Sujet
Actu Économie
Internet. Farid le cyber-diable
Mauritanie. Chronique d'un putsch
Chronique. Musique et hold up mental
Reportage. Imilchil, au delà de la carte postale
Automobile. Le roi des collectionneurs
N° 189
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani et Abdellatif El Azizi

Maroc/Algérie.
Bluff et petites manœuvres


(AFP)
Libération des derniers prisonniers marocains à Tindouf, un nouvel ambassadeur algérien de poids, messages fraternels et accolades… Le tout, truffé d'arrières-pensées


"Il se passe quelque chose entre Rabat et Alger". Voilà grosso modo ce que retiennent Marocains et Algériens de ces deux derniers mois d'été, durant lesquels les événements se sont précipités. Il y a eu, pêle-mêle, la libération des 404 derniers prisonniers de guerre marocains, la nomination de nouveaux ambassadeurs à Rabat et à Alger, quelques messages protocolaires envoyés de part et d'autre et surtout, une très
visible médiation américaine. Existe-t-il un lien entre tous ces événements ? Obéissent-ils à une logique de rapprochement entre les deux pays ? Silence radio, prudence oblige. "On ne peut jamais se fier aux signes et aux symboles mêmes les plus forts entre le Maroc et l'Algérie. Finalement, on ne peut jamais affirmer si c'est réellement reparti ou si ça va définitivement mal", fait remarquer Khadija Mohsen-Finan, spécialiste de la question à l'IFRI (Institut français des relations internationales).
Souvenez-vous de mars 2005. Mohammed VI se rend à Alger pour la première fois depuis son intronisation. Tout un événement. Il assiste au 17ème sommet de la Ligue arabe, et contrairement aux autres chefs d'état, le roi marocain prolonge son séjour après la fin des travaux officiels. Il va encore plus loin (c'est ce que beaucoup d'Algériens ont finalement retenu de son séjour) en s'offrant une balade à pied, décontractée et sans garde rapprochée, dans les rues de la capitale algérienne. Le style M6 fait mouche et sa visite à Alger débouche sur des résultats concrets : rééquipement des postes frontières, reprise des discussions officielles, préparation de la visite du Premier ministre algérien au Maroc, etc.
En mai, alors qu'un sommet de l'UMA est enfin censé se tenir en Libye (et que tout va théoriquement bien entre les deux voisins), Bouteflika envoie un message dithyrambique à Mohamed Abdelaziz, président du Polisario, "l'assurant du soutien indéfectible de l'Algérie à l'occasion du 32ème anniversaire de la naissance du front". Que s'est-il passé entre la visite de M6 et l'anniversaire du Polisario? Mystère. Toujours est-il que Mohammed VI annulera sa participation au sommet maghrébin qui n'aura finalement pas lieu. Quelques semaines plus tard, le Maroc (donnant, comme prévu, la réplique à son voisin) jugera subitement que la visite du Premier ministre algérien au Maroc est "inopportune". L'Algérie encaisse calmement le coup, et met en stand by les travaux lancés depuis quelques mois dans les postes frontières. Retour à la case départ.

