Si lHistoire du Maroc métait (re)contée
Fictions.
Qui na pas soupiré un jour sur le thème : "Ah, si on pouvait refaire lHistoire !". Avec du talent et de limagination, Mohamed Berrada* la refait pour nous, selon deux scénarios originaux. Imaginons ensemble
Et si Oufkir avait réussi
Scénario catastrophe : le putsch de 1972 a réussi. Lavion de Hassan II est abattu en plein ciel, Oufkir sinstalle au pouvoir pour une longue période de dictature sanguinaire. Le Maroc se transforme
En 1961, Hassan II accède au trône. Il a 32 ans. Ce jeune roi, bon vivant et intelligent, agace aussi bien les politiciens socialistes, qui le trouvent trop embourgeoisé, que les militaires, qui le trouvent frivole. Un premier coup détat échoue à Skhirat en 1971. Mais un an plus tard, la seconde tentative réussit : lavion de Hassan II est abattu en plein ciel.
Oufkir, qui signe ce coup détat militaire, emprisonne alors les opposant socialistes contestataires, dont Mehdi Ben Barka (exilé par Hassan II en 1963 et retourné depuis peu au pays), et assigne à résidence le prince héritier et la famille royale, dans le sud du pays. Il met en place une république marocaine |
|
fantoche, avec à sa tête des pseudo leaders socialistes, en faisant des pantins de la dictature militaire. Lémigration des juifs vers Israël est arrêtée net et donne lieu à des drames familiaux et à des tentatives démigration clandestine épuisantes, souvent fatales, à travers lAlgérie, ce qui contribue à ternir limage du Maroc à létranger. Des mouvements dans le nord du Maroc sont matés dans le sang, et font plus de 10.000 morts. Les généraux, véritables nababs locaux, tirent profit de leur pouvoir pour pomper les économies locales et transférer les fonds à létranger pour prévenir tout retournement de situation. Lélite intellectuelle et financière quitte massivement le pays pour sinstaller en France, en Espagne ou en Tunisie.
En 1975, un conflit armé a lieu avec lEspagne, à lissue duquel larmée marocaine se retire du Sahara, à reculons. Une intervention de la France et des états-Unis calme le conflit et établit un plan dévacuation du Sahara Occidental, sur 5 ans. Les militaires marocains entretiennent de très mauvaises relations internationales, et le Maroc se retrouve isolé diplomatiquement.
Peu dentreprises européennes simplantent au Maroc, jugé instable politiquement, et léconomie patine. La population, dont la croissance na pas été contrôlée, atteint plus de 25 millions à la fin des années 1970. Au début des années 1980, la pression de la rue marocaine devient intenable pour le régime militaire. Les protestations violentes contre la dictature, le chômage, la misère, et la sous-alimentation se multiplient. Fès, Tétouan, Agadir et Casablanca sont secouées par des émeutes. Le Général Oufkir, qui a régné en maître sanguinaire et absolu sur le Maroc pendant plus de 10 ans, fuit en Afrique Noire, les poches pleines, laissant les caisses de létat vides. Ben Barka, sorti de prison en héros, est porté au pouvoir par la rue. En 1982, il instaure la république démocratique marocaine. Il commence par libérer la famille royale qui, privée de lexercice du pouvoir, décide de sinstaller en Suisse.
Les premières élections sont organisées, et portent les socialistes au pouvoir pendant 15 ans. Ben Barka met en place une économie planifiée avec des plans quinquennaux. Soutenu par lUnion soviétique, son gouvernement fait la part belle aux industries publiques, aux biens déquipements et aux infrastructures. En 10 ans, tout le pays est couvert par les chemins de fer et les routes goudronnées. En revanche, les socialistes ne prévoient pas de plan daction pour leau et lagriculture alors que le Maroc, très dépendant de la pluviométrie, lest tout autant de laide alimentaire internationale. Il met également laccent sur lenseignement, si bien quen 2005, 72% de la population sait lire et écrire.
