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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Rumeurs et hypothèses
(Pour la rue, toutes les hypothèses politiques sont valables.
Sauf celle de la démocratie.)

ça recommence : la rumeur publique annonce l’imminence d’un remaniement ministériel. à près d’un an des législatives, ce n’est franchement pas crédible. Mais cela mérite quand même réflexion. Parler remaniement, c’est parler politique. Sauf qu’une analyse politique sèche, ce n’est pas excitant pour l’homme de la rue. Des têtes qui tombent et d’autres qui émergent, ça c’est excitant. Disons que les rumeurs de remaniement ne sont qu’un habillage populaire de l’analyse politique. L’important, ce sont les hypothèses. Pour quelles raisons alors, selon l’homme de la rue, devrait-il y avoir remaniement ?
"Parce que le Palais veut vider Jettou". Et pourquoi donc, cette fois-ci ? Parce que son ami Hassan Chami, le patron des patrons, l’a publiquement défendu contre les courtisans qui le sabotent. Cette histoire est vieille de 3 mois, Driss Jettou est en pleine forme et le roi, qui vient de le recevoir, lui a renouvelé sa confiance. Mais la rumeur est tenace. Décryptage : Jettou est considéré par la rue comme le fusible du Makhzen. Son excellente réputation n’y change rien. Au contraire, elle ne fait qu’accréditer la rumeur : c’est justement parce que c’est un homme bien qu’on veut se débarrasser de lui. C’est dire si la rue fait confiance à la moralité du Makhzen. Le pouvoir est méchant, c’est une donnée de base.
"Pour que le PJD entre au gouvernement". Cette hypothèse-là est un must, depuis quelques mois. Idée : le Makhzen cherche à "mouiller" les islamistes. Il cherche à les priver de ce qui sera leur argument électoral majeur en 2007 : leur virginité gouvernementale. Le PJD, évidemment, ne tombera pas dans un piège aussi grossier. Mais si cette hypothèse est farfelue, elle n’en démontre pas moins que le PJD est perçu comme une menace pour la classe politique. à raison. Malgré son idéologie rétrograde, c’est le seul parti cohérent et organisé de ce pays. La rumeur publique le sent, le flaire, le devine. Alors elle en fait, par anticipation, une victime des "gens d’en haut". Des méchants, on vous dit !
"Pour constituer un gouvernement d’union nationale". En d’autres termes, parce que l’actuelle majorité gouvernementale n’a aucun sens, parce que n’importe quel parti peut s’associer à n’importe quel autre sans que cela ne change rien. L’argument n’est pas très élaboré, mais il est cruellement juste : vu le désert idéologique général (sauf pour le cas du PJD) aucune alliance partisane ne fera sens, de toute façon. Alors autant regrouper tout ça sous un concept cohérent et enthousiasmant, celui de l’union nationale. La rue ne saurait mieux exprimer l’indigence de la classe politique.
"Pour accompagner l’INDH". L’initiative royale contre la pauvreté prend une tournure de plus en plus sérieuse, et s’annonce comme le seul projet global proposé au Maroc. On oublie juste que le brave Jettou en a présenté deux, de projets, à l’investiture de chacun de ses deux gouvernements. Mais qui s’en souvient ? La rue ne prête aucun crédit au gouvernement, surtout face à une volonté royale.
… Il y a d’autres hypothèses encore, aussi valables les unes que les autres, pour justifier l’imminence d’un remaniement ministériel. Mais jamais personne, dans les cafés, n’envisage qu’un gouvernement puisse être, tout bêtement, la conséquence d’un processus électoral. Autrement dit : la seule hypothèse non valable, pour la rue, est celle de la démocratie. Elle est tellement peu envisageable qu’elle ne mérite même pas qu’on en fasse une rumeur.

 
 
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