La carte des prisonniers de guerre
Entre temps, le Maroc avait déjà sorti (timidement d'abord) une carte qui s'avérera gagnante. Longtemps considéré comme un sujet tabou, le débat sur le sort des prisonniers de guerre marocains détenus par le Polisario devient une préoccupation "populaire". En plus des voies onusiennes et donc officielles, l'état marocain favorise (pour ne pas dire autre chose) la création de collectifs et d'associations qui s'approprient le dossier. Des manifestations sont organisées ici et là (surtout devant l'ambassade algérienne à Rabat et ailleurs). L'animosité entre les deux pays n'est maintenant plus un secret et s'étale, comme à son habitude, sur les colonnes des journaux plus ou moins proches des deux régimes.
En mai 2005, un groupe d'anciens prisonniers de guerre marocains se rend (avec un soutien officiel marocain) à Washington. Ils témoignent des conditions de détention dans les camps de Lahmada devant une grande institution politique américaine. Parmi l'auditoire, se tient John McCain, un sénateur républicain, aviateur et lui-même ancien prisonnier de guerre au Vietnam. L'homme se dit touché par le récit des Marocains et promet de faire pression sur l'administration Bush pour la résolution de ce dossier. Bingo ! Aux états-Unis, John McCain est aussi un sérieux candidat à la présidence. Un homme d'influence et de réseaux qui mobilise des personnalités de différents bords. Quelques semaines plus tard, une proposition est présentée au Congress. Elle suggère, ni plus ni moins, d'inscrire le Polisario sur la liste des organisations terroristes. L'heure est grave, pour le front, mais également pour l'Algérie de Bouteflika qui n'a eu cesse de draguer l'administration Bush, se présentant comme un potentiel solide allié africain. Des va et vient entre Alger et Washington durant cette période, rien ou presque ne filtrera.
Puis un beau 5 juillet, Mohammed VI envoie un surprenant message de félicitations au président algérien à l'occasion de la fête de l'indépendance algérienne. Bouteflika lui répond avec enthousiasme et récidive à l'occasion de l'anniversaire de Mohamed VI, qui entre temps, avait envoyé un nouveau message à l'occasion d'une simple commémoration d'une date importante en Algérie (le 20 août), et qui n'est même pas une fête officielle. Quel sens donner à tout cela ? Aucun, à en croire ce spécialiste des relations maroco-algériennes : "Ce sont des gestes diplomatiques très réguliers, maintenus même au plus haut de la crise. Disons que c'est un petit jeu qu'affectionnent particulièrement les deux pays. Des fois, cela sert de ballon d'essai".

"La libération est imminente"
13 juillet, c'est au tour de Mohamed Abdelaziz de prendre tout le monde de court. Il annonce sur les colonnes du "Monde" et d'El Pais "la libération imminente des derniers prisonniers de guerre marocains". Sans plus de détails. Y a-t-il été contraint par les Algériens, soucieux de préserver de bonnes relations avec Washington ? Les USA ont-ils fait pression sur les deux parties ? Se sentant en perte de vitesse, le Polisario a-t-il, seul, décidé de se débarrasser du dossier sur lequel il est de plus en plus attaqué, et qui ne lui rapporte plus rien en contre-partie ? "Ce serait méconnaître la stratégie du Polisario jusqu'à maintenant. Les prisonniers sont pour le front un précieux outil de négociation et donc, de présence à l'international", fait remarquer Brahim Hajjam, secrétaire général de l'association des familles des prisonniers et des disparus du Sahara marocain. Ce qui n'explique toujours pas la sortie d'Abdelaziz.
Une chose est sûre cependant. George Bush envoie, dans les jours qui suivent le 13 juillet, un émissaire personnel dans la région, en la personne de Richard Lugar. Le président de la commission sénatoriale des affaires étrangères américain affirme dans un rapport publié sur son site Internet "qu'il s'est réuni avec Abdelaziz Bouteflika et Mohamed Abdelaziz respectivement à Alger et à Tindouf" pour étudier la relaxation des 404 prisonniers. Dans sa mission, Lugar n'était pas seul. Il était accompagné par (c'est ce que dévoile Lugar dans son rapport) "des officiels du département d'état américain et de la Maison blanche, des diplomates de la région (probablement les ambassadeurs américains à Rabat et Alger), des responsables onusiens et de la Croix rouge". Les Marocains, étaient-ils à ce stade, au courant de ce qui se tramait à Tindouf ? Probablement pas. Dans son rapport, pourtant exhaustif, Lugar ne fait aucune référence aux responsables marocains lors de l'étape des négociations.
Entre-temps, le Maroc propose un nouvel ambassadeur aux autorités algériennes, en la personne de Abdellah Belkziz. La validation algérienne intervient dans les 36 heures. Une première. Quelle interprétation donner à une telle rapidité ? Black-out.

