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Par Mehdi Sekkouri Alaoui, envoyé spécial
Reportage. Comment j'ai été refoulé d'Algérie
L'Association du Sahara Marocain, que dirige l'énigmatique trublion Réda Taoujni, a voulu rééditer le voyage à Alger puis à Tindouf. Telquel était du voyage. Chronique d'un refoulement prévisible.
Mardi 13 septembre
Il est 11 h 30 heure locale, lorsque Mohamed Réda Taoujni foule le sol de l'aéroport Barajas de Madrid. Le tonitruant et énigmatique président de l'association le Sahara Marocain veut se rendre, à nouveau, en Algérie pour demander "le rapatriement des dépouilles de Marocains décédés sous la torture au Sahara, la vérité sur le sort des disparus et |
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la levée du blocus imposé aux camps de Tindouf". Alger est loin d'être la destination finale. "Nous souhaitons nous rendre à Tindouf pour y acheminer une tonne et demie d'aide humanitaire". Pour rappel, le même homme s'est déjà fait expulser il y a moins d'un mois de la capitale algérienne. Pour son nouveau périple, Taoujni est accompagné seulement de trois journalistes, dont moi-même, Mounir Ktaoui d'Al Bidaoui, et Brahim travaillant pour une petite radio islamique aux Pays-Bas. En plus de Jamal Ryane, ce militant associatif à Amsterdam et Hafida (voir témoignage p. 34) épouse d'un Marocain kidnappé par le Polisario en 1991. On est bien loin de ce qui a été annoncé auparavant par Taoujni: "Il y aura des journalistes espagnols, hollandais, un reporter de France 2
" Et aucun signe des militants de son association.
Direction le comptoir d'Air Algérie. Le groupe que nous formons ne passe pas inaperçu. Les 4 chariots sur lesquels reposent une dizaine de cartons à l'effigie du Sahara marocain attirent l'attention. Les employés de la compagnie aérienne nous servent aimablement. Le chef d'escale nous avoue avec une pointe d'humour, que "c'est bizarre de voir des Marocains qui cherchent à se rendre à Tindouf". Il ne semble pas y avoir de problème, même si ce dernier et celui qui s'avère être le représentant d'Air Algérie en Espagne s'éclipsent à trois reprises. Probablement pour demander des instructions à Alger. L'enregistrement se déroule normalement. On nous souhaite même bon voyage. Les formalités policières ne posent pas de problème non plus. Une fois dans la salle d'embarquement, alors que nous attendons l'ouverture des portes, notre chef d'escale refait une apparition, cette fois-ci, le visage blême. Il se dirige vers nous. "Vous ne pouvez pas embarquer". Pourquoi ? "Nous avons reçu des instructions d'Alger, vous n'êtes pas les bienvenus". Surpris par cette réaction, nous décidons de faire du forcing en bloquant l'accès à l'avion, sous les yeux des passagers "ordinaires", peu habitués à ce genre de situation. Nous non plus d'ailleurs. La tension est à son maximum. Un employé derrière le comptoir veut me confisquer mon appareil photo. En vain. J'aurai juste le temps d'immortaliser ce moment. Il faudra l'intervention de la Guardia Civil, pour calmer les esprits et nous signifier que "nous ne pouvons rien y faire, la compagnie aérienne a le droit de refuser des passagers".
Retour au bureau d'Air Algérie pour récupérer nos bagages et le remboursement de nos billets. Sur place, l'échange est virulent. D'une part des Marocains indésirables en colère. Et d'autre part des fonctionnaires algériens sous pression. Le représentant de la compagnie va même s'emporter en assénant à Jamal Ryane, procovateur, un "ghadi tsed foummek oulla ghane reddek chlada (tu vas fermer ta gueule ou je vais te transformer en salade)". Il faut encore une fois l'intervention de la police appelée à la rescousse par les employés des compagnies voisines qui se plaignent de cette ambiance algéro-marocaine pas très saine. Entre temps Taoujni s'efforce de relayer l'info : presse marocaine, espagnole et arabe. Les premières dépêches tombent. La propagande marocaine est en marche. Une fois nos rédactions mises au courant, Taoujni cherche à mesurer le pouls des autorités marocaines. Mohamed Benaissa et Nabil Benabdellah, contactés, sont désolés. Sans plus. La journée peut continuer
Mercredi 14 septembre
Les indésirables de Barajas se rendent à l'ambassade d'Algérie à Madrid "pour demander des explications aux autorités algériennes et leur annoncer notre intention de poursuivre le voyage". Notre interlocuteur, très gêné par notre présence, est vraisemblablement le premier secrétaire de l'ambassade. Il ne désire pas se présenter. Tout en restant aimable, il se dit "désolé pour ce qui nous arrive. C'est la faute d'Air Algérie, je vous suggère de porter plainte contre eux". à Mohamed Réda Taoujni qui l'informe de son souhait de se rendre quand même à Alger, le diplomate algérien nous sort un "Bladkoum Hadik (c'est votre pays), vous serez toujours les bienvenus". Il nous raccompagne à la sortie tout en assénant un regard méprisant à la personne à l'accueil qui nous a laissé entrer. Taoujni décide de poursuivre le voyage mais cette fois ci avec une autre compagnie aérienne.
