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Par Karim Boukhari
Exclusif. Le testament de Abdellah Ibrahim
Abdellah Ibrahim, mort en début de semaine à 87 ans, restera comme le seul chef de gouvernement autonome du Palais de l'histoire du Maroc. En exclusivité, TelQuel a accédé aux enregistrements qui ont servi à rédiger ses mémoires, toujours inédits. Extraits.
La face cachée de l'Indépendance
"J'étais contre les accords d'Aix-les-bains et de Saint-Cloud (ndlr : ces accords ont défini les contours définitifs de l'indépendance du royaume, alors sous occupation française) mais, plus tard, on m'a |
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poussé à figurer dans le premier gouvernement du Maroc indépendant". Peu avant le retour d'exil de Mohammed V, qui allait sceller l'indépendance, Abdellah Ibrahim était encore en prison, à Kénitra, en même temps qu'une partie de la direction de l'Istiqlal, notamment le très actif tandem Abderrahim Bouabid - Omar Benabdeljalil. "Les deux hommes avaient des petites absences et, quand je leur faisais la remarque, ils m'assuraient qu'ils allaient lire les journaux dans les bureaux du directeur de la prison. Mais, un jour, tout à fait par hasard, un journal m'est parvenu entre les mains. J'étais au fond de ma cellule et je lisais : "Négociations secrètes entre la France et l'Istiqlal". J'ai compris alors le sens véritable des absences répétées de Bouabid et Benabdeljalil
". Plus tard, quand il accepta de devenir chef du gouvernement, entre décembre 1958 et mai 1960, Abdellah Ibrahim posa ses conditions : "J'ai dit à Mohammed V que je n'avais qu'une condition : que les biens de Abdelkrim Khattabi, spoliés depuis la guerre du Rif, lui soient restitués. Le sultan m'a répondu : si tu refuses le poste, je m'exilerais à La Mecque pour y prier jusqu'à ce que mort s'ensuive".
"US (don't) go home !"
Héritées de l'époque de la 2ème Guerre mondiale, les bases aériennes américaines au Maroc ont constitué, très vite, un motif de "honte" pour les nationalistes sincères. Leur élimination, à l'indépendance, devenait une priorité nationale. Elle ne se fit pourtant jamais et, à cela, il y a sans doute des raisons... "Mohammed V avait initialement chargé Ahmed Balafrej de régler le problème, sans succès. Un jour, il me chargea d'aller aux états-Unis pour rencontrer le président Eisenhower à ce sujet. Eisenhower m'expliqua, sans détour : "Ces Bases, l'Amérique les a achetées à la France dans les années 40 !". Je lui répondis que les accords d'indépendance passés avec la France ne faisaient aucune mention des bases et que, en conséquence, il revenait au Maroc d'en disposer. Le président américain me dit : "Dans ce cas, c'est vous qui avez raison". Je rentrais alors au pays, fier d'annoncer partout la bonne nouvelle...". Les Américains ne sont jamais partis ; peu après cette anecdote, Abdellah Ibrahim fut remplacé par le prince Moulay Hassan à la tête du gouvernement et, un an plus tard, Mohammed V décéda au cours d'une intervention chirurgicale bénigne.
Les oulema et le christ
C'est sans doute sous l'ère du résident général Nogués, surnommé "Taouss" ou le paon (par référence à ses galons et à ses longues moustaches) que la France exerça, de très près, un pressing constant auprès des nationalistes. "Le résident général fit arrêter, un jour, un groupe de vieux uléma de Marrakech et les déporta à Taroudant. Il ordonna qu'on leur confiât une mission civilisationnelle : creuser les canaux d'évacuation des eaux usées de la région !". Un jour, Nogues délégua l'un de ses officiers qui s'adressa en ces termes aux uléma : "La France est là pour vous éduquer, vous apporter la civilisation, etc.". Les uléma, malgré les traductions de Abdellah Ibrahim, ne bronchèrent pas. Un autre jour, on leur a amené un prêtre : "Je suis là pour vous communiquer l'amour de notre seigneur le Christ". Sans attendre la traduction, les ouléma se levèrent comme un seul homme pour crier au scandale
Allal El Fassi, Ben Barka et la serviette
Abdellah Ibrahim a connu Allal El Fassi dès le milieu des années 30. Le respect qu'ils avaient l'un pour l'autre n'a jamais empêché une forme de distance qui allait sans doute expliquer, à la fin des années 1950, le divorce de l'Istiqlal avec son aile progressiste partie fonder l'UNFP. "Entre lui et moi, c'était une question de codes, celui de marcher et de s'arrêter en plein milieu de la conversation par exemple. C'est un réflexe que je tiens peut-être de lui, et lui-même doit la tenir d'autres
". Un jour, les deux hommes, en pleine conversation (en marchant bien sûr) s'arrêtent en même temps. L'un des jeunes disciples de Allal El Fassi, lui aussi arrêté, tient la serviette du maître à la main. Abdellah Ibrahim demande alors à Allal El Fassi : "Mais, si Allal, je ne comprends pas que tu aies toujours besoin d'un homme pour porter tes affaires personnelles". Non seulement Allal El Fassi ne s'offusqua pas de cette remarque mais, à partir de 1949 et pour quelque temps, c'est Mehdi Ben Barka, futur leader tiers-mondiste, qui tenait la serviette du fondateur de l'Istiqlal !
