Le peintre espagnol Carlos Ibarra,
fréquentatait régulièrement les
soirées du duc de Thovar (DR)
Le Duc de Thovar a laissé à Tanger une fortune considérable faite de terrains, de meubles, duvres dart et dautres joyeusetés. Plus dun demi-siècle après sa mort, on ne sait toujours pas qui a subtilisé ce legs fabuleux.
C'est Le Journal de Tanger qui avait été le premier à soulever au début des années 90 laffaire de lhéritage du duc de Thovar. En remettant à lordre du jour le litige relatif au terrain de Vittoria légué à Tanger par le duc de Thovar, le journal va donner un véritable coup de pied dans la fourmilière, qui vaudra
à son directeur de se retrouver derrière les barreaux en décembre 2003, au terme de quelques années dun procès ubuesque. (Voir encadré p.72).
On avait essayé à lépoque de circonscrire laffaire du duc de Thovar à une histoire rocambolesque dopposition à la vente dun terrain faisant partie de l'héritage du duc, situé dans la ville de Vittoria, en Espagne, au profit de la société Aretio. La société, qui détenait un compromis de vente délivré en 1955 par ladministration internationale de Tanger, avait à plusieurs reprises fait état de sa volonté dapurer ce dossier en procédant à l'acquisition finale. Chose qui navait pu se faire parce quà "chaque fois, on avait affaire à un intermédiaire qui se proposait de régler laffaire moyennant un gros bakchich", rapporte une source proche des Espagnols.
Les véritables questions nont dailleurs jamais été relevées par les magistrats au cours de ce procès. Les points dinterrogation abondent : que sont devenus le coffret de bijoux qui se trouvait dans le bureau du premier gouverneur de Tanger, les tableaux de grand maîtres, les villas et autres biens immobiliers situés à Tanger, les meubles dépoque, les actions de la société Cementos, le fameux compte bancaire domicilié à la BMCE et qui est alimenté par des dividendes provenant dune société pétrolière de Londres ?
Laffaire remonte à lindépendance. Mort en 1952, le duc de Thovar avait laissé un testament dans lequel, il léguait toute sa fortune à un hôpital doncologie de New York et dans le cas où cet hôpital refusait la légation, lensemble des biens et autres actions en bourse devaient revenir à la ville de Tanger. Cest le premier gouverneur de Tanger nommé juste après l'indépendance en 1956, Abdallah Guennoun, qui avait eu la garde des objets de valeur du duc, notamment un coffret de bijoux de très grande valeur, des devises, des tableaux de maîtres et des meubles dépoque.
"Le gouverneur pris par ses fonctions de chef de la Ligue des Oulémas du Maroc et de directeur de lInstitut d'études religieuses entre autres, ne soccupait guère de la gestion politique locale et les biens du duc, laissés dans ses bureaux, ont été subtilisés après son départ, au fur et à mesure" rappelle cet ancien fonctionnaire de la wilaya de Tanger. Tous ces objets de valeur auraient été subtilisés petit à petit, de nomination en nomination de gouverneurs successifs.
On raconte aussi que, de nombreux tableaux dune valeur inestimable auraient fait le voyage de Tanger à Rabat pour orner les salons de ministres et de personnalités proches du sérail. Des noms de personnalités intouchables se murmurent dans les salons feutrés de la bourgeoisie tangéroise, mais lomerta reste de mise, personne nosera avancer la moindre preuve, le moindre indice et on parlera toujours à visage couvert. "Un tableau de grande valeur avait été prêté pour être exposé au sein du siège du Conseil Supérieur de la Magistrature à Rabat, mais on ne la plus revu depuis" rapporte un fonctionnaire du conseil de la ville. Une partie des biens a bien été vendue par le Conseil Municipal de Tanger dans les années 60, sous la présidence de Abaroudi, pour construire lhôpital qui porte toujours le nom du duc de Thovar. Mais, sur cette question, on ne sait pas quelle a été la recette des ventes opérées et quel budget a été réellement consacré à la construction dudit hôpital.
Pour le maire de la ville, laffaire ne mérite pas tant de bruit. "Et surtout, rappelle Dahman Derham, je ne sais pas pourquoi les gens se focalisent sur les bijoux et autres biens dont on ne sait aujourdhui quel chemin ils ont pris. Pour moi, les terrains sont bien plus importants et nous avons chargé une commission juridique de faire la lumière sur cette affaire". Il ajoute quune affaire aussi délicate nécessite la mise sur pied dune commission composée de représentants du ministère de lIntérieur, des Affaires étrangères et du Conseil de la ville.
Quant aux dividendes qui proviennent de Londres, le maire précise quils sont récupérés par le trésor via la BMCE et sont par la suite investis dans des projets concernant la ville et surtout dans la maintenance de lhôpital duc de Thovar. En réalité, le maire a été contraint de dépoussiérer le dossier de lhéritage du duc et de le remettre, à contre-cur, à lordre du jour. En effet, lAssociation pour la Défense du patrimoine et des biens de la ville de Tanger, qui vient dêtre créée a tracé un programme préliminaire de ses actions dont la première consistera à déterrer laffaire dite duc de Thovar. Lun des membres fondateurs de lassociation estime que lopinion publique locale, mais également nationale a un droit de regard sur un dossier qui ne relève pas uniquement des prérogatives du ministère de lIntérieur et du président actuel du Conseil de la ville, Dahman Derham, surtout que ce dernier a occupé auparavant les fonctions de président du Conseil municipal de Tanger.
