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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Les colères du roi
(On dit des Marocains qu’ils sont kamouniyin.
La responsabilité, l’esprit d’initiative ? Ce n’est pas dans notre culture)

Dans une dépêche datée de la semaine dernière, la MAP affirme que pendant une réunion de travail à Meknès, “Sa Majesté s’est déclarée consternée” par l’état lamentable du transport urbain et “a donné Ses instructions fermes […] pour parer à cette situation inadmissible”. On imagine sans mal la coulée de sueur froide dans le dos des responsables présents à cette réunion ; on les imagine très bien se ratatiner sous le coup de la “colère royale” (gros titre d’Aujourd’hui Le Maroc, deux jours plus tard). Pour la suite, aucun doute n’est permis : réhabiliter le transport urbain est désormais la priorité absolument absolue des édiles meknassis.
Il y a quelques mois, c’était aussi un “coup de colère royal” qui avait lancé l’affaire de l’orphelinat d’Aïn Chock. Lors d’une visite surprise, le monarque avait constaté qu’un bâtiment de l’orphelinat était dans un état déplorable. Crise du roi, panique des responsables, etc. Depuis, le gouvernement a entrepris un vaste “audit” de tous les orphelinats publics du royaume. Les “visites surprises” de Mohammed VI sont d’ailleurs devenues
légendaires. Régulièrement, il débarque sans prévenir sur des chantiers qu’il avait lancés quelques mois ou quelques années plus tôt. Si, par malheur, les choses ne vont pas comme il était prévu qu’elles aillent, les responsables en prennent pour leur grade. Et évidemment, le problème est réglé comme par magie, à une vitesse météorique.
Le roi n’est pas en cause. Pour peu que les responsables “engueulés” ne réagissent pas en faisant de l’excès de zèle (ça arrive souvent, et ça produit des effets désastreux), on peut même se féliciter de ses colères. Tant mieux, si elles poussent à réagir des gens qui n’auraient pas réagi autrement. Mais on peut quand même se poser une question : la peur serait-elle l’unique moteur efficace de l’action publique ?
Tentons une explication sociologique : se faire hurler dessus (voire taper dessus) et ployer l’échine quand ça arrive, c’est l’ordre naturel des choses, chez nous. C’est tellement intégré dans l’éducation à la marocaine que l’enfant, la plupart du temps, a besoin que son père élève la voix pour qu’il fasse, enfin, ce qu’il doit faire. Transposons l’éducation à la gestion publique, l’enfant au fonctionnaire et le père au supérieur hiérarchique : le résultat est le même.
L’adage populaire dit des Marocains qu’ils sont kamouniyin – comme le cumin, ils ont “besoin d’être frottés pour donner de l’odeur”. Autrement dit, ils n’agissent que sous la pression. La responsabilité, l’esprit d’initiative ? Certains en font preuve, mais ils restent minoritaires, parce que ces notions-là sont définitivement étrangères à notre culture. Et c’est une raison majeure de sous-développement. Une colère royale là-dessus serait la bienvenue.

 
 
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