Des ministres sous tutelle
Abdellah Ibrahim hérita du portefeuille de ministre de l'Information dans le premier gouvernement du Maroc indépendant. Il se rendit compte, comme d'autres ministres, des limites de ses prérogatives. "Il ne faut pas oublier que dans ce premier gouvernement, la Défense et les Affaires étrangères étaient sous la tutelle de la France. La présence française était d'ailleurs partout... Un jour, j'ai envoyé un communiqué officiel à la radiodiffusion marocaine (ndlr : à l'époque, la télévision et la MAP n'existaient pas encore), qui a refusé de le diffuser, m'expliquant que je devais obtenir le feu vert préalable du gouvernement français !". Ibrahim obtint rapidement la démission de la direction (française) de la radio, malgré les menaces de mort qu'il reçut par courrier anonyme, et nomma Pierre Parent, ensuite Kacem Zhiri et Mehdi El Mandjra à la tête de l'institution.
Ah, la guerre froide !
Jusqu'à la fin des années 50, le royaume avait encore un pied dans le bloc de l'Est, chapeauté par la défunte URSS. Une situation qui embarrassait au plus haut point l'ancien colonisateur français et, plus encore, les Américains. "Un jour, le numéro 3 de la nomenclature soviétique, qui présidait dans le même temps l'assemblée nationale, est venu voir Mohammed V pour lui offrir expressément des chasseurs MIG de fabrication soviétique. Cela a provoqué un mouvement de panique chez les Français et les Américains, qui se sont lancés dans une surenchère pour offrir des outils de guerre au royaume. Mais les MIG restaient de mise, jusqu'au temps où Hassan II, après son intronisation, a décidé de mettre en veilleuse les MIG soviétiques pour ramener des F-5 américains".
Un invité nommé le Che
C'est en 1959 que Abdellah Ibrahim fit la rencontre, à l'ambassade du Maroc au Caire, de Che Guevara, le révolutionnaire argentin qui devint ministre à Cuba. Il l' invita par la suite à effectuer une visite au Maroc, "et si vous rencontrez le moindre problème à votre arrivée, appelez-moi sur mon téléphone personnel". Guevara se rendit effectivement au Maroc, au nez et à la barbe des Américains, quelque temps plus tard. "Un jour, un militant istiqlalien m'appelle en catastrophe pour m'avertir que Che Guevara et ses compagnons s'étaient fait arrêter à leur arrivée à Rabat. Ils étaient assignés à résidence à l'hôtel Balima et le Che, trop fier, s'était abstenu de me déranger
". Abdellah Ibrahim, alors chef du gouvernement marocain, sermonna le directeur de la Sûreté nationale, l'istiqlalien Mohamed Laghzaoui. "Comment avez-vous pu arrêter une personnalité invitée par le Maroc, et, qui plus est, sans me prévenir, moi, le chef du gouvernement". La réponse de Laghzaoui fut cinglante : "C'est sur instruction de Smiyet Sidi (ndlr : le prince héritier Moulay Hassan) que l'on a agi". Abdellah Ibrahim leva finalement le "siège" imposé au Che et l'invita, pour rattraper ce fâcheux incident, à un séjour à Marrakech. "Je lui ai demandé de choisir entre une résidence de luxe dans la ville nouvelle ou l'ancienne médina, il m'a répondu : je préfère la médina, pour être plus près du peuple !". La conclusion de ce premier séjour marocain du Che, où il reçut plusieurs délégations algériennes, fut plus heureuse que son entame : "à la fin, Che Guevara m'a dit : tu sais, je ne suis pas fait pour les bureaux (ndlr : à l'époque, le Che occupait des fonctions officielles à la Havane), je veux combattre l'impérialisme partout dans le monde, je veux qu'il y ait d'autres révolutions, d'autres Cuba, d'autres Vietnam".
