Reportage. Amsterdam, le paradis du haschich marocain
Légalisé, le haschich marocain fait un malheur à Amsterdam, même sil est fortement concurrencé. Tournée du matin au soir dans quelques-uns des 200 coffee-shops de la ville.
Dans le dédale des rues du centre, près du Dam Square et de la Oide Kerk, ça sent le hasch à plein nez. Les dizaines de coffee-shops des rues Nieuwendijk et Haarlemmer exhalent une fumée blanche et tellement épaisse, quon ne voit plus lintérieur et les clients. Bienvenue à Amsterdam, ville des vélos, des musées, des filles belles à tomber par terre, des sex-shops |
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des coffee-shops ! Cest quoi, un coffee shop ? Cest un bar où on vend en toute légalité du hasch et de la marijuana. Et bien sûr, le hasch marocain y fait fureur.
à Amsterdam, des dealers vous accostent dans la rue : "Hasch ? Marijuana ? Ecstasy ?". Il y a même des boutiques totalement dédiées au cannabis et un musée du hasch au centre. Chaque jour, une jungle daccrocs afflue de partout pour fumer dans ces pubs, qui chantent la gloire de Jim Morrison, Bob Marley ou Che Guevara. Ahmed, patron du Andalucia, le dit sans détour: "Vous croyez que les gens viennent ici pour le fromage ou les musées ? Foutaises. On vient à Amsterdam pour les putes, la "pastilla" (karkoubi) et les coffee-shops. Le fromage hollandais, on peut le trouver à Marjane !". Dans son bar, tandis que trois Marocains rifains savourent leur pétard, des rastas, penchés sur la carte, sont indécis.
Weeds (Feuilles /Marijuana). Jack Herrer. 1 g : 7,5 euros. Hasch. Morocco cream. 1 g : 8 euros / Sahara Blue. 1 g : 8,5 euros... Hasch. Super afghan. 3 g: 12 euros. Sensimilia, Champignons magiques, etc. Ahmed explique que lactivité est florissante pour les bars du centre. Selon les enseignes, les prix varient entre 7 et 10 euros le gramme de hasch. Il montre tous les ingrédients conservés sous le comptoir, dans des petits sacs cordés, proprets comme tout. Ça donne envie.
La tolérance du gedogen
Dabord, il faut comprendre cette histoire de légalisation. La plupart des visiteurs simagine que les drogues douces sont légales en Hollande. Cest plus compliqué. Elles sont interdites, tout en étant lobjet dune tolérance émise à travers des directives qui nont aucune force de loi. En gros, fumer constitue une simple contravention, au demeurant jamais relevée. Cette tolérance judiciaire sappelle gedogen.
Cette zone grise a des limites. Un coffee-shop ne doit surtout pas vendre de drogues dures. Il peut posséder jusquà 500 g de marchandises dans son magasin. Il ne peut vendre que cinq grammes par client et ne doit pas fournir de mineurs. Enfin, il lui faut éviter la publicité et le tapage. Sil respecte le deal, il pourra presque faire rouler bourgeoisement son commerce. Sinon, il le regrettera. "Cest comme au foot, dit Smaïl, jeune gérant du Papillon, cest la politique des cartons. Tu fais une gaffe, ils tadressent un carton jaune. Au bout de trois avertissements, ils ferment ton enseigne".
La Hollande autorise la fumette car tout le fondement de sa législation repose sur la distinction entre les drogues douces (hasch, marijuana) et les drogues dures (héroïne, cocaïne, ecstasy etc.), qui sont, elles, formellement interdites. Dun côté, les Hollandais tolèrent le hasch, car ils ne le considèrent pas comme un mal absolu, mais comme un fait social inévitable (700 000 consommateurs réguliers), et ils tentent den maîtriser les conséquences sanitaires et sociales. De lautre, ils développent une politique sanitaire très active pour lutter contre les drogues dures (programmes de substitution, méthadone pour les héroïnomanes, prévention du sida etc.)
