Ils sont doublement victimes, dun père et mari trop ambitieux et dun état démesurément injuste. Les sept survivants de la famille Oufkir ont chacun réussi cahin-caha à tracer leur nouveau destin. Ailleurs, dans lécriture, la chanson, le cinéma ou tout juste leur solitude. Rencontrés à Paris, ils font le point sur leur parcours.
Rencontre.
Soukaïna. Elle chante !
Soukaïna Oufkir (NB / Telquel)
La star montante de la famille, cest la benjamine Soukaïna. Auteur, compositeur, poète dans lâme. Nous lavons découverte dans un concert live dans la ville des Lumières. Une belle surprise.
Le Zèbre est une salle de spectacle située au cur du quartier de Belleville à Paris, qui se démarque par une programmation originale mêlant des numéros de cabaret à du music-hall ou de la variété. Cet ancien cinéma de quartier devenu mythique a été immortalisé par un livre de Daniel Pennac "Monsieur
Malaussène". Ce Jeudi 30 juin, le Zèbre programme cinq jeunes espoirs de la chanson, dont une jeune femme marocaine, qui a pour prénom Soukaïna. Si ce nétait son physique franchement méditerranéen, rien ne la distinguerait de ses jeunes camarades français de souche, tant son répertoire sinscrit dans un registre purement parisie, servi en cela par des textes et une musique de toute beauté. En lécoutant, on se prend à penser à Vincent Delerm ou Benjamin Biolay, ou encore à la poésie dune Barbara dans la communion qui sopère avec le public. Si son prénom est Soukaina, son nom est Oufkir et malgré les années qui ont passé, à la seule évocation de ce nom, nous continuons à ressentir un profond malaise. Dans la salle, sa petite famille presque au complet est là et lémotion des uns et des autres est palpable devant ce qui semble être une véritable renaissance. Chacun mesurant le chemin parcouru par cette jeune personne de 42 ans depuis ce jour où sa vie lui a échappé, à laube de ses neuf ans. Entre les larmes discrètes de sa mère et les manifestations plus bruyantes de ses frères et surs, nous sommes témoins de ce lien particulier qui semble unir cette famille plus quaucune autre.
Malgré le trac qui par moment sempare de notre artiste jusquà faire chavirer sa voix, on sent la maîtrise que procure le travail. Allons donc, la jeune femme qui se produit face à nous ne peut avoir passé 20 ans de sa jeune vie hors du monde des vivants. Comment a-t-elle acquis les notions nécessaires à lécriture de si beaux textes et à la composition de si belles mélodies ? à cette question, elle répond dans un souffle que "la petite voix me mène où elle veut". Cette "petite voix", pour désigner linspiration qui peut lui venir à tout moment et qui lui murmure de se lancer tantôt dans une valse, tantôt dans une bossa nova ou une berceuse : "Ma méconnaissance du solfège me laisse la liberté de suivre mes instincts" résume t-elle, pour ne pas pousser plus avant la douloureuse introspection provoquée par lintérêt quelle suscite. Le public est sous le charme lorsque son guitariste Yves Giraud égrène les premières notes de sa chanson fétiche Cours :
Cours, cours sur ma tombe / Un jour ou lautre je serais morte, je serais blonde / Jaurais les yeux azur / Le front bardé détoiles / Deux mille branches lancées vers le futur / Cours, cours sur le monde / Un jour ou lautre tu seras forte, tu seras colombe / Les aigles mangeront dans ton bec / De Jérusalem à Balbek / Dix mille chances de plus dans laventure / Dans ce monde de fous / Soyons encore plus fous / Volons les balles au fond des curs / Retournons-les à lenvoyeur / Ya pas de raisons, tout ce poison
Sa sur Malika, plus éloquente, nous ramène à leurs douloureuses années denfermement et évoque une Soukaina traumatisée par la disparition dun père adoré qui déjà voyait en sa petite fille une future artiste. Elle revient sur les dernières semaines de la vie familiale et évoque une petite Soukaina à fleur de peau, qui allongée sur le tapis aux pieds de son père, passait ses soirées à griffonner des dessins ou des poèmes sur un cahier décolier.
Daussi loin quelle se souvienne la chanson a toujours été pour Soukaina le rêve ultime. Pendant sa longue détention les chansons de Patricia Kaas quelle écoutait à la radio lui permettaient dadoucir un quotidien cruel. Fidèle, elle continue de lui vouer un véritable culte, nhésitant pas pour cela à faire le déplacement depuis Paris pour assister au spectacle que la chanteuse donnait récemment à Casablanca. Et cela malgré toutes ses réticences à légard dun pays qui ne répond toujours pas à ses attentes.