à cause du Glaoui
Abdellah Ibrahim a vu le jour à Marrakech, dans une famille de Chorfa d'Amezmiz. Son père Moulay Brahim était commerçant, l'un de ses oncles, Sidi Boumediane, qui eut une influence majeure sur son éducation, était un alem. Le nationalisme est venu plus tard, après la religion, par un militantisme des rues, via la distribution des premiers tracts, dès les années 1930. "Le pacha Glaoui me fit arrêter un jour. Dans le même temps, des mokhaznis ont débarqué chez ma famille pour l'évacuer, de force, de sa maison. Des agents précepteurs se sont également présentés pour encaisser les impôts relatifs aux activités commerciales de mon père, sous peine de prendre même les bagages de la famille. Cela s'est passé à l'aube et, près de 24 heures durant, ma petite famille a erré sans trouver refuge à Marrakech. Personne n'acceptait de louer un logis, ni même de les abriter pour quelque temps. Il a fallu qu'ils s'adressent, en dernier recours, à l'un de mes oncles, le fqih Nadifi, qui officiait dans une zaouiya. Le fqih, ingénieux, appela l'un des foqara (ndlr : disciples et érudits en formation) qui habitaient la zaouiya, et lui dit : toi, tu es célibataire, tu peux libérer ta chambre pour nos invités !".
L'intégrité morale comme seul patrimoine
Dès sa première sortie de prison, en 1936, Abdellah Ibrahim s'occupa à organiser les petits métiers dans le vieux Marrakech. C'est de là, probablement, qu'est né son penchant pour le syndicalisme, qui le poussera plus tard à fonder l'UMT avec Mahjoub Benseddik et d'autres. Et c'est là, aussi, qu'il fut repéré par les nationalistes. "Omar Benabdeljalil et Ahmed Balafrej sont venus me chercher à Marrakech, ils m'ont dit : rejoins-nous, on ne veut pas ressembler à un repaire de R'batis et de Fassis". Même s'il s'éloigna de l'Istiqlal en fondant, en 1959, l'UNFP, et même s'il se retira pratiquement de toute activité politique véritable dès les années 60, Abdellah Ibrahim a toujours gardé ses "contacts" avec l'ancien parrain istiqlalien : "En 1974, Allal El Fassi est venu me voir, peu avant son décès. Il m'a dit, en me quittant : Ah, ce que je te peux t'envier, Moulay Abdellah ! Je lui ai répondu : Mais, si Allal, comment tu peux dire cela, je n'ai ni argent, ni santé, ni pouvoir, etc. C'était notre dernière rencontre". Moulay Abdellah a vécu dans la sobriété, refusant les largesses que le Palais distribuait, à droite et à gauche, à ses fidèles. "Le pouvoir avait pris l'habitude d'offrir, à tous les leaders, deux moutons pour la fête de l'Aïd. Mes compagnons de lutte au sein du parti les acceptaient, moi j'ai pris l'habitude de les refuser !". De l'avis de tous, Abdellah Ibrahim a déserté la scène politique pour préserver une certaine honnêteté intellectuelle. Cette exigence morale explique que l'homme ait vécu si longtemps retranché dans sa demeure de Casablanca, filtrant ses visiteurs au compte-goutte. Les choix politiques différents, divergents, de ses amis (les Benseddik, Ben Barka, Bouabid, etc), et les déceptions accumulées par rapport au pouvoir, expliquent aussi en partie cette réclusion volontaire de laquelle Moulay Abdellah n'émergea que par intermittence, lors de la résurrection de la Koutla dans les années 90 par exemple. Avec sa mort, c'est l'UNFP, ce glorieux parti qui a tant lutté pour un Maroc digne, qui est définitivement rayé de la carte.
Cet article est basé sur les enregistrements des entretiens accordés par Abdellah Ibrahim à Mohamed Louma, entre 2002 et 2005
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Mohamed louma. Le dernier biographe
C'est au prix de deux ans et demi de rencontres et d'entretiens que Mohamed Louma a pu rassembler les mémoires vécues, par l'anecdote, de Abdellah Ibrahim. Une gageure. "Bien sûr, on m'a prévenu que Moulay Abdellah allait refuser de se plier au jeu des questions - réponses, lui qui a renvoyé tant de journalistes et d'hommes politiques". Louma, en fait, avait pour lui son propre passé d'ancien de l'UNFP, membre de l'aile blanquiste placée sous la férule de Fqih Basri. Il avait, surtout, l'intelligence de savoir attendre son heure. "Pendant plusieurs mois, j'arrivais chez Moulay Abdellah sur la pointe des pieds, sans oser sortir mon magnétophone, ni allumer une cigarette, moi qui fume sans arrêt. Je lui tenais compagnie, on parlait de la pluie et du beau temps et, un beau jour, j'ai allumé ma première cigarette et sorti, enfin, mon magnéto". La suite fut plus simple, même s'il fallut composer avec la maladie de Moulay Abdellah, ses sautes d'humeur, ses crises d'amnésie, etc. Mais, dans sa course contre le temps, Mohamed Louma a pu réaliser l'essentiel : les mémoires d'un grand personnage de l'histoire contemporaine de ce pays ont été consignées dans les délais, quelques semaines à peine avant sa mort. Le résultat s'appelle "Mémoire de la résistance au milieu de la tempête", un ouvrage en langue arabe, qui sera dans les librairies et les kiosques courant octobre. |
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