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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

La police ne fait pas respecter la loi, elle fait régner l'ordre. C'est très différent.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem observe d’un oeil suspicieux un garagiste ausculter son embarcation. à chaque fois que l’homme sort la tête du capot pour reprendre son souffle, il en profite pour annoncer à notre héros une série de mauvaises nouvelles. Une liste de pièces à changer. évidemment, ces pièces sont systématiquement introuvables, ou hors de prix, mais aâla ouejhek, je vais les trouver à la casse, et je vais pas te faire payer la main-d’oeuvre, ou maykoun ghir khatrek, etc. Zakaria Boualem coupe court aux fantasmes du garagiste: "Si Hassan, je te demande rien que la vidange, c’est tout..." Le Si Hassan en question, passablement contrarié par cette intervention, gromelle une série de prophéties menaçantes. Une liste de catastrophes mécaniques auxquelles s’expose le Guercifi s’il continue à refuser de changer les trois quarts de son moteur. C’est à cet instant que la Croatie entre en scène. Dans la petite rue du garage, pile sous les yeux de nos deux amis, deux motards croates surgissent. Ils doublent à grand peine une Mercedes, et la forcent, par une habile queue de poisson, à freiner des quatre fers. Quelques secondes plus tard, le reste de la Croatie débarque en renfort et en Kangoo. Une dame en civil surgit et hurle à l’attention des gus : "Ahhh Ahhhhh... je vous l’avais dit... il est avec sa maîtresse... vous pouvez les arrêter tous les deux... Ahhh". Le couple suspect sort de la Mercedes. L’homme possède tous les attributs du Casablancais
respectable : le pantalon à pinces, la chemise en soie, les mocassins blancs à petits glands et la moustache triomphante. À ses côtés, la présumée maîtresse est abasourdie, elle a l’air d’avoir avalé sa bouche. En fond sonore et à volume élevé, les insultes de l’épouse légitime. Les GUS embarquent tout ce beau monde au poste pour tirer cette affaire au clair. Si Hassan ne tarde pas à livrer son analyse : "C’est évident... l’épouse savait que son mari avait une maîtresse... elle a tourné avec les Croates et elle leur a tendu un piège... bien joué... maintenant ils sont coincés". épuisé par son effort de reflexion, le garagiste se replonge dans sa très décevante vidange, laissant Zakaria Boualem à ses réflexions.
Ce qui choque le plus notre héros, c’est de constater qu’à aucun moment, il n’est question de loi ou de droit. Personne ne se pose la question fondamentale : a-t-on le droit d’arrêter quelqu’un parce ce qu’il se promène en plein jour en voiture avec une femme qui n’est pas sa femme ? Mercedesman lui même ne se pose pas la question. Paralysé par la peur de l’uniforme, associée comme toujours à la peur du scandale et à celle de la justice, il monte dans l’estafette comme un grand délinquant. Où sont les preuves? Où est le délit ? Tout le monde s’en fout. C’est que la police n’est pas là pour faire respecter la loi, elle est là pour faire régner l’ordre, ce qui est très différent. L’ordre, c’est subjectif. Pour un policier, c’est une notion qui dépend de son humeur, de l’argent qu’il a touché, de son âge, de l’état de ses relations conjugales, etc... Mais le plus déprimant dans cette affaire, c’est de voir l’homme de la rue participer, lui aussi, au délire collectif. Il a jugé Mercedesman coupable d’adultère, il ne le défendra jamais en public. Et tout ce beau monde continue de parler d’état de droit. Du coup, Zakaria Boualem souhaite poser les questions suivantes, qui lui permettront de mesurer à tout instant les risques qu’il court : à quelles heures est-on autorisé à transposter dans sa voiture une femme qui n’est pas sa femme ? L’âge de la femme est-il un critère ? Et son poids ? Que se passe-t-il pour les collègues femmes durant les heures de bureau ? Faut-il exhiber un ordre de mission ? Et en dehors des heures de bureau ? Qu’en est-il des vitres teintées ? Pour finir, à quelle heure va-t-on se réveiller ? Et merci.

 
 
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