Malgré sa volonté manifeste docculter un pan entier de sa vie, le refrain de sa chanson Tu sais (si tu es mon amie) revient doucement sur ce passé cruel :
Pour parler de moi ne dis pas qui je suis / Ni ce que jai souffert ni ce que tu mas pris / Je ne tai rien offert, je ne tai rien cédé / Je tai seulement aimé comme dautres vont à la guerre / Pour parler de moi ne dis pas doù je viens / Lorgueil qui menserre vient de tellement loin / Je ne tai rien cédé, je ne tai rien offert / Mais tu sais, mes ancêtres sont berbères.
Quand on demande à Soukaina de nous en dire un peu plus sur ce que pense sa famille de la voie quelle a choisie, elle consent malgré sa pudeur à nous livrer ces quelques mots : "Sous leurs yeux je réalise un rêve vieux de 28 ans. Je pense quils lentendent comme une victoire sur soi et sur la vie. Jespère quils sont tous très heureux pour moi. En définitive, leur soutien mest acquis quels que soient mes choix. Si jy arrive, ils seront là, si je ny arrive pas, ils sont toujours là".
Si les chansons quil nous a été donné découter sont le résultat de huit mois de travail acharné, lécriture a de tout temps été pour Soukaina un refuge. Malika voit encore en Soukaina la "dentellière des mots". Elle se rappelle delle glissant sous son oreiller tous les soirs et pendant près de 20 ans de captivité son écrit du jour. Le philosophe et neuropsychiatre, Boris Cyrulnik, nomme résilience "la faculté pour tout individu de rebondir après un traumatisme et particulièrement sagissant denfants". Pour Soukaina, la résilience sest faite dabord par la volonté dacquérir le "savoir". Après sêtre installée à Paris en 1996, elle décroche son baccalauréat à lâge de 35 ans et entreprend des études de droit, un choix qui tombe sous le sens, tant elle a fait de la quête de justice un idéal. Mais une grande précarité matérielle la contraindra à abandonner ses études pour pouvoir subsister. Senchaîneront alors les petits boulots pour Greenpeace, RSF ou encore à la Foire de Paris. Lécriture dun livre loccupera un certain temps, mais son caractère résolument sociétal et non politique le verra rejeté par des éditeurs qui ne portent dintérêt véritable pour le sujet Maroc que lorsquil est question de travail de sape sans nuance aucune. Aussi quand, après des années de galère, lopportunité de réaliser son rêve et dacquérir les bases du métier dinterprète se présentera à elle, elle sy jettera corps et âme.
Pour Francis Dordor, journaliste reconnu des inrockuptibles, la présence de Soukaina sur la scène du Zèbre ce soir nest que le prélude à une riche carrière, tant il a été littéralement bluffé par "son immense talent". Emporté par son enthousiasme il nhésitera pas à voir en elle lauteur compositeur, qui fera bientôt "référence dans la chanson française". Pour le moment, Soukaina a revêtu sa casquette de compositeur achevant pour elle-même un rock quelle qualifie de furieux après avoir écrit un tango pour sa talentueuse violoniste Lysiane Métry, interprète également à ses heures.
Soukaina nous confie que "la petite voix" lui murmure de chanter en arabe, et de rêver de reprendre "fine ghadi biya khouya" des Nass El Ghiwane et aussi dit elle : "le métier impose dêtre cohérent dans un style défini. Je crois que ma cohérence se trouve dans mon incohérence. La suite, on verra bien. Pour linstant, cela me tient lieu de logique". Alors peut être un jour verrons nous des affiches publicitaires vantant le spectacle de Soukaina Oufkir à tous les carrefours du royaume. Ce serait un joli pied de nez au destin. En attendant, bon vent Soukaina, "dans ce monde de fous" !
Et les autres ?
Fatima. Du répit, enfin !