Le retour
17 août, c'est le dénouement. Le Polisario annonce la libération, pour le lendemain, des 404 derniers prisonniers de guerre marocains. Un avion est affrété par les militaires américains. Et tandis qu'une délégation américaine observe l'embarquement des militaires marocains à Tindouf, Lugar s'envole à Agadir pour les accueillir personnellement à leur descente d'avion, le 18 août 2005. Pris de court, le Maroc dépêche deux ministres (Sahel et Benaissa) accueillir pour la première fois des prisonniers qui jusqu'à l'arrivée du dernier groupe, il y a quelques mois seulement, étaient "encore traités de lâches par certains gradés".
Fort du succès de sa mission, Lugar entame alors une visite officielle dans la région entre Alger, Rabat et Tripoli, dernière étape de sa tournée maghrébine. Il insiste sur le caractère humanitaire de sa mission et "ne cache pas son espoir de voir le Maroc et l'Algérie reprendre les négociations". Les deux pays se félicitent de la médiation américaine et dans la foulée, Alger annonce la nomination d'un nouvel ambassadeur à Rabat. Le nom proposé n'est pas anodin, Larbi Belkheir, surnommé entre autres, "le Parrain". Officiellement, c'est le chef de cabinet du président. Cela veut dire qu'il sert d'interface entre la présidence et le conclave des généraux. Ce qui fait de lui l'un des hommes forts du régime algérien. En froid avec Bouteflika depuis un certain moment, il s'est depuis retiré à Paris "pour des raisons de santé". C'est d'ailleurs depuis la capitale française qu'il a démenti les rumeurs faisant état de son refus du poste d'ambassadeur. écrasant le record algérien en la matière, Rabat valide dans la journée la nomination de Belkheir. Comment interpréter ce nouveau geste ? La nomination d'un homme aussi puissant que Belkheir à Rabat est-elle un signe positif ? Oui, mais à première vue seulement. "L'Algérie veut témoigner sa bonne volonté, et dire qu'elle donne une grande importance aux relations diplomatiques avec son voisin", analyse un observateur. D'un autre côté, "cette nomination est une sortie honorable, mais plus pour le système algérien", estime Khadija Mohsen-Finan de l'IFRI qui s'explique : "Aujourd'hui, la présidence s'est largement autonomisée et n'a plus besoin d'interface avec le conclave des généraux. La fonction de Belkheir n'a de ce fait plus de sens". Soit, mais un homme aussi puissant ne peut-il pas avoir un rôle déterminant dans les négociations entre Rabat et Alger ? "Si on exclut le dossier du Sahara sur lequel personne n'a carte blanche en Algérie (pas même le président), on se demande sur quels dossiers plancherait un homme qui jusqu'à il y a quelques semaines, faisait et défaisait les ministres et les ambassadeurs dans son pays", estime un chercheur algérien qui doute de l'arrivée effective de Belkheir à Rabat.

Et les américains ?
Forts du succès de leurs médiation, ils agissent aujourd'hui de manière visible et décomplexée au Maghreb. Allié stratégique et historique des USA, le Maroc devrait-il s'en réjouir ? Oui, mais prudemment. La stratégie yankee a changé et les USA ont abandonné cette notion "d'allié privilégié". Au Maghreb aujourd'hui, ils peuvent se payer le luxe d'avoir deux alliés. Et même plus. En quatre mois, Bouteflika a été reçu deux fois à la Maison blanche, la collaboration sécuritaire de son pays avec les services américains est "exemplaire" et ses portes sont aujourd'hui grandes ouvertes aux grosses multinationales américaines. Dans son rapport, Richard Lugar a insisté sur le "leadership fort" du président Bouteflika et sur "l'aide qu'il a fournie pour faciliter le succès de la mission humanitaire américaine". Résultat des courses, le Maroc a rentabilisé son lobbying, le Polisario s'est défait d'un lourd fardeau qui commençait à le pénaliser et l'Algérie s'en sort grandie aux yeux de l'oncle Sam. Match nul.


Les autres dossiers qui fâchent
 
Version algérienne
Version marocaine
Marocains expulsés
(Expulsion arbitraire, en 1975-76, de 50 000 ressortissants marocains spoliés de leurs biens).
De temps à autre, la presse algérienne s'indigne des clandestins algériens expulsés par le Maroc
L'Algérie devra un jour ou l'autre les indemniser moralement et matériellement.
Le tracé des frontières
(Le traité de Lalla Maghnia, conclu le 18 mars 1945 a valu au Maroc de perdre Tindouf, le Touat, la Saoura et Tidikelt)
J'y suis, j'y reste. Les Algériens, se sont toujours retranchés derrière le principe de “l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation".
Le Maroc rappelle que Boumediene s'était engagé par écrit, en 1972, à reprendre les négociations.
Contrebande
Les Marocains tuent nos jeunes avec leur haschich
Les Algériens tuent notre économie avec leur essence et leurs médicaments subventionnés


Parcours.
Belkheir et nous


Larbi Belkheir (AFP)
En nommant Larbi Belkheir ambassadeur à Rabat, Bouteflika réussit un doublé. Il se débarrasse d'un témoin gênant, tout en donnant l'impression d'avoir dépêché le numéro 2 algérien au Maroc.