Même fièvre du côté des conseillers qui siègent aux côtés de Derham. Une lettre signée par le député Bakkali Tahiri et par dautres conseillers avait été adressée, il y a quelques mois de cela, au maire pour lui demander de faire la lumière sur ce dossier. Les conseillers envisageaient même davoir recours à une motion de censure pour exiger du maire la tenue dune session extraordinaire consacrée essentiellement "à la dilapidation de lhéritage du duc de Thovar".
Dautant plus que pour un historien tangérois comme Tayeb Boutboukalt, "si on se réfère au Tanger des années 30, on peut estimer sans aucun doute que la fortune du duc de Thovar correspond bel et bien à un héritage colonial pillé razzié sur les richesses de la région".
Sur le personnage, on ne sait pas grand-chose. Le duc de Thovar était un personnage public certes, mais secret. Il sentourait tellement de précautions dans ce Tanger des années trente -passage obligé des espions occidentaux et des barons de la mafia sicilienne- quil est difficile de retrouver des traces de son parcours.
Le duc avait édifié son sanctuaire sur le Jbel Lkébir , cest là où il recevait la jet set de lépoque et tout le gotha de la noblesse européenne, ducs, duchesses et autres barons. Les bals masqués du duc de Thovar étaient particulièrement prisés par tout ce que comptait Tanger comme acteurs, artistes, écrivains peintres et autres diplomates. Lendroit était merveilleux. On se serait cru à Hawaï, dans ces montagnes couvertes darbres qui laissent à peine filtrer la lumière. La résidence, une magnifique bâtisse coloniale avait été rachetée par le célèbre journaliste américain du Times, Walter Harris, avant de se retrouver par on ne sais quel tour de passe passe entre les mains du pacha Glaoui au cours des années quarante. Walter Harris, le célèbre journaliste américain kidnappé par les Rifains au cours des années 30 avait acquis pas moins de cinq demeures à Tanger. Aujourdhui, la villa vient dêtre rachetée par un millionnaire français qui en a fait une maison dhôte, du nom de Villa Joséphine.
Grâce à des tarifs exorbitants, Jean-Marie Fies a réservé laccès de la villa Joséphine à une clientèle internationale haut de gamme, "cest un choix imposé par ce type de clients qui aiment la discrétion et par dessus tout se retrouver entre eux" se défend-il. Par nostalgie, peut-être, sa clientèle est composée essentiellement de ducs, de duchesses et autres membres de la noblesse occidentale qui y croisent souvent des membres de la famille royale marocaine.
Le quartier de Sidi Masmoudi, en haut duquel est perchée la Villa Joséphine, est dailleurs le repaire de la jet-set locale. La plupart des "châteaux bâtis à flanc de montagne" appartiennent à des Occidentaux installés depuis longtemps à Tanger, quand ce nest pas à des barons de la drogue notoires. Le duc était également célèbre dans le monde de la corrida, puisque les taureaux de son élevage situé dans la région de Vittoria étaient parmi les bêtes les plus prisées en Espagne. Depuis 1914, il élevait de nombreuses bêtes de race concurrençant de près les fameux "toros" du marquis dAlbaserrada. à Tanger, cétait également la belle époque des corridas couverte de pourpre et dargent auxquelles le duc, suivi par une "smala" de courtisans prenait plaisir à assister.On rapporte que lécrivain de la beat generation, Williams Burroughs, de retour dune soirée chez le duc de Thovar, avait commis sa fameuse citation "Tanger est vraiment le pouls du monde, comme un rêve s'étendant du passé au futur, une frontière entre rêve et réalité remettant en question la "réalité" de l'un comme de l'autre. Ici, personne ne sait ce dont il a l'air". Le mystère qui planait sur la personnalité du Duc le poursuivra même après sa mort. Si on ne sait pas vraiment qui il était, connaîtra-t-on un jour lampleur de sa fortune et de son legs ? Affaire à suivre.
Procès. La fausse affaire duc de Thovar
En 1998, on va tenter denterrer laffaire de la fortune du duc de Thovar par un procès expéditif centré sur des seconds couteaux voire quelques boucs émissaires sans liens établis avec laffaire. Trois ans fermes pour chacun des trois prévenus dans l'affaire du terrain de Vitoria, plus connue sous le nom daffaire du "duc de Thovar", tel a été le verdict qui avait été rendu par le président de la Chambre criminelle près la Cour d'appel de Tanger, le 16 décembre 1998.
Lavocat espagnol Vergara, Ouzani et Abdelhak Bakhat, le directeur du Journal de Tanger, avaient comparu devant la Cour dAppel de Tanger "pour complicité dans la falsification dun document de désistement de lopposition à la vente dun terrain à Vittoria, au pays basque espagnol, à la société Aretio, détentrice dun compromis de vente établi en 1955 avec lAdministration internationale de Tanger".
Alors que le conseil de la ville avait chargé un avocat de sopposer à la vente du terrain légué par le duc de Thovar aux Espagnols, un document signé par le maire de Tanger avait donné tout pouvoir pour finaliser la vente. Il sest avéré par la suite, après expertise, que le fameux document était plutôt authentique. De plus, ce document na jamais été utilisé pour la vente du terrain en question.
Abdelhak Bakhat, personnage controversé, qui avait beaucoup dennemis, avait eu, en plus loutrecuidance de se faire élire dans léquipe du conseil municipal. Grande gueule, toujours prompt à casser du sucre, dans les colonnes de son journal, sur le dos des magistrats et des agents dautorité de lépoque, il sera entraîné dans un procès aux relents politiques certains. Par ce procès ubuesque, marqué par des contradictions flagrantes, on avait cru enterrer laffaire du duc de Thovar. Sept ans plus tard, elle ne fait que commencer.