Années de plomb.
Mohamed Lahrizi. L'autre affaire Ben Barka
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Mohamed Lahrizi,
le compagnon disparu de
Mehdi Ben Barka (DR)
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Son crime ? Avoir refusé de trahir son compagnon de route Mehdi Ben Barka. Son destin ? Une exécution secrète par les hommes de Dlimi en 1962. Sa vérité ? à peine effleurée par l'IER, mais loin d'être dévoilée. Levons le voile sur le mystère Mohamed Lahrizi.
Si les murs pouvaient parler, ceux de la fameuse villa no 9 de la rue Moulay Driss à Rabat pourraient raconter bien des choses, sur les affres subies par le couple Lahrizi. Cest là que Mohamed Lahrizi, son épouse Erika et leur petite fille avaient |
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été conduits avant dêtre exécutés par les agents du Cab 1 sous les ordres de Dlimi en 1962, trois ans exactement avant la disparition dans les mêmes conditions de leur compagnon de route Mehdi Ben Barka. Les destins des deux hommes ont été étroitement liés.
Lhistoire remonte à décembre 1959. Le Maroc traverse une période trouble, le bras de fer entre la monarchie et les mouvements de libération est à son comble. Hassan II, alors prince héritier, cherche à étêter la gauche, mais sa bête noire reste sans aucun doute le leader Mehdi Ben Barka. Ce dernier devait dans la dernière semaine de décembre de la même année tenir une conférence devant les étudiants de lUniversité Al Qaraouiyine de Fès. Lidée de voir le leader sadresser à un parterre aussi prestigieux détudiants faisait enrager le pouvoir. Tout autour des nationalistes grenouillaient collabos et agents troubles. Abderrahmane Youssoufi est arrêté en compagnie de plusieurs nationalistes dont Fqih Basri. Dans le tas, Mohamed Lahrizi est enlevé à Fès dans la matinée du 17 décembre 1959.
En faisant kidnapper le compagnon de Ben Barka, Oufkir avait une idée derrière la tête : Lahrizi devait jouer le rôle principal dans un prétendu complot fomenté contre le prince héritier Moulay Hassan. "Cest Dlimi qui a suggéré à Oufkir de concocter cette histoire. Partageant avec Lahrizi son origine (Sidi Kacem), il allait se charger lui-même de persuader le nationaliste de sa mission : accuser Ben Barka de préparer un putch contre Hassan II", se remémore ce commissaire à la retraite, originaire du même douar que Dlimi.
Mohammed Abed al-Jabri parle de "faux complot qui en cache un vrai" dans ses "Positions". Lidéologue de lUSFP ajoute que "ce résistant se distinguait de ses camarades par le fait quil avait une certaine culture, vu quil avait obtenu en France une licence ès sciences juridiques. Aussitôt rentré à la fin de ses études, il avait rejoint les rangs de la résistance".
Voilà pour ce qui est du parcours. Quant à son arrestation, elle est dune ressemblance tragiquement ennuyeuse avec les kidnappings de lépoque. Arrêté très tôt, Lahrizi est traîné en premier lieu au camp Moulay Ismaïl de Rabat pour y subir les pires tortures, parce quil avait refusé en dépit dalléchantes propositions dêtre le héros malgré lui dune machination contre Ben Barka. "Torturé sans relâche pendant deux années, Lahrizi tint bon. Les hommes du cab 1 se relayaient pour le faire craquer, son obstination faisait enrager Oufkir qui nappréciait pas quon puisse lui tenir tête", rappelle le commissaire à la retraite.
"Il aurait été exécuté juste après, si sa femme, une Suissesse, navait remué ciel et terre pour le retrouver" rappelle le frère de Mohamed Lahrizi qui ajoute que des hommes de Dlimi étaient venus intimer lordre aux membres de la famille doublier jusquà lexistence de leur proche ! En effet, Erika, la femme de Lahrizi, avait mené à partir de Rabat une guerre médiatique et diplomatique sans merci pour que les autorités helvétiques interviennent pour faire libérer son mari. "Il semble bien que lambassade de Suisse à Rabat ait fait pression sur le Palais pour régler cette affaire", précise une source diplomatique.
Pressions qui obligeront ce spécialiste es barbouzeries quest Dlimi à inventer un scénario scabreux pour faire taire ces critiques diplomatiques.