"Ma priorité sera d'établir des relations de confiance avec le Maroc et surtout une véritable communication entre les deux pays. Cela fait trop longtemps que nos relations passent par des hauts et des bas. Or, le Maroc est notre voisin et le restera. Nous sommes condamnés à nous entendre". C'est le quotidien
français Le Monde qui a ouvert le bal en donnant la parole au général major Larbi Belkheir devenu désormais le nouvel ambassadeur d'Algérie au Maroc depuis le 23 août 2005. à l'unisson, d'un bout à l'autre de l'échiquier politique marocain, sur les colonnes des journaux, Belkheir a été vite érigé en héros de la future et imminente concorde algéro-marocaine. "Le facilitateur" comme se plaît à le désigner un éditorialiste ou "celui par qui le bien arrive" en référence à son nom, le général algérien semble susciter beaucoup d'enthousiasme de ce côté-ci des frontières où on voit dans cette nomination un signal fort de la part du palais de la Mouradia et une volonté manifeste de reprendre langue avec le Maroc. C'est qu'il s'agit bien de la première fois dans l'histoire des relations entre l'Algérie et le Maroc qu'un décideur algérien se retrouve en poste à Rabat. La rapidité avec laquelle les plus hautes autorités du Maroc ont donné son feu vert à la nomination de Larbi Belkheir à Rabat montre l'importance accordée au personnage. Contrairement à l'usage, l'accréditation a été accordée dans la journée du 23 août 2005. "Un véritable record" ! précise ce diplomate européen en poste à Rabat. "Belkheir sait établir le contact, ouvrir les bonnes portes, trouver le bon interlocuteur", s'enthousiasme cet ex-fonctionnaire des Affaires étrangères qui a vu le personnage à l'œuvre à l'époque où il était en poste à l'ambassade du Maroc à Alger.
Il rappelle que Blekheir avait directement supervisé en compagnie de Cheikh Ali Ben Msselem, émissaire spécial du roi Fahd d'Arabie Saoudite, la rencontre en 1987 entre Chadli Benjedid et Hassan II à la frontière algéro-marocaine de Zouj Bghal. On rapporte également que c'est lui qui avait d'ailleurs convaincu le président algérien à accepter le don d'un très beau pur sang arabe offert par Hassan II à l'issue de la rencontre. Sous Chadli Bendjedid, Belkheir n'hésitait pas à court-circuiter le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Ahmed Taleb Ibrahimi, pour établir des contacts directs avec les Marocains. Il avait même réussi à tisser des relations d'amitié discrètes avec des hommes politiques, dont un certain Driss Basri. De cette amitié entre les deux hommes seraient même nées de juteuses affaires qui se déclinent en plusieurs bien immobiliers disséminés dans quelques capitales européennes.
Du côté algérien, on s'est appliqué à faire de cette nomination l'évènement du mois. La télévision algérienne, une fois n'est pas coutume, a fait de la nomination de Belkheir l'ouverture de son journal de 20 heures de la journée du 23 août.
Ceci dit, et malgré toute cette effervescence, beaucoup d'observateurs autant algériens que marocains s'accordent à penser que "la nomination à Rabat de celui qui est considéré comme l'officier supérieur le plus favorable à une normalisation avec le Maroc ne constitue qu'un épisode de plus dans un feuilleton algéro-algérien".
Pour comprendre ce feuilleton, il faudrait revenir aux conditions qui ont mené Bouteflika au pouvoir et au rôle joué par Belkheir dans l'élection de ce dernier.
Juste après l'assassinat du feu président Mohamed Boudiaf, Belkheir s'était retiré discrètement de la scène politique algérienne, pour se consacrer à ses affaires entre Alger et les grandes capitales occidentales. Une retraite qui lui a permis de faire oublier les doutes qui planaient sur sa participation au complot visant à l'assassinat de Boudiaf. Plus tard, on lui collera l'étiquette d'éradicateur en chef des islamistes, après les élections de 1992. Il fait partie des "janviéristes", comme on désigne les hauts gradés qui ont décidé l'annulation des législatives en janvier 1992. Secrétaire général à la présidence sous Chadli, ministre de l'Intérieur entre 1991 et 1992, C'est Belkheir qui avait finalement convaincu les généraux d'Alger de porter Bouteflika au pouvoir en 1999, grâce à un actif lobbying français. En guise de récompense, Bouteflika le nommera directeur de cabinet dès son élection à la présidence. Aujourd'hui, le président algérien, désormais fort d'un deuxième mandat, s'est largement détaché du conclave des généraux. Il veut apparaître comme l'homme de la concorde civile et considère Belkheir comme un véritable boulet, rappel vivace d'une investiture imposée par les généraux. La presse algérienne, qui rappelle que Belkheir avait d'abord refusé ce poste, ne s'est pas trompée sur le sens à donner à cette nomination puisqu'elle la qualifie de "mise à l'écart". Il n'est d'ailleurs pas le seul à subir la "purge". Par mises à la retraite, promotions et mutations interposées, le président Bouteflika a réussi à écarter la plupart des généraux dont l'ex-chef d'état-major, le général Mohamed Lamari, noyau dur des généraux "janviéristes".
Belkheir est-il maintenant, comme on le présente dans certains milieux, le nouveau fondé de pouvoir algérien à Rabat ? A-t-il réellement carte blanche pour tout négocier ? Rien n'est moins sûr.
C'est en effet ignorer le pouvoir démesuré des services secrets dans l'affaire du Sahara. Intouchable, puissant, le DRS (Direction des renseignements spéciaux) a toujours terrorisé tant les civils que les militaires eux-mêmes, tant sa stratégie, son influence et son pouvoir semblent incontrôlables. Or, il se trouve que deux grands patrons du dossier du Sahara au niveau algérien soient bien les généraux majors Mohamed Mediène et Smaïn Lamari, chefs des services de renseignements. "Quand on connaît la haine viscérale que vouent les officiers supérieurs du DRS au Maroc, on est vite édifié sur la capacité de Belkheir à entamer des négociations sur le Sahara, véritable nœud gordien des relations bilatérales entre les deux pays" martèle une source proche des services marocains.



