéré comme le véritable n° 2 du pays, n’avait accordé d’entretien à la presse. Il faut saluer le fait que, contrairement à beaucoup d’autres (vrais) puissants, il ait choisi un organe marocain pour s’exprimer.
La petite phrase d’Al Ahdath, bien entendu, n’engage que celui qui l’a écrite. Il va de soi que Ali El Himma n’a parlé qu’après avoir obtenu un feu vert royal. Pourvu que les feux verts de ce genre se multiplient. On attend avec impatience les interviews de Rochdi Chraïbi, de Hamidou Laânigri, de Driss Jettou… et, évidemment, du roi lui-même.
Revenons à Ali El Himma. Comment s’est-il sorti de cet exercice inédit ? Plutôt bien, il faut le reconnaître. Sur deux longues pages, il s’est appliqué à brosser le portrait d’institutions "qui fonctionnent normalement". Langue de bois ? Sans doute. Mais se limiter à cette analyse serait mal comprendre les usages journalistiques universels. Quand un interviewé est, objectivement, à ce niveau de puissance, il ne prend pas de risques. Il choisit son interlocuteur, prend connaissance des questions à l’avance, en écarte quelques unes au besoin, prépare soigneusement ses réponses, et révise le tout avant publication. Autrement dit, il communique sur ce qu’il veut, comme il veut. "Le truc", évidemment, c’est de laisser l’intervieweur poser des questions suffisamment dérangeantes pour que le public se dise : "Waw, le journaliste a essayé de coincer [le puissant], mais [le puissant] s’est bien défendu". L’envoyé d’Al Ahdath n’a pas chercher à "coincer" Fouad Ali El Himma. Tout juste a-t-il évoqué Nadia Yassine, Moulay Hicham et le "nouveau makzen " – sans que les questions ne soient ni insistantes, ni dérangeantes. Mais ne nous plaignons pas. Si cela avait été le cas, l’interview n’aurait probablement pas eu lieu.
Le prix à payer, évidemment, c’est que Ali El Himma n’a pas été vraiment convaincant. Quand il affirme que "gouvernement, Parlement ou cabinet royal, chacun remplit son rôle dans les limites de ses prérogatives", il nous prend un peu pour des niais. D’abord, les prérogatives des uns et des autres sont tout sauf claires et compartimentées. Ensuite, les rapports de force transcendent les institutions, il le sait bien. Et on est d’autant plus fort qu’on est proche du roi, il ne le sait que trop – lui qui a accès auprès du roi plus que tout autre. Quand il se défend d’être le n°2 (en substance, "nous sommes un état organisé, ces choses-là n’existent pas"), il "oublie" qu’il y a bien un numéro 2 officiel dans ce pays : le Premier ministre. Mais il n’allait quand même pas faire cette fleur-là à Driss Jettou… Quand il prétend qu’aucun des ministres de l’Intérieur sous les ordres desquels il était sensé travailler "ne s’est plaint qu’il outrepassait ses prérogatives", il sait pertinemment que cela ne marche pas comme ça, dans le sérail. Les "plaintes" de ce genre, on les garde pour soi ou pour sa femme. Sauf quand on a le courage de Hassan Chami, et on verra si "on" ne le lui fera pas payer…
Quoi qu’il en soit, Ali El Himma doit être très satisfait de son interview. Tant mieux pour lui. Mais tant mieux aussi pour nous, si cela le met en confiance et le pousse, lui et ses pairs, à rééditer l’expérience. Cela nous permettra de connaître la surface, à défaut du fonds de la pensée de nos dirigeants. Partant du black-out absolu, c’est un bon début.

 
 
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