Ainsi, deux ans après, Lahrizi est approché dans sa cellule par une de ses connaissances, un officier des FAR, originaire de Sidi Kacem qui le rassure et lui promet de laider à sévader. El Alam, proche parent de Dlimi devait convaincre Lahrizi que ce dernier "écoeuré par le traitement quon a fait subir à un fils du terroir avait décidé de lui fournir les documents nécessaires pour quitter le Maroc".
Le scénario est bien huilé. Au cours de lhiver 1960, Lahrizi est conduit en compagnie de sa femme et de sa fille dans une villa du quartier Souissi. Dlimi les accueille, le sourire aux lèvres, faisant endosser à Oufkir la paternité de lenlèvement. Lahrizi est autorisé à contacter ses amis, la nouvelle fait le tour des milieux nationalistes. Quelques jours après, avec de faux passeports, le couple et lenfant sont accompagnés, de nuit, à Tanger. De là, on les laissera téléphoner à leur guise à des amis installés à létranger, histoire de faire croire à tout le monde que les Lahrizi sapprêtaient à quitter le Maroc. "Nous avions vraiment cru quils allaient quitter le Maroc pour un de ces pays étrangers qui réservent un accueil chaleureux aux exilés politiques marocains" rappelle un proche. En réalité, les trois personnes vont être arrêtées à Tanger par les hommes de Dlimi et ramenés à Rabat.
Le seul témoignage vraiment crédible qui a été donné sur ce revirement est celui de Rachid Skiredj, le patron des renseignements généraux sous Oufkir, qui suivait à lépoque de près le dossier Lahrizi. Dans lédition du Nouvel Observateur du 15 octobre 1966, et par la suite dans la Tribune de Genève du 18 octobre 1976, Skiredj raconte comment, "Lahrizi, sa fille et sa femme ont été ramenés à Rabat par une brigade des réseaux Tadlaoui du pseudonyme de leur responsable, Moulay Ahmed El Azgaoui, véritable nom du fameux Chtouki de laffaire Ben Barka, après avoir subi la mascarade de lévasion, grâce à la prétendue complicité dun parent".
Très disert sur cette affaire qui lavait marqué, le commissaire laissait libre cours à son indignation "Il sagissait en fait dune opération montée par la police. Dlimi recueillit lui-même Lahrizi, sa femme et leur petite fille de 3 ans. Il les installa dans une villa où il gardait les prisonniers de marque. Mohamed Lahrizi était dans un état épouvantable, il ressemblait à ces déportés qui sortaient des camps nazis" !
Skiredj qui rappelle que "Dlimi les avait liquidés" ajoute que Lahrizi avait été jeté en pâture aux lions du Palais et que sa femme et sa petite fille avaient été pour leur part exécutées. Pour Abdellatif Jebrou, le témoignage de Skiredj est dautant plus précieux que ce dernier travaillait en fait pour les nationalistes et recevait ses ordres directement de Ben Barka. "Effectivement, Rachid Skirej a rejoint la sûreté nationale sur ordre de Mehdi Ben Barka, dès les premiers jours de l'indépendance. Il était là pour surveiller de près tout ce qui s'y passait et spécialement au cours de l'été 1963".
Aujourdhui, lIER qui sest saisie à bras-le-corps du dossier no 15 945 ne sait pas encore quel sort réserver à un dossier aussi brûlant, qui s'ajoute aux zones dombre qui planent toujours sur laffaire Ben Barka.
Difficile dexhumer un dossier qui est lié de si près à laffaire Ben Barka et qui de surcroît met en scène une ressortissante suisse et sa fille, disparues dans des conditions obscures. De plus, comme le commente une source proche de lIER, "il sagit dun dossier extrêmement complexe, où lintéressé était marié à une étrangère et où la plupart des intervenants ont disparu". Bien avant lIER, le CCDH sétait débarrassé du dossier en octroyant au frère du défunt une indemnisation de 50.000 DH, mais la plupart des figures emblématiques de lUNFP, reconnaissent implicitement que ce dossier reste mystérieusement absent des débats et des recherches sur les principales disparitions des années de plomb.
Surtout que derrière le dossier Lahrizi, il y a encore et toujours "ce passé qui ne passe pas" marqué par la malédiction de ces tragiques disparitions que lon est souvent tenté de faire passer par pertes et profits. |