Homologue. Abdellah Belkziz, un commis devenu ambassadeur

Un illustre inconnu, Mohammed Saïd Benryane quitte l'ambassade du Maroc en Algérie au profit d'un ancien rescapé du makhzen reconverti en diplomate. Il s'agit de Abdellah Belkziz qui vient d'être nommé ambassadeur du Maroc en Algérie. L'ex-ambassadeur du royaume en Tunisie attend d'être reçu par le souverain pour prendre ses fonctions. Les Algériens n'ont pas vu d'inconvénient à recevoir ce fidèle commis de l'état transformé sur le tard en diplomate maghrébin. Ex maître assistant à la Faculté de droit de Rabat, Belkziz avait intégré en 1964 la Banque nationale pour le développement économique (BNDE) où il a occupé le poste de directeur en 1972. Nommé par la suite, directeur général de la Société nationale immobilière (SNI) puis président de la même société, Belkziz avait occupé en 1992 le poste de ministre de la Jeunesse et des Sports. Après une longue traversée du désert, Belkziz avait intégré l'Union Constitutionnelle pour se faire élire député de Kelaât Sraghna. C'est là qu'il va forcer la main du bureau politique de l'UC pour se faire proposer comme ambassadeur du Royaume à Tunis en janvier 2001.


Récit.
Coulisses d'une libération


Arrivée des derniers prisonniers
marocains à tindouf, le 18 août
à l'aéroport Al Massira d'Agadir (AFP)
Les officiels marocains n'ont pas été au rendez-vous, encore une fois. Pourtant, le Maroc ne revivra plus jamais un moment pareil.


