Témoignage. Mémoires de Oulad El Kariane
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Mohamed Sakib devant l'un des
murs de Dar Bouazza, propriétaire des
terres sur lesquels ont été baties
les Carrières Centrales (HH / Telquel)
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Mohamed Sakib, né bidonvillois, ressuscite la mémoire des Carrières Centrales en collectant les témoignages de ses vieux habitants. Tribus, rejetons d'ouvriers dusine, résistants, artistes en herbe. Un pan dhistoire du Maroc sy est écrit.
Petit de taille et voûté, lhomme scrute les grues qui attaquent la terre où il y a encore peu se dressaient des baraques en tôle ondulée. Des moutons paissent à proximité de ces engins qui détruisent les souvenirs denfance de Mohamed Sakib, né en pleine Carrières Centrales en 1941, après que son père goumier |
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eût quitté la région de Safi avec sa femme et une ribambelle de beaux frères et de belles-soeurs. En contrebas, se dessine Dar Lamane, un projet de logements sociaux couronnés par le prestigieux Prix darchitecture de lAga Khan au début des années 80. à droite, séleve le projet de logements sociaux Hassan II où ont été relogés de nombreux Karianistes à la fin des années 90. Des blocs de béton couronnés par aucun prix darchitecture, juste entachés des malversations de Laâfora, lancien gouverneur. "Il y a peu encore, jétais un élèment de la diaspora des Carrières Centrales, qui navait aucune conscience de limportance du bidonville dans sa vie", chuchote Mohamed Sakib, une caractèristique du personnage qui vous contraint à tendre loreille à chacun de ses propos.
Cest avec lâge, une fois de retour au Hay Mohammadi, après avoir bourlingués en Algérie, en France, en Mauritanie, et aux quatres coins du Maroc, que Mohamed Sakib prend conscience combien le bidonville la marqué à tout jamais. Il décide alors de devenir le mémorialiste des Carrières Centrales. Depuis, cet ex-journaliste à La Vie économique, part à la pêche aux témoignages tous les week-ends lors de balades entre les allées ombrées de tôles ondulées des dernières poches des Carrières Centrales. Il entame toujours son parcours par une visite à Ba Ghazwani, patron de la première minoterie des Carrières Centrales. Ouverte en 1920, on retrouve dans ses structures métalliques des élements récupérés de lEsqalera, lune des premières usines du Maroc : "Cette dernière a été détruite. à mon sens, cest aussi grave que la disparition du Théâtre Municipal de Casablanca ou de la villa dAnfa où se sont réunis Churchill et Roosevelt. Après tout, cest ici même quest née la classe ouvrière marocaine, à lombre des premières usines du Maroc". Loncle de Mohamed Sakib était lui-même ouvrier aux huileries et savonneries du Maroc, "le soir en rentrant du boulot, il me ramenait des grignons, le reste de la presse des cacahouètes" raconte ce dernier.
Collecte de souvenirs denfance
Ba Ghazwani a hérité la minoterie dun "Monsieur Gilles", qui sétait installé à proximité des baraques douvriers quil fallait nourrir. Depuis que la classe ouvrière sest réduite à une peau de chagrin, Ba Ghazwani diversife ses activités. La salle de jeu quil a ouvert au milieu de la minoterie attire ce qui sera sans doute la dernière génération de karianistes, des gamins dune dizaine dannées venus tuer un dimanche après-midi de juillet. Ba Ghazwani est une encyclopédie orale précieuse pour Mohamed Sakib. à75 ans, le vieux meunier a encore une mémoire infaillible de la toponymie des lieux, il connaît chaque partie du kariane par coeur avec sa date de construction. Au fil de la conversation, les noms défilent : kariane Kabla, kariane Lahba, kariane Krimates, kariane Khlifa, kariane Lyoude, kariane Aïd lArch. Et parmi ces quartiers de fortune, le kariane Lahouna (ils nous ont jetés) au nom très suggestif, pour rappel du déracinement vécu par les premières populations rurales des Carrières Centrales. "Les premiers habitants se regroupaient par tribu. Chaque soir en rentrant de lusine, ils allumaient des feux et jouaient la musique de leur région respective. Chaque kariane disposait dune place centrale où se déroulaient ces veillés musicales. Cest là que je traînais mes guêtres quand j'étais enfant", raconte Mohamed Sakib.
Et plus tard, la génération des Ghiwane. Le travail sur la mémoire entrepris par Mohamed Sakib se double dune quête identitaire, la sienne propre. Chaque petit pan dhistoire recueilli le renvoie à un souvenir denfance précis. Quand Ba Ghazwani, lui, raconte le typhus et la famine qui décimaient les habitants du kariane en 1946, les corps enterrés dans une fosse commune et recouverts de chaux, Mohamed Sakib se souvient de sa mère, elle-même victime du typhus quand il avait 5 ans. Ou bien encore de ce corps de femme étendu devant chez lui, autre victime de lépidémie : "Javais 8 ans et je sortais de chez moi pour aller à lécole. Elle était là devant la porte, face contre terre, sa chevelure étirée sur le sol car les poux quittaient le corps sans vie" se souvient-il."à lépoque, il nétait pas rare de voir quelquun tomber subitement, mort du typhus dans la file dattente où nous attendions une moitié de pain avec notre bon de rationnement" surenchérit Ba Ghazwani en rembarrant un gamin venu faire de la monnaie pour le flipper : "Plus tard, tu ne vois pas quon discute !"
Lépoque de la résistance
Dans le labyrinthe du bidonville, Mohamed Sakib reprend sa promenade dominicale sûr de son chemin, cédant le passage à une jeune fille de corvée deau ou à un gamin qui court, croisant des mères de familles prenant le frais sur le perron de leurs baraques. Prochaine étape, une visite à Ba Mahjoub, un menuisier de 75 ans. Lactivité de Ba Mahjoub est désormais plus un passe-temps quun métier. Lil encore vif, il raconte à Mohamed Sakib son passé de constructeur de baraques, quand les affaires étaient florissantes : "Jai appris la technique auprès des Français. Nous construisions les baraques selon des dimensions précises héritées des normes établies par les propriétaires dusines des environs. Pour ma part, jai dû construire plus dun tiers des Carrières Centrales". Ancien résistant, Ba Mahjoub faisait partie de cette "chair à canon" qui na jamais écrit ni signé aucun manifeste. Lui était le bras armé de la résistance, membre du lumpen prolétariat chauffé à blanc par les discours de la bourgeoisie istiqlalienne. "Pour passer un barrage militaire sans encombre, mon frère a dû avaler une centaine de balles de revolver" se souvient Ba Mahjoub. Son frangin était tellement assoiffé daction quil snifait de la poudre de balle pour se maintenir en bonne condition psychologique durant ses moments de désoeuvrement. "à lépoque de la résistance, le kariane était sillonné de minuscules allées entre les baraques qui formaient un réseau où circulait les résistants" explique Mohamed Sakib. Cétait une zone de guérilla urbaine, où larmée ne pouvait pas mettre les pieds, les Carrières Centrales servaient dailleurs de base arrière et de refuge à de nombreux leaders de la résistance. "Un vieux karianiste mavait montré la baraque où se cachait Abderrahman Youssoufi. Mohamed Zerktouni serait passé aussi par ici" rajoute ce dernier. Au milieu des années 50, la mort violente était omniprésente dans la vie des bidonvillois. Exécution de traîtres sur la place du marché, ou bien attentats devant des enfants désabusés ne prêtant plus attention à cette violence quotidienne, à limage de Mohamed Sakib : "Un matin, jai vu le Khalifa du quartier mourir devant mes yeux tué par un résistant. Quelques minutes plus tard, devant mon école, le même résistant aidait un Allemand, directeur de cette école, à remonter le rideau du garage. Le monsieur la remercié, le résistant lui a tiré une balle dans la tête avant de blesser linstitutrice qui hurlait de terreur" Ba Mahjoub a acheté des magasins et des maisons à ses enfants à Rabat, mais na jamais quitté pour sa part le kariane. Il possède une échoppe de menuisier dans lallée principale du bidonville, là où se trouve la "saqa safra", "monument" et point de repère de tous les habitants du Hay Mohammadi du fait de son ancienneté. "Jaurais pu acheté une maison à 500 DH au bloc Castor après lindépendance, mais les gens de lIstiqlal nous lont déconseillé. Ils nous ont expliqué que cétait une traîtrise à la résistance", se souvient Ba Mahjoub. On lui avait promis en échange un terrain à bâtir en récompense pour ces actes de résistance. Il nen a jamais vu la couleur ni humé lodeur. Cette promesse, jamais honorée, nest pas sans rappeler le témoignage dun vieux monsieur croisé pendant le ramadan 1999 après le dernier grand incendie en date des Carrières Centrales : "Mohamed V est venu nous remercier pour lavoir ramené dexil. Il nous avait même promis de faire disparaître le kariane" Aux dernières nouvelles, le vieux monsieur y vit toujours, 50 ans après le discours royal, tenu devant une foule énorme de karianistes. Les Carrières Centrales, ville de gueux, rebaptisé Hay Mohammadi en lhonneur de Mohammed V, fut royaliste un temps. Le temps du désenchantement. Ancien communiste et sympathisant dIlal Amam, Mohamed Sakib est revenu dans le quartier de son enfance en 1974, contraint et forcé, victime des années de plomb : "Jai été arrêté à Marrakech et emprisonné un an à Derb Moulay Cherif. Le centre de détention a été construit sur un terrain vague, là même où je jouais gamin Se faire torturer par un régime dans un quartier qui porte un tel nom, peut-on imaginer plus cruel paradoxe ?" témoigne ce dernier.
Le kariane, communauté junk
Mohamed Sakib na plus aucun rapport avec la politique, mais quand loccasion se présente, il honore d'autres victimes du quartier. Il était présent au premier rang lors de la manifestation à Sidi Bernoussi pour honorer les morts des émeutes de 1981. Le reste du temps, il poursuit les chimères du passé, tente de faire revivre une époque révolue. Parmi ces projets en latence, un café de la mémoire "où pourraient se réunir tous les anciens karianistes désoeuvrés pour se raconter leurs histoires. Jen profiterais pour recueillir le maximum de témoignages, avant que toute cette mémoire ne disparaisse avec la mort de ces gens". Au-delà de son devoir de mémorialiste, Mohamed Sakib agit pour redonner fierté aux karianistes. "La culture karianiste existe ! Elle est partie prenante du mouvement junk art. Ou autrement dit de lart populaire constitué de matériaux de récupération". Mohamed Sakib en a eu la révélation il y a peu, lors dune conférence du plasticien Abdelhaï Diouri à la Villa des Arts. Depuis, Mohamed Sakib réunit de la documentation sur ce mouvement artistique du "do it yourself" et multiplie les contacts. Le dernier en date, Pierre Bongiovanni, un documentariste rencontré lors du festival Art vidéo de Ben Msik. Ce dernier travaille sur les bidonvilles de Buenos Aires et de Calcutta. Mohamed Sakib lui a fait visiter les Carrières Centrales. Résultat : un projet de documentaire en cours... |