Reportage.
Asni. La guerre de l'eau
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Lettres de protestation, requêtes, plaintes... rien ny fait. La justice
reste insensible aux dolénaces
des villageois (AEA / TelQuel)
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à Asni, une riche propriétaire terrienne interdit aux villageois d'accéder à une source d'eau. Mais leur survie en dépend.
S andales à semelles en pneu aux pieds, Moha plonge ses mains et son visage dans l'eau fraîche de la source, exprimant par ce geste un attachement émotionnel, esthétique et presque religieux à l'eau. Il se lève et montre quelques pommiers rabougris avec une pointe de désespoir dans la voix "Regardez les mourir, c'est un véritable scandale !" L'indignation est à son comble quand les autres villageois désignent une propriété située en contrebas. Luxuriante, la plantation qui appartient à la |
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"dame de fer" comme ils la surnomment est la seule aujourd'hui à bénéficier de l'eau si précieuse de la source Wanaghdite.
Interdits d'irrigation définitivement, les paysans voient chaque jour l'eau traverser leurs jardins sans qu'ils aient le droit d'y puiser. Ils sont aujourd'hui désespérés.
Cette "guerre de l'eau" sur fond de féodalisme remonte à l'été 2000. Malgré la sécheresse qui battait son plein, les paysans avaient jusqu'à cette date, maintenu le système de partage de l'eau qui prévalait depuis des siècles.
Chaque famille, chaque parcelle de terrain recevait sa part d'irrigation selon un système de répartition hebdomadaire. Même la riche et vaste propriété des Aït Bouqdire recevait sa part à égalité avec les autres. Ce qui n'a pas empêché la veuve de ce dernier de réclamer, une fois n'est pas coutume, un à deux jours de plus pour irriguer ses vastes terres. Le refus des habitants de six douars de bouleverser ce système ancestral de partage des eaux a provoqué la colère de la dame, qui a déclenché dès août 2000, une série de poursuites en justice contre les cultivateurs.
Peu après, brandissant un arrêté du général Augustin Guillaume qui aurait été rédigé en 1952, la dame réussit dans des conditions obscures à arracher au tribunal d e première instance de Marrakech l'interdiction pour les paysans de toucher à l'eau de la source. L'arrêté donnait la propriété du terrain situé à proximité de la source au chef de famille des Aït Bouqdire, qui faisait fonction alors de représentant officiel du commandement français dans la région.
"La décision d'accorder la propriété de la source à des personnes physiques relève de l'absurde, puisqu'il est en contradiction flagrante avec le projet de loi sur l'eau paru au bulletin officiel du 20 septembre 1995 et plus particulièrement l'article 1, qui stipule que l'eau est un bien public", s'indigne cet avocat. Le président de l'association Tifaouine, Abdelmajid Ajyer, précise que "les travaux sur la source et sur les canalisations ont été effectués par le ministère de l'Agriculture". C'est comme si les pouvoirs publics engageaient des dépenses pour aménager une propriété privée ! Remarque judicieuse, si on tient compte effectivement du marché public (3/78 DPA 20), pour lequel la direction provinciale du ministère de l'Agriculture du Haouz avait débloqué la somme de 321 000 DHs en 1978, pour restaurer les canaux d'irrigation à partir de la fameuse source.
Toutes ces contradictions n'ont pas rebuté la justice qui prend les différentes plaintes de la veuve pour argent comptant puisque depuis ce fameux août 2000, les paysans, vont se faire condamner chacun à tour de rôle, les uns pour "coups et blessures", les autres "pour détournement de l'eau appartenant à un tiers" et la meilleure, c'est sans aucun doute cette condamnation d'un vieillard de 84 ans pour "un vol de 7 00 cageots de pommes en une seule nuit" ! Les plus rebelles d'entre eux vont d'ailleurs décrocher la palme, avec le jugement prononcé en 2003 par le tribunal de première instance de Marrakech, qui leur enjoint de payer à la veuve des dommages et intérêts qui s'élèvent à 400 000 DH alors que le plus riche d'entre eux se bat pour un revenu annuel de 5000 DH.
Le bras de fer va atteindre son paroxysme en 2005, quand une décision de justice enlève aux habitants des cinq douars d'Asni le droit de puiser dans l'eau de la source ne fut-ce qu'un bol d'eau.
Pour les paysans, les voies de recours restent limitées. Saisi, le président de la commune rurale d'Asni ne veut pas s'impliquer. "Comme tous les gens du Makhzen, il ne veut pas se mettre à dos les riches propriétaires terriens de la région", rappelle une source proche de la commune rurale. Lettre sur lettre, plainte sur plainte, requête après requête, les habitants, exaspérés, vont demander l'autorisation d'organiser une marche de protestation. Devant le mutisme des autorités, femmes, vieillards et enfants descendent dans la rue le 17 août 2005. "L'exil, oui, l'exil, puisque l'existence sans eau est impossible" ! Les habitants exorcisent ainsi leur colère par des slogans qui rappellent que certains d'entre eux ont déjà vendu leur parcelle pour aller renforcer l'armée de chômeurs qui campe à la périphérie de Marrakech. Les gendarmes laissent faire. Du côté des autorités locales, on se cache derrière le sempiternel "tant que le litige est entre les mains de la justice, on ne peut rien faire !" Sauf que dans ce cas d'espèce, il s'agit d'une affaire où des citoyens ont été privés de leur droit légitime à l'eau.
Un villageois explique qu'après la marche de protestation, le chef du cercle a reçu à contrecoeur quelques chefs de famille, pour leur promettre de jouer les bons offices auprès de la dame, "dès qu'elle sera rentrée des états-Unis !"
D'autres villageois sont carrément menacés : "J'ai été convoqué au cercle et on m'a fait clairement comprendre que si je continuais à soutenir les actions de la population dans cette affaire, je risquais de me retrouver derrière les barreaux sur la base d'une accusation à caractère politique" s'indigne l'une des personnes qui a conduit le mouvement de protestation.
"L'eau, goutte à goutte, creuse le roc" disait le poète grec Théocrite. Ici, c'est plutôt cette histoire d'eau qui creuse encore plus le fossé déjà béant entre les représentants de l'administration et les montagnards. "Les arbres et les bêtes de ces gens ont soif, ils ont besoin qu'on les écoute", juge Konrad, un sociologue allemand, de passage dans la région, sensible à cette question de l'eau dans le Haut Atlas. Une virée dans les villages surélevés permet d'ailleurs de se rendre vite compte que peu de choses ont changé. De riches propriétaires possèdent toujours des fermes de centaines d'hectares dont ils se soucient peu de ce qui s'y passe, car ils sont trop occupés par leurs affaires en métropole. Alors qu'à côté, de pauvres fermiers triment sur quelques ares de terre, sans eau.
Montagnards et pauvres, ils ont été oubliés, sacrifiés sur l'autel du fameux découpage en "Maroc utile et Maroc inutile" hérité du protectorat. Les problèmes liés au féodalisme semblaient appartenir au passé. Ce type de conflit les fait resurgir violemment à la face du pays, à un moment où on se gargarise de slogans commodes sur le développement humain. D'où cette réponse lourde de sens d'un montagnard à qui on a demandé ce que les villageois attendaient des pouvoirs publics "que le Makhzen nous foute la paix !" |