Les colères du roi
(On dit des Marocains quils sont kamouniyin.
La responsabilité, lesprit dinitiative ? Ce nest pas dans notre culture)
Dans une dépêche datée de la semaine dernière, la MAP affirme que pendant une réunion de travail à Meknès, Sa Majesté sest déclarée consternée par létat lamentable du transport urbain et a donné Ses instructions fermes [
] pour parer à cette situation inadmissible. On imagine sans mal la coulée de sueur froide dans le dos des responsables présents à cette réunion ; on les imagine très bien se ratatiner sous le coup de la colère royale (gros titre dAujourdhui Le Maroc, deux jours plus tard). Pour la suite, aucun doute nest permis : réhabiliter le transport urbain est désormais la priorité absolument absolue des édiles meknassis.
Il y a quelques mois, cétait aussi un coup de colère royal qui avait lancé laffaire de lorphelinat dAïn Chock. Lors dune visite surprise, le monarque avait constaté quun bâtiment de lorphelinat était dans un état déplorable. Crise du roi, panique des responsables, etc. Depuis, le gouvernement a entrepris un vaste audit de tous les orphelinats publics du royaume. Les visites surprises de Mohammed VI sont dailleurs devenues
légendaires. Régulièrement, il débarque sans prévenir sur des chantiers quil avait lancés quelques mois ou quelques années plus tôt. Si, par malheur, les choses ne vont pas comme il était prévu quelles aillent, les responsables en prennent pour leur grade. Et évidemment, le problème est réglé comme par magie, à une vitesse météorique.
Le roi nest pas en cause. Pour peu que les responsables engueulés ne réagissent pas en faisant de lexcès de zèle (ça arrive souvent, et ça produit des effets désastreux), on peut même se féliciter de ses colères. Tant mieux, si elles poussent à réagir des gens qui nauraient pas réagi autrement. Mais on peut quand même se poser une question : la peur serait-elle lunique moteur efficace de laction publique ?
Tentons une explication sociologique : se faire hurler dessus (voire taper dessus) et ployer léchine quand ça arrive, cest lordre naturel des choses, chez nous. Cest tellement intégré dans léducation à la marocaine que lenfant, la plupart du temps, a besoin que son père élève la voix pour quil fasse, enfin, ce quil doit faire. Transposons léducation à la gestion publique, lenfant au fonctionnaire et le père au supérieur hiérarchique : le résultat est le même.
Ladage populaire dit des Marocains quils sont kamouniyin comme le cumin, ils ont besoin dêtre frottés pour donner de lodeur. Autrement dit, ils nagissent que sous la pression. La responsabilité, lesprit dinitiative ? Certains en font preuve, mais ils restent minoritaires, parce que ces notions-là sont définitivement étrangères à notre culture. Et cest une raison majeure de sous-développement. Une colère royale là-dessus serait la bienvenue. |