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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Driss Bennani

Années de plomb. Pourtant, ils en rient…

Les années de plomb, c’était horrible et les tortures, c'était inhumain. Pourtant, au fond d’eux-même, les victimes rient aujourd’hui de l’absurdité de cette époque. Morceaux choisis.


Commissariat de Sodome
A.F. est arrêté à Fès. Dans le petit commissariat où il transite, ses compagnons au cachot le mettent en garde (en exagérant) contre les abus sexuels dont sont victimes les détenus politiques à Derb Moulay Cherif. "Là bas, on sodomise les jeunes étudiants comme toi", lui répétait-on pendant plusieurs jours. Quand A.F. arrive au triste commissariat casablancais, il est terrorisé et fait la connaissance des Hajjaj (pluriel de Haj, c’est comme ça que se faisaient appeler les matons du centre
de détention du Hay Mohammadi). Ces derniers lui remettent l’uniforme des prisonniers et lui intiment l’ordre de faire vite. "yallah h’yed seroual" (Allez, enlève ton pantalon, mais sans arrière-pensée sexuelle). Au bord de la crise de larme, A.F se met à supplier les gardes "Ana mzaweg, blash a l’haj" suscitant l’étonnement de ces derniers, qui "ne l’avaient même pas encore touché".

Greviste lucide
"C’était pendant une de ces longues grèves de la faim", raconte M.S. Après trois ou quatre jours de grève, les détenus grévistes commencaient à sublimer l’acte de manger. Alors, pour passer le temps, chacun d’entre-eux fantasmait sur les mets les plus succulents que sa femme ou sa mère réussissait. Cela commençait avec un plat de lentilles et allait jusqu’aux tagines les plus sophistiqués. Exemple : "Allah âla shi tagine belberqouq" (ce que je donnerais pour un tagine aux pruneaux). Sauf que, dans le cadre de cette surenchère alimentaire, un des collègues de M.S. avait franchi un pas, à ce jour, indétrônable. Après que tous ses co-détenus aient épuisé leur imaginaire culinaire, il leur lança, comme gavé de tous les noms de plats qu’il avait entendu: "Allah âla shi kharia f'jenb lwad" (ce que je donnerais pour un gros caca à côté de la rivière).

Retenue ideologique
M.A. est arrêté pour la troisième fois pour activisme politique. Avec ses jeunes compagnons, il comparaît devant le même juge, obtus, qui a jugé Abderrahim Bouâbid. Tout au long du procès, M.A. (l’un des détenus les plus âgés du groupe) passe son temps à calmer les ardeurs des plus jeunes qui couvraient le juge d’insultes au début de chaque séance. "Nous leur disions qu’il fallait donner une bonne image des militants que nous étions, qu’il fallait rester polis et disciplinés", explique aujourd’hui M.A. Puis un beau jour, les détenus sont transférés vers sept heures du matin au tribunal. Le juge fait son entrée un quart d’heure plus tard. Il n'y a encore personne dans la salle. Ni les avocats, ni les famille. à 7h 45, un flic se dirige vers le juge et lui tend un petit bout de papier. Le juge le déroule lentement et commence immédiatement à "réciter" des peines allant d’une à trois ans. Les premiers mécontents parmi les jeunes accusés ouvrent les hostilités verbales, un militant essaye de les calmer. M.A. est alors le premier à le rabrouer. Il se joint aux jeunes pour abreuver le juge, ses parents et sa lointaine belle famille des insultes les plus en vogue à l’époque.

Skhouniat Errass
Depuis son passage dans un commissariat casablancais, K.J., militant estudiantin de la gauche radicale, a une affection particulière pour les kouilla. Ces saoulards SDF qui rôdent dans les jardins publics et qui dorment sous les ponts. Cela se passe dans les années 70, il est 2 heures du matin quand Ould Si Mouh (c’est le nom de notre kouilla) débarque dans une cellule pleine à craquer, où se trouve K.J. La soirée durant, Ould Si Mouh reste silencieux. Tout le monde le connaissait, il n’en était pas à sa première arrestation. Le lendemain, le même juge qui statuait dans l’affaire de K.J et de ses collègues le condamne à un mois avec sursis. Il repart au commissariat, reprend ses affaires, ses 27 rials déposés la veille au greffe et repart acheter une bouteille d’alcool bas de gamme. Il s’en va la descendre au parc qui fait face au tribunal où la séance des étudiants se prolonge. Une fois sa bouteille finie, il rentre au tribunal, force la porte de la salle d’audience et couvre le magistrat d’insultes "mahchemtiwch, tatâddaw âla talaba oulad nass ?" (vous n’avez pas honte, vous maltraitez des étudiants de bonne famille !). Ould Si Mouh écopera de quelques mois fermes… pour outrage à magistrat.

Puree !
M.B. est un jeune issu d’une famille d’intellectuels politisés. Mais lui, il n’y comprend strictement rien et pire, ne parle même pas l'arabe. Il est, malgré tout, arrêté dans la foulée avec ses parents et mis dans la même cellule que deux détenus politiques. évidemment, le courant ne passe pas. M.B . posait trop de questions et ne savait même pas pourquoi il était là. Un jour, alors qu’un de ses co-détenus préparait une purée en broyant des patates à la main, il lui dit : "Mais ce n’est pas comme ça qu’on fait de la purée". Excédé, l'autre lui demande, "et comment fait-on alors ?". Avec tout le sérieux du monde, M.B lui répond : "Ben, il faut un Moulinex".

