Mariage mixte. La nationalité marocaine, qui en veut encore ?
(AFP)
Si vous êtes de mère marocaine, de père étranger et né au Maroc, il nest pas dit que vous obteniez la nationalité marocaine. Tracas administratifs, complications politiques, blocages culturels, plusieurs finissent par sen lasser. Et partent pour ne pas être des harraga dans leur propre pays.
"Cela fait près de dix ans que jai déposé mon dossier. Jai répondu à toutes les questions, produit tous les documents et suivi le circuit jusquà la fin. Et jattends toujours une réponse à ma demande de naturalisation", sindigne ce médecin égyptien marié à une marocaine et installé au Maroc depuis plus dune décennie. Le cas de Abdelhalim Ibrahim est loin dêtre isolé, nombreux sont les demandeurs de la nationalité marocaine qui sont embarqués depuis longtemps dans la galère de la naturalisation, dadministration en administration, sans arriver à bon port.
"Parce que la procédure en elle- même, relève du parcours du combattant" rappelle un autre candidat à la nationalité. Selon le code de la nationalité marocaine, il faut répondre à plusieurs exigences.
"Il faut avoir sa résidence au Maroc au moment de la signature de l'acte de naturalisation, justifier d'une résidence régulière au Maroc pendant les cinq années précédant le dépôt de sa demande, être majeur, être sain de corps et d'esprit , justifier de bonnes moeurs et n'avoir fait l'objet ni de condamnation pour crime, ni de condamnation à une peine restrictive de liberté pour un délit infamant, non effacée dans l'un et l'autre cas par la réhabilitation, justifier d'une connaissance suffisante de l'arabe et avoir des moyens d'existence suffisants".
Et ce nest pas terminé, même si le dossier est complet, quil répond à tous les critères, il faut quil soit adopté en Conseil de gouvernement, puis en Conseil de ministres, soumis au Secrétariat général du gouvernement pour être enfin publié au Bulletin officiel.
Cest au niveau du secrétariat du gouvernement que ça bloque le plus. Or, pour la plupart des demandeurs, lobtention de la nationalité est loin dêtre un luxe. Elle répond à une urgence.
"Mon fils aîné va bientôt atteindre sa majorité, je suis paniqué à lidée que dans quelques mois, il sera persona non grata au Maroc et devra se soumettre au régime de résidence imposé aux étrangers. Vous trouvez cela équitable pour un garçon qui est né au Maroc et qui ne connaît pas dautre patrie ?" sinterroge ce Libanais marié à une marocaine.
En effet, un enfant né dun père étranger qui atteint ses dix huit ans au Maroc est considéré comme étranger et doit se plier aux procédures administratives draconiennes appliquées aux étrangers.
étranges enfants que ceux nés dun père étranger et dune mère marocaine. Sur cette question, larticle 6 du chapitre II du code de la nationalité marocaine est sans appel, "est Marocain, lenfant né dun père marocain. Lenfant né dune mère marocaine et dun père inconnu et l'enfant nouveau-né trouvé au Maroc est présumé, jusqu'à preuve du contraire, né au Maroc". Pour ceux dont la maman est marocaine, mais le papa étranger, ils devront prendre leur mal en patience.
Autrement dit, lacquisition de la nationalité est paternelle ou nest pas. La seule dérogation à la règle, cest quand le père est inconnu. Dans ce cas, lenfant acquiert automatiquement la nationalité marocaine. Il est clair que cette législation plombe les enfants des Marocaines mariées à des étrangers même sils résident au Maroc. Quand on sait que le nombre de mariages mixtes ( de Marocaines avec des étrangers) est passé de 996 en 1997 à 2379 en 2001, on comprend que le nombre des enfants en situation irrégulière risque daugmenter sérieusement. "Je suis un harrag chez moi" plaisante Mourad, fruit de lunion dun Belge et dune Marocaine.