En 1987, les Sahraouis déclarent leur indépendance, forts du soutien américain. Une guerre démarre entre le Maroc, soutenu par lindustrie darmement soviétique, et les guérilleros sahraouis, financés par les Américains. Après 5 ans de conflit et des centaines de milliers de morts, qui endeuillent beaucoup de familles marocaines, et après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le Maroc, en position de faiblesse, accepte un plan de partition du Sahara. Le tiers seulement du territoire revient au royaume, le reste constituant la toute nouvelle RFS (République Fédérale du Sahara). Le Maroc jouit alors dune mauvaise image à létranger, nattire pas plus de 300.000 touristes par an (dont les trois quarts sont des MRE). Les relations avec lAlgérie sur sont excellentes. LAlgérie fournit au Maroc 80% de son énergie, à bas prix.
En 1998, LIstiqlal, parti de droite, remporte les élections. Non quil ait un programme alternatif enthousiasmant
Il profite juste dune large déception populaire après 15 ans de pouvoir des socialistes, réputés corrompus et impliqués dans de nombreux scandales de commissions occultes. Labsence de politique de contrôle de naissances mène le Maroc à plus de 70 millions dhabitants en 2005, avec des taux de chômage, de pauvreté, et de sous-alimentation élevés (plus de 10 millions de chômeurs, 35% de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté, la moitié des enfants sous-alimentés
). Outre des biens déquipements de piètre qualité, le Maroc reste très dépendant de ses voisins européens, depuis quil a vu disparaître le soutien soviétique. Léconomie, en grande partie nationalisée, est peu productive. La politique de désengagement de létat de léconomie, nouvellement instaurée par lIstiqlal, a du mal à porter ses fruits, peu dentreprises internationales voulant se porter acquéreuses dune industrie nationale aussi médiocre. La diaspora marocaine na pas confiance en son pays, et simplique peu.
Le succès de lalphabétisation na pas permis de générer des emplois, et des dizaines de millions de Marocains rêvent de vivre en Europe. Chaque année, 500.000 Marocains démunis risquent leur vie pour traverser la Méditerranée, et plus de 20% dentre eux échouent, morts, sur les côtes des deux rives. La droite au pouvoir tente de libéraliser léconomie, non sans difficulté, et les multinationales commencent à sintéresser au Maroc, à partir de 2002 pour de nouveaux investissements. La forte protection du marché intérieur fait que le mode de vie des Marocains (automobiles, électronique, électroménager, chaînes de télévision, presse
) accuse un retard technologique et culturel de 20 ans par rapport aux Européens. Ces derniers craignent le Maroc, véritable bombe humaine à leur porte.
De grands scandales financiers éclatent, et les institutions politiques, qui décevaient déjà beaucoup, sont totalement décrédibilisées.
Le prétendant au trône, Mohammed Alaoui, installé à Genève depuis la remise en liberté de la famille royale par Ben Barka en 1985, se propose de venir à la rescousse des institutions politiques marocaines à la dérive. Ce Marocain, que le peuple ne connaît pas, devient le symbole vivant de lespoir de dizaines de millions de Marocains, désespérés par une économie au bord de la faillite. Mais que peut-il faire ? Il na pas de baguette magique
Et si Hassan II avait été plus éclairé
Hassan II déjoue 2 putschs, évite la guerre au Sahara
et, après une décennie dautocratie, comprend dès les années 70 que son seul salut est dans la démocratie et le progrès économique. Une spirale vertueuse samorce
Arrivé au pouvoir en 1961, Hassan II met rapidement en place un contrôle strict de la natalité. Parallèlement, il réforme les lois de la famille, et lance un processus démancipation progressive des Marocaines. Lobjectif est de ne pas dépasser 25 millions de Marocains en 2005. En attendant, les tentatives de déstabilisations du régime sont durement mâtées. Le socialiste Mehdi Ben Barka, opposant n°1 à la monarchie, est accidentellement tué par des barbouzes qui ne cherchaient quà lintimider. Deux tentatives de coups détat militaire échouent. Leurs auteurs (dont Mohamed Oufkir) sont exécutés. Après la Marche Verte, lancée par le roi en 1975, le Maroc préfère négocier une mauvaise paix avec le Polisario, plutôt que de se lancer dans une bonne guerre. Le Sahara est alors partagé en deux, le nord étant rattaché au Maroc, le Sud revenant à la République Démocratique du Sahara Occidental (RDSO), pro-algérienne. Des élections réellement démocratiques sont organisées en 1979, permettant aux anciens chefs politiques de lopposition de prendre les rennes du gouvernement et dexercer le pouvoir, sous lil libéral mais vigilant de Hassan II.