Poulet subversif
M.F. est arrêté, dans la nuit, à Tanger. Au petit matin, la brigade qui l’a arrêté est de repos et passe la main à une autre, pas tout à fait au courant des prises de la veille. évidemment, il y avait de tout ce soir-là. Petits criminels, saoulards et détenus politiques (étudiants principalement). Un inspecteur, mal réveillé sans doute, s’approche vers le coup de 9 heures d’un étudiant arrêté la veille et lui demande, "pourquoi es-tu là, toi. Qu’est ce que tu fais ?". Inspiré, le jeune répond, "je vends des poulets". Intrigué, l’inspecteur continue, "et pourquoi est ce qu’on t’a arrêté ?". Toujours aussi inspiré, le jeune poursuit son délire : "j’ai vendu un poulet à la femme du caid et le poulet est mort". Désintéressé, l’inspecteur le laisse tranquille et vaque à d’autres occupations. Pendant la journée, notre jeune a une paix royale dans le petit commissariat où il a même pu piquer un somme. La brigade de la veille de retour, son chef s’en va chercher le militant estudiantin. Arrivé à sa hauteur, il se voit interpeller par notre vaillant inspecteur qui lui lance, "hadak rah ghir moul d’jaj a chef" (ce n’est qu’un pauvre vendeur de poulet chef). La deuxième nuit, les deux brigades se sont occupées du jeunot inspiré.

Mutation forcee
S.R. avait une drôle d’habitude. Il aimait dérouler, puis lire le papier dans lequel ses courses étaient empaquetées. Page de journal, cours d’histoire – géo, etc. Un jour, alors qu’il déballait à peine ses courses et qu’il s’apprêtait à découvrir sa trouvaille du jour, la police débarque. Tous ses livres et documents sont confisqués, le papier qui enveloppait ses courses aussi. Malchance, le papier d’emballage était en fait une demande de mutation rédigée par un petit instituteur, comportant son numéro de SOM, son adresse, etc. Le pauvre instituteur sera donc "naturellement" embarqué et passera six mois à Derb Moulay Cherif. Il sera finalement relâché avec un non-lieu.

Erreur d’interpretation
Un étudiant est arrêté parmi plusieurs autres. Une nuit qui se prolonge, des inspecteurs qui fatiguent. Les interrogatoires deviennent expéditifs. "Qu’est ce que tu fais, toi ?", demande-t-on à l'interrogé un des étudiants. "PC chef", répond le jeune. Sur le PV, l’inspecteur inscrit "Parti Communiste". Le jeune homme était en fait étudiant en Physique Chimie.

Subversif et bouhati
K.H. avait horreur d’une torture en particulier : l’électricité. Un jour, après plusieurs mois de détention secrète, ses bourreaux décidèrent de le livrer au tribunal. Pour le PV, ces derniers avaient leur petite idée. Ils ramenèrent K.H. dans la salle de torture, débranchèrent un des fils électriques et le touchent avec l’autre, dénué donc de courant. Terrorisé, K.H. lança un cri strident. En plus de ses innombrables accusations (trouble à l’ordre public, atteinte à la sûreté de l’état, etc), K.H. s’est vu accuser d’être Bouhati (affabulateur).

N.B. Certaines situations décrites sont racontées par de tierces personnes sans l’accord explicite des principaux concernés. D’où l’usage des initiales plutôt que des noms complets.




Juge trouillard.

"Haki al koufri layssa bikafir ( le rapporteur de la mécréance n’est pas mécréant )", disait le juge… qui nous a condamné en 1977 à Casablanca. Il recourait à cette formule à chaque fois qu’il lisait, en pleine séance, des paragraphes tirés de nos tracts et brochures enflammés. Il ne voulait pas être souillé ! (ndlr : en fait, le juge ne voulait surtout pas se voir attribuer la paternité des passages enflammés qu’il lisait sur les tracts). Mais il sélectionnait avec minutie tous les passages qui étayaient à ses yeux l’accusation. L’avocat général ne pouvait faire mieux.

(Extrait de : Le couloir, Abdelfattah Fakihani. Ed. Tarik)




Dieu et la poubelle.

Pendant que les coups pleuvaient, je criais involontairement "Mon Dieu !", ce qui fit redoubler mes bourreaux de violence pendant que le plus vorace d’entre eux m’invectivait : "Ah bon, tu connais Dieu?! Dis nous où il est ! Où ?". Je ne trouvais à leur fournir que la réponse que ma mère m’a toujours donnée, d’ailleurs fort séduisante, à savoir que Dieu est partout. Bien mal m’en prit. Cette fois, l’on cria carrément au sacrilège : "sais-tu seulement ce que tu dis là ? Il serait donc dans la poubelle aussi, Dieu ? Réponds ! Mais réponds donc !" Je ne répondis pas.

(Extraits de : Le marié, Salah El Ouadie. Ed. Tarik).

 
 
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