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N° 187
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Bilan.
2005. Les grandes tendances se dessinent


L'IER. Pour en finir avec les
années de plomb (AFP)
L’année est très largement entamée. En attendant le grand bilan de décembre, marquons la pause de l’été. Coup de projecteur sur les grands mouvements politiques, économiques et sociaux qui ont (déjà) marqué l’année en cours.


L’état cherche à solder le passé
Où en est l’Instance Equité et Réconciliation (IER) ? Les auditions des victimes, déjà, sont terminées. Elles auront constitué, disons-le une dernière fois, une formidable catharsis nationale, permettant à des centaines de victimes de années noires de "vider leur cœur" publiquement – pour certains, en direct à la
télévision. Et maintenant ? Mystères et chuchotements. Officiellement, le mandat de l’IER a été prorogé jusqu’au 30 novembre prochain. Mais il se dit qu’une première mouture de son rapport final a déjà été remise au roi, le 30 juin. En attendant le rapport final. Secret absolu, évidemment, sur son contenu. Il y aura, bien sûr, un bilan des auditions et des dossiers examinés par l’Instance. Mais quoi d’autre ? Se pencher sur le passé, c’est bien. Mais cela ne suffira pas pour prétendre que "le dossier des années noires est clos".
Au-delà des réparations financières, on parle de "réparation morale" et même, de source proche de l’Instance, d’"approche communautaire". Il serait ainsi question d’évaluer le préjudice collectif subi par certaines régions qui ont souffert de marginalisation, après être devenues des symboles de la répression (Tazmamart, Agdz, etc.). Pour répondre à la demande générale du "plus jamais ça", il faudrait aussi approfondir et généraliser le travail de mémoire, en examinant l’éventualité, par exemple, d’inscrire les violations passées des droits de l’homme au programme des écoles ou des universités, et de développer une nouvelle approche éducative qui permettrait aux gens de mieux se défendre contre les abus (enseignement des droits, des possibilités de recours, etc.).
Question suprême : l’état, en la personne de son chef, présentera-t-il des excuses aux victimes ? Ce geste symbolique d’une puissance inégalée "ne serait pas exclu"…

On danse le tango avec l’Algérie
Quoi de plus structurel, quoi de plus ancré dans nos mœurs que le perpétuel "chaud et froid" qui caractérise les relations maroco-algériennes ? Pourquoi, dans ce cas qualifier le (très relatif) rapprochement de ces derniers mois de "tendance" ? Pour au moins une raison : depuis mai dernier, les Marocains n’ont plus besoin de visa pour se rendre en Algérie (et vice-versa), comme c’était le cas depuis 1994. C’est une grande avancée – en attendant celle, plus décisive encore, de la réouverture de la frontière terrestre.
Pour le reste, ceux qui suivent le très chaotique feuilleton de "l’intégration maghrébine" ne savent plus sur quel pied danser. Quand Mohammed VI s’était rendu à Alger, en avril 2005, on avait cru le rapprochement sérieusement scellé. Las. Il aura suffi d’une lettre protocolaire de Bouteflika à Mohammed Abdelaziz, quelques semaines plus tard, pour que le Palais royal voie rouge, et que le roi annule sa participation au sommet de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) prévu à Syrte, en Libye – entraînant, du coup, l’annulation de tout le sommet. La (forte) participation marocaine à la foire internationale d’Alger a tout de même été maintenue, et il était prévu que le Premier ministre algérien Ahmed Ouyahia vienne en visite officielle à Rabat. Hélas, nos officiels ont cru bon de juger cette visite "non opportune dans le contexte actuel". Pourquoi ? Parce qu’ils ont vu, à tort ou à raison, la main d’Alger dans les récents troubles de Laâyoune. Le Sahara, reste, évidemment, la principale pomme de discorde entre les deux capitales. Chacune campe sur ses positions, mais les deux avaient décidé de "mettre le sujet entre parenthèses, et d’essayer d’avancer sur le reste". Visiblement, ils ont du mal. Le dialogue, malgré tout, ne semble pas définitivement rompu. Les ronds de jambe protocolaires continuent, et on place beaucoup d’espoir en la médiation de la France, apparemment acceptée par Rabat en juillet.

Le Sahara n’en finit plus d’imploser
C’était prévisible. La formidable vague de liberté d’expression qui a balayé le Maroc depuis l’avènement de Mohammed VI a touché le Sahara. Au grand dam de l’état, manifestement pas prêt à entendre des voix autres que la sienne sur ce dossier. à Laâyoune même, les indépendantistes tiennent aujourd’hui le haut du pavé. Ils ne se cachent plus, multiplient les déclarations aux télévisions étrangères, brandissent sans peur le drapeau de la RASD, etc. Mais au lieu de capitaliser sur le nouveau climat démocratique du Sahara (après tout, les indépendantistes restent minoritaires), l’état marocain vit cette libération de la parole dans un climat de profond malaise. Les indépendantistes, qui en sont conscients, surenchérissent et font dans la provocation. "La moindre erreur de Rabat sera exploitée" a déclaré, sans ambiguïté, un militant sahraoui à un journaliste.
Et des erreurs, Rabat, fébrile, ne cesse d’en commettre. D’abord, il y a eu les manifestations de Laâyoune, devenues émeutes après que l’état ait transformé la région en zone d’exclusion militaire. Ensuite, la vague d’expulsions qui ont touché les délégations occidentales pro indépendance venues s’enquérir de la situation sur le terrain – très préjudiciables à l’image internationale du royaume. Dernier impair en date : l’arrestation de Ali Salem Tamek pour son "implication directe dans les troubles de Laâyoune". Une implication qui a intérêt à être prouvée devant la justice de manière irréfutable, faute de quoi l’étoile du "martyr" Tamek risque de grimper, une seconde fois, au firmament. Le Maroc n’a vraiment pas besoin de ça…

Le PJD se prépare au pouvoir
Qu’on soit d’accord ou pas avec ses orientations idéologiques, on ne peut qu’applaudir la cohérence et les capacités d’organisation du Parti de la Justice et du Développement. Deux qualités qui font malheureusement défaut à l’ensemble de la classe politique marocaine… et qui précipitent le processus "d’intégration" du parti islamiste. Tout semble désormais sur les rails pour sa participation (au moins) au gouvernement de 2007. Son secrétaire général Saadeddine Othmani ne cesse de sillonner le monde et de nouer des contacts avec des gouvernements étrangers (France, Espagne, Italie, Belgique, Turquie, Jordanie…). Sur le front intérieur, le parti prend position sur à peu près tout, ne dédaignant pas des sujets à forte valeur ajoutée populiste (ainsi de son opposition au projet d’augmentation des salaires des députés). Quant à son système de démocratie interne, il est plus vigoureux que jamais, au point que le parti organise des concours pour nommer certains de ses délégués régionaux !
Les orientations du PJD restent, bien entendu, clairement islamistes. Il est ainsi contre les festivals de musique et l’ambiance de "relâchement des mœurs" qu’ils véhiculent. Mais il se garde bien de les condamner en bloc et préfère produire des communiqués "au cas par cas" s’en prenant tantôt à l’enveloppe budgétaire d’un festival ("on aurait pu réaliser des projets sociaux avec"), tantôt aux détails des accords unissant les municipalités et les organisateurs…
Bref, pour un peu, on oublierait le fond de la pensée de ces gens. S’ils sont devenus modérés (en tout cas, ils en donnent l’apparence), c’est grâce à la pression de la société civile qui avait stigmatisé leur "responsabilité morale" dans les attentats du 16 mai. Ne baissons pas la garde et, qui sait, notre PJD pourrait nous faire la (divine) surprise d’évoluer "à la turque"…

Al Adl Wal Ihsane redevient d’actualité
Quand Abdeslam Yassine rêve, le pouvoir panique. Dans l’un de ses plus fameux "songes prémonitoires", fait début 2005, le vieux leader d’Al Adl Wal Ihsane se rêvait… roi du Maroc ! C’est moins ridicule que cela en a l’air, puisque les adeptes du cheikh voient dans ses rêves "la voie à suivre"… et que ces adeptes seraient au nombre de 25.000 membres actifs et plus de 140.000 membres "dormants" à travers le royaume (information issue des services marocains, publiée sur TelQuel et jamais démentie). Pour peu que tous ces gens prennent au sérieux les rêves du vieil homme…
Il y a eu aussi, bien sûr, l’épisode Nadia Yassine. Républicaine depuis peu, provocatrice depuis toujours, ses déclarations de juin ("la monarchie ne convient pas au Maroc" ; "le système est sur le point de s’écrouler"…) ont fait le bruit que l’on sait – beaucoup trop pour une simple opinion qui n’engageait que son auteur. Sauf que la Jamaâ n’a pas pris ses distances avec la fille du cheikh, bien au contraire. Elle s’est mobilisée comme un seul homme pour la défendre. Al Adl, association républicaine ? Pas vraiment… Le régime qu’elle préconise est celui de la "khilafa", restauration de l’ordre politique qui a suivi la mort du prophète. On est tout aussi loin de la république que de la monarchie. Mais l’épisode Nadia a montré qu’Al Adl restait uni, gardait une forte capacité de mobilisation… et ne dédaignait pas la polémique, quand celle-ci lui permettait d’occuper le devant de la scène médiatico-politique. Les services n’ont pas fini de se faire des cheveux blancs…

La police montre patte blanche
Pendant 40 ans, la police marocaine aura symbolisé l’oppression et l’arbitraire. Hamidou Laânigri, son directeur depuis 2 ans, fait tout ce qu’il peut pour changer cette perception. Pour faire oublier la réputation de tortionnaire qui lui colle à la peau depuis les rafles massives post-16 mai (à raison, vu la multiplicité des témoignages de torture), il a lancé une vaste offensive de charme. Mot-clé, depuis fin 2004 : la "modernisation de la police".
D’abord, il y a eu la création des GUS – ces brigades faites de jeunes et beaux agents rasés de près, chargés de "rassurer la population" en patrouillant dans les grandes villes. Puis ont été dévoilés les projets de Postes de Police de Proximité (PPP – 300 étaient prévus en 2005) et de numérisation des fichiers d’identité personnelle des Marocains – une mesure largement stigmatisée comme liberticide, mais qui "passe" quand même, au nom de l’impératif de la lutte anti-terroriste.
Depuis quelques mois, également, "Police magazine" est dans les kiosques : un mensuel en couleurs et papier glacé, plaisant, et non dénué d’humour. On y voit des reportages sur des arrestations musclées de dealers ou de criminels, des dossiers de fonds sur le trafic de drogue, l’insécurité routière, etc. Plus discrète, mais également à classer dans la "volonté de modernisation" : la fin de la clandestinité pour la DGST (Direction Générale de la Surveillance du Territoire). Les sièges des services secrets, jusque là de sordides maisons anonymes, deviennent des commissariats avec pignon sur rue.
Tout cela est encourageant. Mais la volonté de transparence, et même l’effort (réel) de communication ne suffisent pas. Il faut maintenant que la mentalité des policiers change, dans le fond. Et ça…

Le pouvoir veut remettre le patronat au pas
Si la récente interview de Hassan Chami a suscité autant d’indignation en haut lieu, c’est moins par rapport à ce qui y était dit que par rapport à celui qui le disait. Le mode de gouvernance est mauvais, les courtisans sabotent Driss Jettou ? Lapalissades, que tout cela. En revanche, un chef du patronat qui se permet de critiquer le Palais royal, même à mots couverts, c’est du jamais vu au Maroc. C’est surtout un crime impardonnable, aux yeux de Fouad Ali Al Himma et de ses amis. La Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) ne saurait être qu’inféodée à Rabat. Selon diverses sources, un plan très agressif de reprise en main est en cours d’élaboration. Objectif : les élections patronales de l’année prochaine. Chami ou son dauphin, quel qu’il soit, devra se battre dur pour tenir la corde.
Non pas que les patrons soient en désaccord avec leur chef, au contraire. Il n’a fait que dire à voix haute ce qui se chuchote depuis toujours dans les couloirs de la confédération patronale. Mais les intérêts économiques priment sur tout, et rien n’effraie autant les patrons, dans un pays qui a effectivement des problèmes de gouvernance (c’est le moins qu'on puisse dire)… que l’idée qu’on les prenne pour des opposants. C’est pourquoi la fronde anti-Chami a malheureusement de fortes chances d’aboutir sur l’éviction de ce dernier, et la fin de l’esprit qu’il a su insuffler à la CGEM depuis son élection. Jamais, en effet la confédération patronale n’aura été aussi "sociale", ni aussi volontaire que depuis quelques années. Jamais elle n’a été, non plus, aussi écoutée par un chef de gouvernement, aussi restreintes soient ses prérogatives. En un mot, jamais le patronat n’aura été aussi autonome. C’est exactement ce qu’on lui reproche. Le soutien des médias indépendants et de la société civile suffira-t-il à maintenir ce cap ? Réponse en 2006.

L’omerta sur le tourisme sexuel est brisée
L’affaire Philippe Servaty, du nom de ce pornographe belge qui a envoyé 13 femmes d’Agadir en prison, aura eu, au moins, l’avantage de briser l’omerta qui planait sur le tourisme sexuel au Maroc. On attendait un déchaînement des islamistes sur le tourisme et les touristes en général. On a eu l’heureuse surprise d’une réaction digne et modérée. Contrairement à la justice et même à la société, qui se sont empressées de déclarer "prostituées" toute les victimes de Servaty, le PJD a rappelé que ces femmes étaient avant tout des victimes de la pauvreté et de l’exclusion. Mieux : le parti islamiste a signé un communiqué demandant l’extradition du "délinquant Philippe Servaty". Beaucoup d’associations des droits de l’homme, promptes à monter au créneau au moindre dérapage de la police ou de la justice, n’ont pas eu cette grandeur d’âme…
Reste que l’affaire Servaty aura servi d’électrochoc à l’opinion publique marocaine. De plus en plus de responsables parlent du tourisme sexuel et de la nécessité de le combattre – et le populisme, à cet égard, reste relativement limité. Quelques semaines après l’affaire d’Agadir, les projecteurs se sont braqués sur Marrakech, avec une sordide histoire d’orgies sexuelles dans un riad qui se sont soldées, cette fois, par mort d’homme. La frontière entre prostitution et libres ébats sexuels, avec un touriste ou non, reste cependant assez floue dans l’esprit des Marocains. Mais l’hypocrisie qui environnait tout cela est sérieusement mise à mal. Le débat est lancé, et c’est un bon début...



Élite. Cherche projet de société désespérément…

Selon une source bien informée, 3 documents, en ce moment, font l’objet d’un intérêt soutenu en haut lieu. Le premier est le rapport général (en cours de finition) élaboré par le Haut commissariat au plan, suite au recensement général de la population effectué l’année dernière. Très documenté, il comporterait des statistiques très fouillées et des projections instructives sur l’état démographique et socio-économique du Maroc. Le second, intitulé "Le Maroc en 2025", a été élaboré par une soixantaine d’intellectuels marocains sous l’égide de la fondation Friedrich Ebert. Il dresse des états des lieux et élabore des scénarios sur ce à quoi devrait ressembler le Maroc dans 20 ans dans les domaines politique, économique et culturel (voir TelQuel n°182). Son quatrième volet, non encore publié, s’intéresse aussi au devenir de la diplomatie marocaine, mise à l’épreuve, ces derniers mois, par sa gestion peu fructueuse du dossier Sahara. Le troisième document est le plus important, et sans doute le plus secret : il s’agit du "rapport du cinquantenaire", élaboré sous la direction du discret mais influent conseiller royal Abdelaziz Meziane Belfqih, par une brochette d’experts de haut vol, en collaboration avec le PNUD et l’université Al Akhawayne.
L’année prochaine, en effet, cela fera 50 ans que le Maroc est indépendant. Qu’avons-nous fait de ce demi-siècle en matière de santé, d’éducation, de services publics, de lutte contre la pauvreté, d’accès à la culture ? Le bilan risque d’être douloureux, mais de l’avis de plusieurs intellectuels qui travaillent sur ce dossier, "il n’y aura pas d’autocensure". C’est la condition sine qua non pour que les "recommandations" issues de ce diagnostic soient pertinentes, et conservent une chance d’être, un jour, suivies d’effet. Mais avant d’en arriver là, le Palais royal compte lancer un vaste "débat national" (colloques, manifestations officielles, grand raout médiatique, pourquoi pas) sur le bilan du cinquantenaire – l’objet devrait être de rediscuter les grandes options stratégiques du Maroc indépendant et, le cas échéant, d’en proposer de nouvelles.
Tout cela devrait être rendu public en septembre prochain. Ce consultant, qui suit de près le dossier, assure que le bilan du cinquantenaire "échappe à la vision économiste habituelle" et lui préfère une "vision en terme de développement humain". Espérons, espérons…

 
 
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