De nombreuses associations de défense des droits de la femme sont montées au front pour aider ces enfants. Une proposition de loi relative à l'amendement de l'article 6 du code de la nationalité avait été déposée à la Chambre des représentants au cours de la session davril 2004. Selon ses termes, " est Marocain tout enfant né de père marocain ou de mère marocaine ". Une proposition plus conforme au nouveau code de la famille, et particulièrement à larticle 54 qui établit la coresponsabilité des deux conjoints dans la gestion de la famille.
Malgré ce parcours digne dune compétition de sauts dobstacle, ils sont 542 candidats à avoir réussi à arracher la nationalité marocaine, cette année.
Talonné par des députés qui lont interpellé sur "la lenteur dans le traitement des dossiers d'obtention de la nationalité", le ministre de la Justice, avait divulgué quelques chiffres devant la première Chambre, il y a deux semaines. Selon Mohamed Bouzoubaâ, ces 542 "nouveaux Marocains" ont obtenu la nationalité du Royaume entre 2003 et 2005. Lannée 2003 aura été toutefois plus généreuse, puisque 207 demandes ont été satisfaites sur un total de 211. Le nombre de demandes a atteint 199 en 2004 et 79 seulement en 2005 a précisé Bouzoubaâ, qui a promis que les procédures doctroi de la nationalité vont être accélérées, notamment au niveau de la commission dexamen des demandes.
Sur la difficulté à obtenir la nationalité marocaine, qui reste de lavis des observateurs une des plus difficiles dans le monde, les avis sont partagés. Il y a bien entendu une législation obsolète, une bureaucratie des plus pesantes, mais aussi des considérations politiques qui ont une histoire. Dans les années 60, Hassan II, réagissant à lexpulsion de Marocains par lAlgérie, avait donné ses instructions pour que les demandes de naturalisation des Algériens, nombreux à lépoque, soient traitées avec "beaucoup de circonspection". Nos voisins sont dailleurs les moins bien lotis en la matière. Sur les 900 demandes de naturalisation actuelles, plus de la moitié (480 non satisfaites) émanent d'Algériens.
Cela dit, comme ladministration marocaine a des raisons que la raison ne connaît pas, il suffit souvent de montrer "patte blanche" pour avoir une réponse. "Le piston (sinon du bakchich) est largement conseillé si on veut accélérer les procédures et vite obtenir sa nationalité", note cet Algérien désabusé. Et il nest pas le seul à perdre espoir.
Bi-nationaux. mais Marocains avant tout
"La nationalité marocaine ne sôte jamais, cest ce que jai appris à lécole par les maîtres darabe qui débarquaient du Maroc", sindigne ce jeune Beur, qui rappelle la récente proposition des autorités hollandaises dôter aux immigrés marocains leur nationalité dorigine.
La récente visite de la ministre néerlandaise de l'Immigration et de l'Intégration, Rita Verdonk à Rabat avait pour objectif darracher aux autorités marocaines laccord pour que "les immigrés marocains de la 3ème génération n'aient plus dorénavant qu'une seule nationalité, néerlandaise ou marocaine, afin de faciliter les procédures administratives et judiciaires". "Le Maroc et les Pays-Bas ne sont pas parvenus à un accord sur la question de la double nationalité que La Haye voudrait supprimer pour la 3ème génération d'immigrés" a confirmé un responsable au ministère marocain de la Justice.
"Les Marocains qui se regroupent à létranger dans des associations, saccrochent à des repères identitaires tels que la célébration des fêtes nationales, la solidarité communautaire, les pratiques culinaires forcément liés à la nationalité marocaine, et sont très sensibles au discours sur la nationalité" rappelle ce sociologue. Dune manière générale, les immigrés ne sont pas près à renoncer à leur nationalité dorigine.
Pour eux, la marocanité se distingue à la fois de la nationalité marocaine et d'une ethnicité marocaine très floue. Si la nationalité marocaine dépend de la loi, la marocanité, elle, relève du symbolique, cest une sorte de sentiment d'appartenance à une ethnie, à une culture et à des croyances.