La politique suscite alors lintérêt de la jeunesse, et favorise lémergence dune nouvelle élite citoyenne qui rêve darriver aux affaires. Ainsi, des jeunes talents se préparent à gérer le Maroc de demain, et à y conduire de grands chantiers de développement économique. Au début des années 1980, une émancipation de la presse et un retour sur les dérapages des années de plomb (les responsables sont jugés) permettent de réconcilier définitivement les Marocains et leur roi. Avec une politique industrielle et touristique active et une incitation forte à linvestissement étranger, le Maroc connaît des taux de croissance annuels moyens de 5% pendant 20 ans, ce qui permet laugmentation du pouvoir dachat de la classe moyenne, et le développement dun marché intérieur fort. Le Maroc en croissance, jouissant dune bonne image à linternational, devient une interface active entre lAfrique et lEurope.
La croissance de léconomie marocaine permet dabsorber les flux dimmigrés de lAfrique Sub-saharienne qui viennent trouver du travail au Maroc, où il est plus facile de vivre quen Europe, et dautre part, offre aux multinationales européennes une extension de marché intéressante, avec 20 millions de consommateurs ayant un pouvoir dachat non négligeable. Casablanca devient le haut lieu de shopping des bourgeoisies africaines, venues faire leurs emplettes dans cette ville à leuropéenne, plus proche et moins chère que lEurope. Marrakech, Fès, et les autres villes impériales permettent au Maroc daccueillir 10 millions de touristes européens, américains et japonais en 2005. Attirés, entre autres, par les palais royaux ouverts à la visite du public, les touristes participent sensiblement à augmenter le niveau de vie des Marocains, qui se rapproche de celui des Espagnols.
En 1995, les entreprises marocaines se retrouvent limitées par un marché intérieur étroit. Grâce à laccord de libre-échange signé, cette même année, entre le Maroc, lAlgérie et la Tunisie, et qui crée un marché de prés de 50 millions de consommateurs, les entreprises marocaines sinternationalisent. En 1998, létat crée un fond de soutien aux entreprises marocaines qui veulent simplanter à létranger, en finançant leur croissance internationale à des taux de 2 à 3%. Hassan II, se sentant affaibli par lâge et rassuré par un contexte satisfaisant, décide de passer le relais, de son vivant, à son fils aîné. Le jeune roi Mohammed VI commence à régner avec un autre style, plus ouvert, plus jeune, accordant encore plus dintérêt à léconomique et au social.
En 2005, le pari de Hassan II, lancé dès son accession au trône, est gagné : les Marocains sont moins de 25 millions. Comme prévu, les besoins proportionnels en terme dinfrastructures scolaires, universitaires, hospitalières et résidentielles, sont faibles, et plutôt bien comblés. Résultat : depuis près de 20 ans, une large majorité de la population est constituée de classes moyennes instruites, qui visent le pouvoir économique et politique. Les élites politiques en place, après plus de 20 ans dexercice du pouvoir, laissent éclore quelques tempéraments dhommes détat, et cèdent volontiers leurs sièges à la génération des quadras. Mohammed VI, favorablement impressionné par les initiatives prises par ces dirigeants dune toute nouvelle trempe, qui ont son âge, laisse le gouvernement sautonomiser encore plus, et se consacre principalement à ce qui lui plaît le plus : les actions sociales, la représentation du Maroc à létranger, la gestion de lénorme patrimoine financier hérité de Hassan II (généreusement redistribué par le jeune roi à coups dactions de mécénat social et culturel). Et surtout, surtout, sattelle sérieusement à léducation et à la formation de celui qui deviendra, dans quelques dizaines dannées, Hassan III. |