Grande émotion ce jeudi 18 août 2005 sur le tarmac de l'aéroport Al Massira d'Agadir. L'avion aux couleurs de l'Oncle Sam finit de s'immobiliser sur la piste alors que le soleil se couche à l'horizon. L'air doux du sud ajoutait à la magie du moment, les prisonniers marocains qui descendent de l'avion ont du mal à dissimuler leurs sentiments, la plupart se jettent
au sol remerciant le ciel de retrouver le pays. Les conversations sont rares, le silence est de mise, puisque la tension est à son comble. Certains ont du mal à marcher tout seuls, en raison de leur mauvais état de santé. "On leur a certainement fourni des soins médicaux en prévision de leur retour, mais les affres qu'ils ont subi à Tindouf sont telles que les traces restent indélébiles" rappelle un officiel en place à Agadir.
à part les officiels et la gendarmerie, aucune trace de la famille. Normal, l'heure d'arrivée a été tenue secrète. "On aurait souhaité au moins que nous en tant qu'ex-détenus, nous ayions été informés de l'heure d'arrivée pour accueillir ces héros de la nation !" s'indigne le capitaine Ali Najab. Quelques heures auparavant, en début d'après-midi de ce même jour, les prisonniers à qui on avait enfilé le treillis militaire algérien avaient été rassemblés sur la place de la "défense" à quelques encablures de Tindouf avant d'être soumis à une fouille systématique. "Ils ne nous ont laissés que les médicaments et les photos, à condition que rien ne soit écrit au dos !" rappelle ce rescapé de l'enfer de Tindouf.
C'est là que se fera la cérémonie de passation des prisonniers entre le Polisario et la Croix Rouge internationale, sous le regard de Richard Lugar, qui venait juste d'arriver. Avant de prendre la route pour l'aéroport de Tindouf, les prisonniers sont obligés de se prêter au jeu des caméras de la télévision algérienne. Une fois à l'aéroport, sous la supervision des soldats algériens, les prisonniers sont obligés de quitter l'uniforme pour des survêtements aux couleurs de l'Algérie avant d'être embarqués. Lugar, lui, les précédera dans son jet privé à Agadir.
Une fois à Agadir, ils sont conduits dans deux casernes des FAR et de la marine royale, avant de recevoir la visite de leurs proches.
Ce n'est que deux semaines après qu'ils seront autorisés à se rendre chez eux. "Parmi tous ces hommes coupés du monde pendant de longues années, beaucoup se demandent comment ils vont être accueillis chez eux après plus de 20 ans de captivité. Certains ont perdu le sens du contact et d'autres sont définitivement atteints de démence" rappelle ce médecin de la Croix Rouge.
L'opération est l'aboutissement d'un forcing américain opéré à plusieurs niveaux. Mais le véritable maestro de toute cette opération est sans aucun doute le sénateur John Mac Caïn. Le principal concurrent de Bush aux élections présidentielles a fait un travail de lobbying remarquable depuis la visite de la délégation des ex-prisonniers de Tindouf aux états-Unis en mai 2005. C'est dire que le retour de ces 404 prisonniers n'est pas une mince affaire. "C'est dommage, en donnant à cette libération toute l'importance qu'elle méritait, le Maroc aurait pu vivre un de ces rares moments d'union sacrée qui auraient balayé, pour quelque temps au moins, les démons du séparatisme", s'indigne cet officier à la retraite.



Stratégie. Pourquoi les américains s'intéressent au Sahara ?

"Le Polisario pourrait-il se muer en un mouvement terroriste ?" Aussi brutalement qu'elle a été posée, la question a pourtant été soulevée au niveau du département américain. Juste après les attentats du 11 septembre 2001, les services spéciaux américains s'étaient mis à enquêter sur la possibilité du Polisario de se transformer en officine de recrutement pour Al Qaïda. Les 6000 combattants du Polisario contraints au chômage technique, parfaitement rodés au maniement des armes et impliqués dans une série de trafics constituent une cible de choix pour les agents recruteurs de Ben Laden.
Le gouvernement américain a ainsi chargé le Pentagone d'activer la nouvelle "Trans Sahara Counterterrorism Initiative" (TSCI ou initiative trans-saharienne de lutte contre le terrorisme). Si on ajoute à cela, les réserves de pétrole immenses que recèle le Sahara, on comprend mieux cette fièvre subite de l'Oncle Sam pour les sables du Sahara.


Analyse.
Et maintenant ?


Camps de Tindouf, 2005 (AFP)
Le Maroc a finalement joué la carte des prisonniers de guerre. Elle s'est avérée payante. Tant mieux. Mais en existe-t-il d'autres ?