Depuis la libération de la famille en 1991, Mme Oufkir na eu de cesse de se battre pour récupérer le patrimoine familial, entreprise extrêmement difficile vu que la totalité des titres de propriétés ou de participations ont disparu lors de la destruction de leur résidence familiale au lendemain des évènements de 1972. Et tout ce qui a survécu a été, et ce jusque de nos jours, accaparé par un membre de la belle-famille de Mme Oufkir. Devant le peu dempressement, et cest peu dire, manifesté par les différents intervenants sur le dossier, que ce soit concernant le règlement de laspect strictement humanitaire ou bien celui des spoliations ou considérées comme telles par les principaux intéressés, Mme Oufkir a décidé de porter laffaire devant les instances judiciaires françaises. Le combat quil lui a surtout fallu mener pour reconstruire aussi bien physiquement que moralement des enfants désormais adultes et totalement démunis, ne lui a guère laissé le loisir de sapitoyer sur son propre sort de femme ayant vu sa vie se disloquer littéralement à lâge de 36 ans. Partageant sa vie entre Paris et Marrakech depuis plus dune année, cette dame de 68 ans peut enfin saccorder un peu de répit avec le sentiment davoir largement fait son devoir à légard de ses six enfants et trouvé la paix. Enfin.
Malika. La prisonnière écrit "Freedom"
Malika vit désormais, avec son mari, larchitecte Eric Bordreuil, à Miami. Son deuxième ouvrage "Freedom" titre original publié par Miramax doit paraître aux USA en Mars 2006 et peu après en France. Concernant le rôle quelle aurait joué dans laffaire Hayat Mdaghri épouse Mandari et qui a défrayé la chronique, elle jure de sa bonne foi, reconnaissant avoir uniquement répondu à lappel à laide dune personne en grande détresse. âgée aujourdhui de 50 ans, cest une femme en paix avec elle-même, qui sapprête à embrasser de nouveaux projets, dont ladaptation maintes fois reportée dun film tiré de son autobiographie "La prisonnière". Si Malika na rien occulté de son passé, elle reconnaît néanmoins accéder à une normalité apaisante, et connaître, enfin, un grand bonheur. Une page est tournée,
naturellement.
Raouf. À la recherche d'un distributeur
Raouf Oufkir vit à Paris. Il a aujourdhui 47 ans et est père dune fillette de 12 ans. Ayant obtenu un DEA en Histoire et Littérature des civilisations, il sapprête à entamer un Doctorat, tout en collaborant régulièrement avec des journalistes et universitaires réputés, tels Antoine Sfeir ou Alexandre Adler. Il a publié en 2003 un livre "Les invités" chez Flammarion, où il livre sa propre version des évènements tragiques qui ont conduit à sa longue incarcération. Si lobjectivité, et pour cause, ne peut être retenue dans le cas de Raouf, son récit mériterait néanmoins de trouver distributeur au Maroc. Ce qui lui fait dire que certains innocents sont définitivement plus coupables que les putschistes, comploteurs et autres révolutionnaires dont la littérature trône en bonne place dans toutes les librairies du Royaume.
Maria. Bonjour lanonymat
Si les Oufkir peuvent dorénavant circuler librement de par le monde, cest pour beaucoup grâce à Maria. Après la première tentative dévasion infructueuse de Soukaina, la fuite de Maria et son arrivée tumultueuse en France a vraisemblablement été à lorigine de la délivrance de passeports à toute la famille. Mère dun petit garçon de 13 ans, Maria se consacre à son métier de productrice de cinéma et naspire quà lanonymat.
Miryam. Destin de psy
Miryam vit à Paris avec son mari et à linstar des autres membres de sa famille, elle semble avoir trouvé dans lécriture le moyen dexorciser un passé cruel. Tout en mettant la dernière main à un livre quelle espère voir un jour publié, elle travaille sur un projet de recueil de photos illustré par ses propres poèmes. Titulaire dune licence en psychopédagogie quelle a décrochée à la faculté de Rabat, Miryam sest spécialisée dans léducation des enfants en difficulté. Mère dune petite fille de onze ans, elle semble toujours souffrir des séquelles de sa longue captivité.
Abdelatif. Il en souffre encore
âgé de moins de 3 ans au début de leur longue captivité, Abdelatif est visiblement celui qui en a le plus souffert. Nourrissant une véritable passion pour le football et laviation (il était en voie de passer un brevet de pilote lorsquil vivait encore au Maroc), Abdelatif na toujours pas fait son deuil dune époque aujourdhui révolue et quil na paradoxalement pas connue. à son arrivée en France, il a poursuivi un certain temps des stages de pilotage, mais des difficultés financières vont le contraindre à mettre un terme à son rêve, voler ! Cest aujourdhui un homme de 35 ans, qui cherche toujours à donner un sens à sa vie.