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Mauritanie. Chronique d'un putsch
Chronique. Musique et hold up mental
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Reda Allali*

Chronique. Musique et hold up mental

Le Maroc a passé un été musical intense. De plus en plus de concerts, de festivals. Et de plus en plus de polémique.


On avait fini par s'y habituer. à chaque festival organisé, un rituel bien établi exigeait que certaines voix s'élèvent pour fustiger la déliquescence morale du public, l'indécence des artistes, le gaspillage de l'argent public, etc. Mais cet été 2005 a vu les choses prendre une nouvelle ampleur. Tout d'abord parce qu'il y a de plus en plus en plus de festivals, signe évident qu'ils ne mécontentent pas tout le monde. Plus de festivals,
donc plus d'articles indignés. L'autre nouveauté, c'est que ces articles ne sont plus le monopole de Attajdid, l'organe barbu. Ainsi, Al Ousboue Assiassi s'est fendu d'un article stupéfiant sur le festival de Casablanca, où, en quelques lignes, l'auteur anonyme explique qu'il s'agit d'un festival sioniste, dont la programmation, supervisée par André Azoulay lui-même, a honteusement boycotté les artistes marocains. Quelques lignes plus bas, le journaliste évoque la composition du public : des drogués, des juifs, des satanistes et des homosexuels. Tout ce beau monde exhibant des portraits de Georges Bush, il va de soi. Commençons par féliciter l'auteur pour avoir réussi à caser en aussi peu de lignes l'intégralité de ses fantasmes. Mais le plus étonnant, c'est de constater que chez nous, un mensonge mille fois répété devient une vérité. Malgré la participation de Nass El Ghiwane, Hajib, Settati, Senhaji, Jil Jilala, Hamid El Kasri, Tachinouite, Rouicha, H Kayne (liste non exhaustive), il est un fait établi que les artistes marocains ont été boycottés. Ils ont représenté en fait plus des deux tiers de la programmation, censée être supervisée par André Azoulay. Pour avoir travaillé durant des mois sur cette fameuse programmation, je m'étonne également de ne jamais l'avoir croisé dans nos locaux. Tout comme je m'étonne de découvrir que chez nous, un journaliste est capable de reconnaître un juif dans le public en un coup d'œil. Question : où est le problème ? Le problème n'est pas qu'il y ait des juifs dans le public, mais bien qu'on considère cela comme un problème. Le problème, c'est que cette manifestation de racisme apparaît aujourd'hui comme finalement acceptable.
Ce fantasme sioniste a atteint chez nous de telles proportions que si l'on devait voir la main d'Israel partout, on finirait par établir que la totalité des energies de ce pays est consacrée à la seule tâche de déstabiliser le Maroc.
Venons en à présent à la principale accusation : la déliquescence morale du public. En 2004, Attajdid, avait découvert, à l'occasion du festival d'Essaouira, un lien entre musique et perversion sexuelle. En 2005, le même journal continue d'évoquer "la débauche" à chaque concert ou festival organisé. Hypocritement, le journal explique qu'il n'est pas contre la culture, ni contre les festivals, mais à condition qu'ils soient organisés dans le respect des "règles islamiques". Je vous laisse méditer sur la signification de cette dernière phrase. Avec Hoba Hoba Spirit, nous avons récemment joué au festival de Chaouen, à Meknès (Marock And Roll), aux nuits de la Méditerranée à Tanger, à Agadir, à Casablanca. Partout, nous avons rencontré un public ravi de voir que quelque chose se passait chez eux. Des hommes et des femmes qui, contrairement aux fantasmes de Attajdid, se contentent de chanter et de danser avant de rentrer chez eux tranquillement. à Taddart, petit village dans le col de l'Ourika, nous avons joué devant l'intégralité de la population… Tous des débauchés ?
Ceux qui se sont déplacés aux concerts organisés à El Hank à l'occasion du festival de Casablanca savent que l'immense majorité du public était constituée de riverains descendus de leurs immeubles en famille pour apprécier la musique des Ghiwane ou de Sergent Garcia. Ils sont descendus avec leurs tables et leurs chaises en plastique, pour mieux profiter de leur soirée. Ceux qui y étaient le savent. Les autres continuent de les dépeindre comme des "débauchés satanistes".
Car enfin, de qui parle-t-on ? Du public des festivals, et il est immense. On parle en fait du public marocain, tout simplement. Un public longtemps sevré de musique, longtemps exclu de l'espace public et qui se retrouve du jour au lendemain invité à écouter de grands artistes… gratuitement. à Agadir, Essaouira, Chaouen ou Casablanca, le public a pu découvrir gratuitement des musiciens comme les Wailers, Faudel, Idir, Steel Pulse, Bilal, Wycleef, Raïna Raï, Youssou N'dour, etc. Ailleurs, ces mêmes concerts sont payants…
Autre nouveauté de l'été 2005, la réponse du ministre de la Culture, Mohamed Achâari à ces attaques perpétuelles. Dans les colonnes de Aujourd'hui le Maroc, le ministre fustige la "violence verbale contre les festivals", avant de rappeler que "l'expression artistique n'est pas une débauche et les festivals ne sont pas son vecteur". Quelques mois auparavant, lors du festival d'Essaouira, il avait évoqué lors de son discours "un espace de liberté". Du bon sens, donc, qui passe aujourd'hui pour du courage et qui tranche avec la lâcheté habituelle de nos responsables devant ce type d'attaques. C'est la grande force des intégristes et autres populistes. En se plaçant sur le terrain de la morale, ils rejettent leurs opposants dans le camp de la débauche, et tuent ainsi le débat. Ils ont réussi à réaliser des amalgames qui, à force d'être répétés, sont désormais considérés commes des réalité incontestables. Exemple : les fameux satanistes, évoqués régulièrement, ont en fait été acquittés. Il n'y a donc pas de satanisme. En un mot, ils ont réussi leur hold up mental. La réaction du ministre nous redonne un peu d'espoir.
Reste enfin la dernière accusation, celle de dilapider des deniers publics. Ces festivals ne sont pas des opérations commerciales, ils sont pour la plupart financés par des organismes publics et des sponsors privés. La posture des anti festivals est claire : nous manquons de tout, donc il n'y a pas lieu de gaspiller de l'argent pour des artistes avant d'avoir construit des routes, des logements, etc… Cette idée que la culture est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre est particulièrement dangereuse. Un peuple ne se définit pas par ce qu'il a, mais bien par ce qu'il est, par ce qu'il aime. Et on parle là de sa culture : sa musique, sa cuisine, son architecture… Un festival organisé dans une petite ville, c'est à la fois une occasion de rassembler la population, de lui faire redécouvrir ses artistes, sa ville. En un mot, on redonne confiance à une jeunesse qui rêve de s'enfuir pour aller chercher, ailleurs, le respect plus que l'argent. On place le public au centre de l'interêt général. En un mot, on lui rend sa fierté. Comment peut-on considérer cela comme un luxe ?

* Musicien de Hoba Hoba Spirit et conseiller artistique du festival de Casablanca.

 
 
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