Jeudi 15 septembre
Retour à Barajas. Destination Milan. Nous ne sommes plus que quatre à être du voyage. Les "deux Hollandais" ont préféré mettre fin à cette escapade, invoquant des divergences avec Taoujni. "Ce gars louche est un amateur, qui a très mal organisé ce voyage et qui ne fait que patauger". L'escale d'une quarantaine de minutes à Milan voit Taoujni, lors de notre passage par la police des frontières, choisi parmi une foule de voyageurs et fouillé minutieusement. "Je les attire comme un aimant", dit il avec le sourire. On est sur le point de rater notre avion. Heureusement qu'il a du retard. Au fond de nous-mêmes, on s'attend à ce que l'on nous interdise de prendre notre vol. Ce n'est pas le cas. Et près de deux heures plus tard, le vol d'Alitalia en provenant de Milan, atterrit à l'aéroport Houari Boumediene d'Alger. Pour ceux qui n'y ont jamais mis les pieds, c'est le choc. On a l'impression de se retrouver dans un aéroport d'une ancienne république soviétique en ruine. Un important dispositif de sécurité armé de Kalachnikovs, des vieilles voitures soviétiques
tout pour vous ramener des décennies en arrière. "Qu'est ce qu'il font avec leurs quarante milliards de dollars amassés chaque année grâce au pétrole ?" lâche Hafida stupéfaite. Une fois à l'intérieur de ce qui sert d'aérogare, nous suivons la file pour les procédures policières. à notre gauche, un jeune couple, accompagné d'un officier s'avance sans faire la queue et se dirige vers la sortie. Manifestement, il n'y a pas que chez nous que ça marche comme ça.
Arrive mon tour. Des questions banales : Journaliste ? But du voyage ? Vous êtes tout seul ? Ah vous vous rendez aussi à Tindouf ! Le jeune policier ne semble pas au courant de notre venue. Il me demande de patienter un instant et disparaît, laissant sa cabine vide. Entre temps, Taoujni s'avance vers une autre cabine, où on lui signifie instinctivement "Ah si, vous êtes interdits d'accès en Algérie !". Réapparaît alors mon hôte d'il y a quelques minutes, visiblement accompagné d'un de ses supérieurs. On nous confisque nos passeports et on nous demande de patienter dans un coin. Le temps de demander des instructions à leur supérieurs qui feront de même avec les leurs
Pas plus de dix minutes plus tard, on revient nous chercher. On nous fait monter dans une camionnette sans portes, escortée par deux voitures de police. Hafida glisse en montant, et se retrouve par terre. "Faites vite" crient les policiers.
Sirènes hurlantes, on traverse la piste de l'aéroport. On distingue au fur et à mesure un avion encerclé par une trentaine d'hommes en uniforme, la légendaire kalashnikov à la main. C'est le même avion qui nous a déposés. On est priés de quitter le territoire algérien. Nous refusons de monter à bord, tant qu'on n'a pas eu accès à un haut responsable. Devant un groupe de quatre personnes décidées, les policiers algériens semblent dépassés. On les sent à bout. Mounir Ktaoui est sur le point d'en venir aux mains avec un homme en uniforme. La tension retombe suite à l'intervention d'un employé de l'aéroport chargé de remettre nos passeports au commandant de bord italien. L'avion quitte Alger, non pas pour Milan, mais pour Rome cette fois ci, où les carabiniers nous cueilleront sur la piste d'atterrissage. C'est toute une autre histoire qui commence, puisque ces derniers n'y comprennent rien : les Algériens n'ont pas tamponné nos passeports, donc rien ne prouve qu'on a été en Algérie ! Et pourtant, nous avons bien été refoulés. Et puis les Algériens n'ont donné aucune raison à leurs homologues italiens. "On ne sait pas si vous êtes des criminels, des terroristes, des politiques
il faut qu'on nous explique pourquoi il vous est arrivé tout ça". ça sera une autre paire de manches. Quant à Mohammed Réda Taoujni, toujours accroché à son téléphone, il annonce à son monde un prochain départ pour Alger. Il en faut beaucoup plus pour le décourager, dit-il. Pour nous, c'est amplement suffisant. |
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Témoignage. Hafida, mère courage
"Mon mari, capitaine d'un chalutier, a disparu, lui et ses treize hommes d'équipage en 1991, juste après le cessez-le-feu, dans la région d'Agadir. Je me souviens de cette nuit comme si c'était hier. Il n'était pas rentré pour dîner, me laissant avec un garçon de 5 mois et une fille de deux ans. Le 31 décembre 1991, nous l'avons entendu parler à la radio du polisario où il nous saluait moi et les enfants. Je me suis mise en contacts avec les gens de la Croix rouge, parce qu'au Maroc personne ne voulait nous aider. Pendant 5 ans, j'ai fait l'impossible pour le retrouver, donné 30.000 dirhams à un Mauritanien qui disait pouvoir le faire évader, contacté un avocat algérien à qui j'ai donné 2000 francs suisses et qui voulait choisir la voie légale et le faire libérer officiellement. Je suis partie plusieurs fois à l'étranger pour voir ce genre de personnes, mais il n'y a rien eu de concret. Un certain moment, il a fallu que je me concentre sur les enfants. Quelque temps après, on l'a encore une fois entendu à la radio, mais cette fois-ci, il insultait le Maroc et Hassan II et puis j'ai appris dernièrement qu'il s'était remarié et qu'il avait des enfants. Aujourd'hui, si je veux le retrouver, ce n'est pas pour moi, mais pour mes enfants qui veulent connaître leur père". |
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