Au risque d'enfoncer une porte béante, osons cette affirmation : le conflit du Sahara occidental concerne trois parties : le Maroc, l'Algérie et le Polisario. Depuis quelques semaines, l'Amérique est également venue se greffer dessus, à sa manière. Pragmatique et triomphaliste. Elle a obtenu la libération des derniers prisonniers de guerre marocains et symboliquement,
elle a clos un dossier. Médiatiquement et diplomatiquement, elle marque des points précieux dans une région (le Maghreb) où elle estime ne pas être assez présente. Au passage, le Polisario et l'Algérie redorent également leur blason.
Libéré d'un fardeau qui pesait sérieusement sur son image à l'international (en partie, grâce au lobbying marocain), le Polisario se présente désormais comme un mouvement de libération inattaquable. En libérant les prisonniers marocains, il s'est conformé à la légalité internationale. La même au nom de laquelle il continue à réclamer son droit à l'autodétermination. Sauf que désormais, il peut négocier la tête haute, et de manière décomplexée. Pire, le Polisario a commencé, au lendemain de la libération, à revendiquer la libération des détenus sahraouis (accusés d'être derrière les événements de Laâyoune) comme mesure de réciprocité. "C'est n'importe quoi. On ne compare pas des prisonniers de guerre à des prisonniers de droit commun", commente un officiel marocain. Au-delà de ces petit calculs propagandistes, le Polisario a réussi le plus important : se présenter comme une "sage organisation" aux yeux du géant américain. Cela n'a pas de prix.
L'Algérie s'en sort honorablement aussi. En facilitant la mission des Américains, le pays de Bouteflika renforce sa position de grande puissance africaine et de médiation. Avec la nomination de Belkheir, il passe également pour un pays qui tend les mains vers son voisin et qui, "reste attaché à la résolution du conflit du Sahara occidental dans le cadre de l'ONU, tout en se disant prêt à faciliter le contact entre les deux principaux protagonistes de l'affaire, le Maroc et le Polisario". En plus, jamais les caisses du voisin de l'est n'ont été aussi pleines qu'aujourd'hui (avec un baril qui dépasse les 70 dollars). Avec l'Amérique qui n'exclut plus d'avoir un second allié dans le Maghreb, l'Algérie tient définitivement le beau rôle.
Et le Maroc ? Ses efforts de lobbying ont d'abord porté. C'est important. C'est également grâce à lui que les états-Unis ont débarqué. Dans son rapport final, Richard Lugar remercie d'ailleurs "le Maroc d'avoir défendu la cause de ses prisonniers et de l'avoir portée devant la communauté internationale". Sauf que maintenant, les états-Unis attendent des résultats. Jusqu'à présent, le Maroc adopte une stratégie d'attaque en mettant le dossier des disparus marocains en Algérie sur la table. "C'est de bonne guerre", estime un observateur qui poursuit, "c'est une réaction goupillée dans l'urgence, j'espère qu'elle ne se muera pas en stratégie officielle parce qu'elle est faible comparativement à un mouvement qui revendique l'autodétermination et un pays qui propose sa médiation", fait remarquer un politicien marocain. Existe-t-il d'autres cartes à jouer ? évidemment, tranche un militant sahraoui. "La démocratisation est aujourd'hui le cheval de bataille américain. C'est peut-être même le leitmotiv de l'administration Bush. Offrir une large autonomie au Sahara et y garantir une bonne répartition des richesses rassurera les faucons américains quand au risque de soulèvement dans une région qui défraye la chronique (événements de Laâyoune, refoulement de journalistes, arrestation d'activites, etc.)". Et le dossier humanitaire ? Est-il définitivement clos avec la libération des prisonniers de guerre ? Négatif. Notre militant sahraoui propose une piste à explorer, celle des camps de réfugiés et des conditions de vie dedans. "à ce jour, explique-t-il, le HCR n'a pas pu recenser le nombre des habitants et ne les a pas interrogés sur leur désir de retour volontaire vers le Maroc". ça tombe bien, le dossier intéresse les Américains également, qui observent avec suspicion "un nombre indéterminé de sahraouis, oisifs, vaguement armés dans une région investie par les djihadistes et aux yeux quotidiennement rivés sur les chaînes panarabes".

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés