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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Initiative. L’emploi, le joker de Jettou

Driss Jettou a déjà gagné
la partie, en termes d'image. (MAP)
L’Initiative pour l’emploi serait-elle une énième tentative “pieuse” du gouvernement pour juguler le chômage, non suivie d'effet ? Lors de la grand-messe, les 22 et 23 septembre dernier, l’ambiance était prometteuse mais les obstacles semblent (déjà) insurmontables.


Après la très royale Initiative nationale pour le développement humain (INDH), le Premier ministre, Driss Jettou, propose la très gouvernementale Initiative pour l’emploi (IE). Comme pour la première, l’IE repose sur un plan d’action et demande beaucoup
d’argent ; et, surtout, elle table sur l’implication de tous – entreprises, banques, etc. Une différence majeure avec l’INDH : le roi ne se porte pas garant de l’aboutissement de l’IE. On le comprend ; avec l’emploi, rien n’est jamais gagné d’avance… Le sujet est par nature périlleux. Et obsessionnel aussi… Les projets n’ont jamais manqué pour tenter de résorber le chômage, avec les résultats que l’on sait…
Dès mars dernier, le Palais a reçu une première mouture de l’Initiative pour l’emploi. Aussi, la journée au cours de laquelle le plan devait être annoncé était initialement prévue pour avril 2005, juste après avoir reçu l’aval royal. Selon une source non autorisée, le Palais aurait jugé le plan initial peu convaincant, priant Driss Jettou et son équipe de revoir leur copie. C’est donc après avoir tout repris à zéro que l’Initiative pour l’emploi fut présentée en grande pompe les 22 et 23 septembre dernier à Skhirat.
Mais on mesure toute la précipitation qui a présidé à la préparation de l’IE. D’abord, la date pour les journées de Skhirat ne fut fixée qu’en août, au terme de tractations avec la fédération des PME, qui devait tenir elle-même ses assises les 22 et 23 septembre. Autre signe de la hâte gouvernementale : le plan d’action, bien qu’innovant, souffre du manque de quantité de détails. Cela dit, on aurait tort de condamner d’avance les efforts de l’équipe de Driss Jettou. En effet, on y prévoit de mettre en œuvre des mesures concrètes assez rapidement. Et puis – signe des temps ?– la mobilisation du gouvernement, du moins d’une grande partie de ses ministres, est tangible… Skhirat en a fourni la preuve.

Petite révolution ministérielle
Aux deux journées d’action pour l’emploi, pas moins de sept ministres étaient présents ! D’habitude, lors d’événements très médiatisés, le programme d’un ministre se résume à quelques accolades, un discours par-ci, un café, une déclaration devant les caméras par là… et puis la poudre d’escampette ! À Skhirat, quelque chose a changé. C’est même presque une révolution qui s’est opérée. “C’est la première fois que je vois des ministres rester au fond de la salle, débattant quand ils sont interpellés et ce pendant deux longues journées de cette fête de l’emploi !” s’exclame un opérateur économique. Mieux encore : lors de chaque pause café, les diplômés chômeurs n’hésitaient pas à prendre d’assaut un ministre errant. Karim Ghallab, en charge de l’Équipement et des Transports, en a fait les frais. Une troupe de jeunes diplômés l’ont coincé entre deux verres de thé pour lui présenter leurs CV et prendre ses coordonnées. Fait extraordinaire : il a joué le jeu !
Bref, en termes d’image, Driss Jettou a déjà gagné la partie. Sur le fond, il lui reste certes du chemin à faire et des embûches à éviter. Surtout que les objectifs du plan sont ambitieux. Ainsi, en trois ans, le gouvernement promet la création de pas moins de 200 000 emplois. C’est fort, lorsqu’on sait qu’en onze ans ces prédécesseurs ont réussi à caser à peine 150 000 demandeurs d’emploi. Certes, le pari n’est pas impossible, mais difficile à tenir. La création d’emplois ne se décrète pas, le marché économique ne répond qu’à sa propre logique. Et toute action contre le chômage passe d’abord et surtout par les performances de l’économie dans sa globalité.

La carotte fiscale
Driss Jettou, industriel d’origine, ne le sait que trop. Prudent, le chef de l’exécutif table sur la reconfiguration du capitalisme national à l’horizon 2007. Pour preuve, lors de l’un de ses fameux dîners avec la presse, il n’a pas manqué de rappeler que le cycle de la croissance ne reprendra de façon significative qu’après l’entrée en service des projets en gestation. Le port de Tanger Med, le plan Azur avec ses stations balnéaires, la Stratégie émergence taillée sur mesure pour l’industrie et les services… sont autant de projets structurants à effet de levier. D’ici là, Jettou s’est fixé l’objectif de baliser le terrain. Que propose-t-il ?
Le plan de Driss Jettou comprend deux volets. Dans l’un, il veut faire face à l’urgence. Dans l’autre, il cherche à préparer le terrain pour dynamiser le marché de l’emploi à l’horizon 2008. Concrètement, pour parer à l’urgence, le gouvernement propose, à partir de janvier 2006, de lancer les “contrats pour un premier emploi”. Seuls les diplômés du cycle supérieur et les lauréats de la formation professionnelle sont concernés. Sont appelés à cette première expérience les demandeurs d’emploi inscrits à l’Anapec (Agence nationale pour la promotion de l’emploi et des compétences) depuis plus de douze mois. Il faut donc justifier d’une “ancienneté” au chômage de plus d’un an. Et les contrats d’embauche sont à durée déterminée de vingt-quatre mois. Aussi, les entreprises qui joueront le jeu bénéficieront d’une franchise des charges sociales (ni impôt sur le revenu ni CNSS…) pour des salaires plafonnés à 6 000 DH par mois. En gros, la proposition de Jettou reprend le désastreux programme de Formation Insertion, en l’améliorant pour appâter les entreprises et pour assurer des emplois pendant une durée de deux ans au lieu des dix-huit mois dans l’ancienne configuration.
Cela dit, la retouche la plus importante réside dans l’implication des entreprises publiques, des coopératives et des associations. Ce n’est pas rien, nous susurre l’optimisme gouvernemental. Sachant qu’il existe plus de 30 000 associations au Maroc, si chacune crée deux emplois, 60 000 postes de travail nouveaux seront sur le marché. Encore faut-il que toutes ces associations en aient les moyens.
Par ailleurs, le rôle des cabinets d’intermédiation s’avère capital. D’autant que le plan de Jettou reconnaît l’incapacité de l’Anapec, organisme d’État, à assurer à elle seule le placement et l’accompagnement des chômeurs. Une convention a été signée avec l’Aettto (Association des entreprises de travail temporaire transparentes et organisées) et avec la C3+ (une association regroupant les cabinets de conseil en gestion des ressources humaines) pour soutenir l’action de l’Anapec.
Le gouvernement risque de se heurter à deux obstacles. Rappelons que le programme Formation Insertion n’a réussi à créer que 35 000 emplois. Ce chiffre couvre la période allant de 1995 à 2004. C’est maigre comme bilan. Souvent, ce programme a été utilisé par des entreprises pour obtenir des subventions directes, sans plus. Dès la fin des dix-huit mois que prévoyait le programme, les entreprises ont supprimé les postes. De sorte qu’aujourd’hui des garanties s’imposent pour éviter ce piège. “La convention signée avec les cabinets a prévu des garde-fous, mais le plus important est que les partenaires privés doivent jouer le jeu. Sans l’implication des entreprises, nous irons droit à l’échec”, précise Jamal Belahrech, patron de Manpower Maroc. Si les patrons s’impliquent massivement, l’État doit, de son côté, renflouer les caisses de l’Anapec.
Second obstacle : les cabinets de conseil ne participeront pas à ce projet à titre gratuit. Pour chaque chômeur placé, il faut compter pas moins de 5 000 à 6 000 DH de commission, que l’Anapec doit verser aux intermédiaires. Aussi, la convention prévoit l’accompagnement de plus de 10 000 chômeurs… soit une manne financière de plus de 60 millions de dirhams ! Somme qui ne figure pas dans le compte charge de placement de l’Anapec – en tout cas, pas pour l’instant.

L’autoemploi, un cache-misère ?
Le plan d’urgence table aussi sur la création de très petites entreprises (TPE). Le gouvernement a prévu un programme d’appui à l’autoemploi. Il donnera des avances en fonds propres, à hauteur de 10 % du coût du projet d’investissement et qui ne dépassent pas 15 000 DH. 90 % de l’investissement sera accordé par les banques, avec un plafond de 250 000 DH par projet. Cette partie du financement sera assurée par la Caisse centrale de garantie. Dans la foulée, la loi sur les sociétés sera toilettée. La création d’une SARL ne nécessitera que 10 000 DH au lieu des 100 000 actuellement.
Les centres régionaux d’investissement (CRI) seront associés à cette opération. Leur rôle consiste à accompagner la création et l’installation des entreprises. Là encore, au moins deux inconnues interviennent dans l’équation. Les banques, d’abord. Elles s’interrogent sur la rentabilité de l’appui à l’autoemploi. Entre les frais de gestion et la rentabilité des crédits accordés, la marge n’est pas alléchante. Un calcul simple le montre. Les banques achètent l’argent à 3 % de taux d’intérêt. Elles le revendent à 8 %. Les frais de gestion par dossier représentent à peu près 2 %-3 %, c’est le “Smic” bancaire. La marge ne dépassera donc pas 2 % pour des dossiers délicats (instruction de dossiers, suivi, voire même refonte des business plan…). Des sceptiques ne comptent que sur l’implication de la Banque populaire et du Crédit agricole, les deux banques étatiques signataires de la convention aux côtés des BMCE Bank et d’Attijariwafa Bank.
L’autre inconnue concerne le rôle des CRI. Ces derniers ne connaissent pas encore les contours exacts de leur mission. Tout reste à préciser. Il y a même une crainte de conflit entre l’Anapec et les CRI. À l’approche des législatives, l’Anapec, outil politique par excellence, serait tentée, sous des pressions partisanes, de présenter des statistiques spectaculaires. La création d’autoemplois risquerait, dans cette machiavélique perspective, de devenir un cache-misère. Or, l’argent, il y en a. Il suffit juste d’orienter les demandeurs d’emploi vers la création de TPE. Mais, sans filtrage sérieux, les dégâts seront énormes. Et c’est les CRI qui paieront les pots cassés. Aussi envisagent-ils de se protéger, nous confie une source sous couvert d’anonymat. Ils préparent un plan qui sera remis au Premier ministre, avec diverses propositions, parmi lesquelles le bilan des compétences. Celui-ci prévoit que chaque candidat à la création d’une TPE fera l’objet d’une enquête approfondie. Objectif : s’assurer de la capacité du candidat à gérer une affaire. Aussi doivent être mises en place des structures indépendantes de suivi. “Il faut à tout prix éviter que l’argent ne serve à l’organisation d’une fête de mariage ou à l’achat d’une voiture de luxe”, poursuit la même source. Quelle forme auront ces structures ? Nul ne le sait.
In fine, le plan de Jettou, dans sa forme actuelle, ne contient pas encore les garanties qui le protégeraient contre d’éventuelles dérives. Mais il est trop tôt pour le canarder. “Il ne faut pas cracher dans la soupe. Attendons de voir quel goût elle aura…” conseillent des observateurs. Ce n’est qu’une question de temps.



Enseignement. Malki au coin !

“Les pays de l’Est ont commis toutes les bêtises du monde sauf une. Ils ont bien mené leur stratégie pour l’enseignement. Le Maroc n’a fait que des bêtises, y compris celle de l’éducation.” Le propos émane d’un éminent analyste européen. La preuve, les Journées de l’emploi ont vécu une vraie bataille au sujet de l’enseignement et de la formation. Les opérateurs craignent que l’élan gouvernemental ne soit stoppé net par le manque de compétences. L’Université ne produit pas de profils qui correspondent aux besoins du marché. La réforme est, selon plusieurs intervenants, un slogan sans contenance. Habib El Malki, le superministre de l’Éducation nationale, qui est resté très discret lors des journées de Skhirat, n’a apporté aucune réponse. Et la problématique demeure entière. La commission chargée de l’adéquation de la formation et du marché a présenté plusieurs recommandations.
Citons la reconversion des diplômés chômeurs, la formation alternée avec des stages en entreprise…, mais, dans l’ensemble, ces recommandations ne constituent que des souhaits. Rien de concret, en fait. Surtout que, d’après le dernier rapport de l’Inspection générale des finances, l’Office de la formation professionnelle privilégie la quantité aux dépens de la qualité. Les inspecteurs ont même révélé le recrutement de formateurs qui n’ont pas les compétences requises. À ce niveau, de quelle reconversion parlons-nous ?

 
 
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