Le plus fou dans cette histoire, cest que si la Hollande tolère la vente du hasch, elle en interdit limportation ! Or si les coffee-shops vendent du hasch, il faut bien quils sapprovisionnent quelque part... Mettre du hasch de Ketama au menu, implique des frontières traversées
Les policiers et les pubs bottent en touche quand on évoque ce problème avec eux. Tout le monde semble se satisfaire de cette zone floue et hypocrite. Bref, les bars peuvent vendre du cannabis, mais les flics ne veulent pas entendre parler de trafic en gros de drogues douces. Et que dire de lénorme marché noir dAmsterdam qui permet aux commerçants de se fournir et de disposer, dans dautres lieux, de quantités plus importantes pour lapprovisionnement ?
Retour de bâton
Depuis 1970, les coffee-shops ont littéralement explosé. Et nos Marocains de Hollande, originaires en majorité du Rif, en ont ouvert beaucoup. "Dans les années 70, cétait le hasch turc, afghan, libanais
quon fumait, explique Mohamed Benziane, ex-patron de plusieurs bars. Cest dans les années 80 que le hasch marocain a connu son âge dor. Les autres hasch nétaient plus importés à cause du contexte international. En plus dêtre très bon, notre hasch régnait seul sur le marché". Amsterdam était devenu le paradis de la fumette marocaine.
Mais la Hollande considère, depuis 1990, que le phénomène a pris trop dampleur. Amsterdam soupçonne plusieurs bars de vendre, sous le manteau, de la cocaïne et de lhéroïne. Sous la pression nationale et internationale, les forces de lordre ont commencé à fermer, à tour de bras, tous les coffee-shops qui ne respectaient plus les règles du jeu. "à cause de ce statut flottant, les perquisitions et les contrôles se sont multipliés, dit le patron du Kandisky. Il vient de rembarrer énergiquement un groupe de jeunes Français, parce que lune des filles navait pas encore 18 ans. Vous imaginez, si les flics avaient débarqué chez moi ? A la moindre bourde, ils talignent. Je ne veux pas risquer ma croûte".
Dans le lot, pas mal de bars marocains ont été fermés. Les survivants se débattent pour subsister dans le quartier du Mercatorplein, le Barbès hollandais. Aujourdhui, il nexiste plus que 737 coffee-shops dans tout le pays, dont 200 dans la seule ville dAmsterdam. Tous les patrons sont persuadés que cest Chirac, hostile au modèle dAmsterdam, qui a provoqué ce retour de bâton. En fait, cest toute la communauté européenne qui crie à linvasion du continent par la drogue dAmsterdam, et proteste devant la tolérance batave.
Du hasch au skunk
Au niveau national, les Hollandais en ont marre quon désigne leur pays comme un narco-état, un paradis pour la fumette ou une plaque tournante de drogues dures. Le gouvernement conservateur Balkenende, élu il y a trois ans, les rassure. "Maintenant, le nombre de licences a été gelé. De plus, les coffee-shops qui ferment ne sont pas remplacés. Le nombre total est donc en constante diminution", dit, soulagé, Peter, commerçant hollandais du centre. "Jai aussi fumé, se souvient-il, mais on fumait dans les années 60s au Vondelpark pour faire partie de la "contre-culture" de la jeunesse en effervescence. Cétait une protestation contre la culture bourgeoise dominante en général et contre la guerre du Vietnam en particulier. Quel est le sens de fumer aujourdhui ?".
Si dans les années 1980, notre bon vieux hasch a dominé le marché, il traîne aujourdhui la patte. Depuis 1995, cest lherbe locale qui rafle la mise. La fameuse marijuana Skunk cartonne, renvoyant le hasch au rôle de figurant. La production de cette mari hollandaise sest considérablement développée aux Pays-Bas. Les particuliers achètent des plants (5 par personne) et les font pousser chez eux. Avec des lumières artificielles, ils dopent lherbe en THC, pour quelle soit plus puissante que le hasch marocain. On estime à 35 000 le nombre de "cultivateurs" à domicile. Régulièrement, les flics survolent la ville en hélicoptère avec des caméras infrarouges pour les débusquer. Daprès Ahmed, de lAndalucia, "Skunk se vend plus parce quelle te permet davoir des sensations beaucoup plus fortes. Cest ce que les clients cherchent. Avant, explique-t-il, je vendais 200 grammes de hasch par jour, maintenant je nen vends plus que 50. Mais je vends plus de Nederviet (skunk)". Patriote, il conclut dans un éclat de rire : "Mais moi, je continue à prendre du bon hasch. Il est naturel, comme nous !". Et il le restera tant que le produit Maroc traversera la Méditerannée. |