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Politique. À gauche, toute !
Abdellah Hammoudi. "Il n'y a pas de course pour le Trône"
Drogue. El Nene ne perd pas le Nord
H.Kayne. Le rap vert et rouge
Développement. Union sacrée pour les ONG de quartier
N° 193
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Politique. À gauche, toute !
Abdellah Hammoudi. "Il n’y a pas de course pour le Trône"
Drogue. El Nene ne perd pas le Nord
H.Kayne. Le rap vert et rouge
Développement. Union sacrée pour les ONG de quartier

Par Karim Boukhari

Politique. À gauche, toute !

À quoi ressemble aujourd’hui la gauche marocaine ? Et dans quelle mesure représente-t-elle “le peuple de gauche” du pays ? État des lieux à l’horizon des élections législatives de 2007.


Le dernier-né de la gauche s’appelle le PSU, ou Parti socialiste unifié, résultat de la fusion entre un parti (la GSU) et une association (Fidélité à la démocratie). Le programme et la vocation du nouveau parti, en gros la promotion des valeurs de gauche dans le cadre d’une monarchie parlementaire où le roi régnerait sans gouverner, n’ont guère posé de problème. Le débat, la contradiction sont venus de ce
qu’on peut appeler les détails “techniques” : “On a beaucoup débattu, confirme Mohamed Hafid, l’un des promoteurs du nouveau parti, sur la question des invitations [pour le congrès]. On était tous d’accord pour ne pas inviter [au congrès] ceux que l’on considère comme étant les partis de l’administration. Pas de débat, non plus, sur la présence des représentants du mouvement national, à leur tête l’USFP et le PPS. La question s’est en revanche posée à propos des islamistes : fallait-il ou non les inviter ?” Quatre forces étaient concernées par la question : le PJD, bien sûr, mais aussi Al-Adl Wal Ihsane, Al-Badil Al-Hadari et Al-Haraka Min Ajl Al-Oumma. Seuls ces deux derniers ont été invités, les amis de Saâdeddine Othmani et du Cheikh Yassine n’ayant pas fait l’unanimité au sein du PSU.
Même si elle peut étonner, la présence du Badil Al-Hadari et de la Haraka Min Ajl Al-Oumma, petits courants islamistes, est un signe qui ne trompe pas. Les deux partis ont beau être des descendants directs de la défunte chabiba islamiya – de funeste mémoire –, ils se réclament pourtant d’une certaine gauche. Mustapha Moâtassim, qui dirige le Badil, explique : “Nous rejoignons la gauche dans sa lutte pour les droits de l’homme, la démocratie, etc. Ce sont des valeurs de gauche et nous, avec notre référentiel islamiste à la base, nous nous réclamons alors du centre-gauche.” Mohamed Marouani, de la Haraka, nuance à peine : “Nous sommes pour la réforme de la Constitution et, également, de la pratique politique. Même si nous ne sommes pas représentés au Parlement, nous nous considérons comme une force d’opposition. Libre à vous de nous classer à gauche.”
La Voie démocratique, ou Annahj Addimocrati, défend à peu près les mêmes valeurs, mais le référentiel est tout, sauf islamique : il est marxiste-léniniste ! Les descendants d’Ilal-Amam, incontestablement les plus à gauche du paysage politique, partagent avec le Badil et la Haraka la particularité de n’avoir jamais pris part aux élections. Et pour cause, ils ont longtemps attendu d’obtenir le récépissé qui atteste de leur existence légale. Ce n’est évidemment pas la seule raison. Pour Abdellah El Harif, qui dirige le parti, et ses amis, “participer aux élections revient à valider une certaine pratique de la politique que nous refusons. On refuse d’être de simples courroies de transmission du pouvoir [Palais]”. La Voie démocratique, qui occupe, pour le moment, le terrain social (ONG de droits de l’homme, notamment), n’a pas tranché pour les législatives attendues en 2007. Elle n’a pas, non plus, beaucoup changé ses convictions, acquises depuis les années 60-70 : redistribution des richesses, revalorisation des classes laborieuses… et référendum d’autodétermination au Sahara.
Moins différencié politiquement que la Voie démocratique, aussi contesté que le Badil et la Haraka dans son prétendu ancrage à gauche, on retrouve le parti des Verts. Avec ses deux conseillers municipaux, le parti, sans réelles attaches avec le reste de la scène politique, se réclame d’une certaine valeur de “gauche” : l’écologie. “Mais nous existons bel et bien, se défend toutefois sa secrétaire générale, Fatima Alaoui, même si les autorités n’ont fini par l’admettre que depuis 2002.”
Le CNI et le PADS n’ont, eux, aucun problème de différenciation, tant les deux partis semblent bien ancrés à gauche. Mais le premier souffre d’une étiquette de “populisme” collée sur son fondateur, Noubir Amaoui, l’une des plus importantes figures du syndicalisme du pays. Le second est un reliquat de l’USFP, très proche de la Voie démocratique, avec laquelle il partage bien des points communs. Le CNI et le PADS font d’ailleurs partie, en plus de la Voie démocratique et du PSU, du RGD, ou Rassemblement de la gauche démocratique. “Le RGD, nous
explique ce dirigeant du PSU, n’a de véritable sens que s’il est appelé, un jour, à se transformer en un seul et unique parti.” Vu les susceptibilités des uns et des autres, le projet n’est pas près de se concrétiser.
Au rayon des irrécupérables, on retrouve le parti de la Choura, ou PDI, l’un des plus anciens partis du pays, décimé par ses propres amis de l’Istiqlal à l’indépendance. “Au départ, note Abdelouahed Maâch, le secrétaire général du parti, les opinions de la Choura pouvaient être assimilées à du progressisme. Mais cette étiquette de gauche, liée aux convictions démocratiques de Belhassan Ouazzani [le fondateur de la Choura] a vécu.” Sans renier leur passé, Maâch et ses amis tournent leur référentiel vers l’Islam, “comme tout parti marocain normalement constitué”. “Nous sommes le premier véritable parti de centre, ou de centre-droit, rappelle Maâch, les partis qui occupent aujourd’hui ce créneau doivent, à quelques exceptions près, leur existence à l’administration.”
Encore plus terrible est la situation de l’UNFP, le parti qui a inventé le concept de gauche au Maroc. Déjà victime de la disparition de Mehdi ben Barka, ensuite du départ de Bouabid et de ses amis partis fonder l’USFP en 1975, l’UNFP n’avait plus qu’une existence théorique que la récente disparition d’Abdellah Ibrahim réduit pratiquement à néant…
Dans la case des middle of the road, on trouve le FFD et le PSD, deux partis en plein dans le doute. Le FFD, dixit son secrétaire général, Thami Khyari, se réclame “de la gauche moderne”. Un nouveau concept. “Cela veut dire, explique Khyari, que l’on garde nos valeurs de gauche tout en faisant preuve d’un certain réalisme sur le terrain.” La realpolitik du FFD n’a accroché aucun wagon à sa suite, le parti restant orphelin de toute passerelle véritable vers les autres partis de gauche. Comme nous l’explique ce cadre du PPS, parti dont le FFD est une émanation, “les affinités [avec le FFD] ne manquent pas, mais on se demande si ce parti n’est pas ouvert aux quatre vents, tant ses militants affluent et refluent de tout le champ politique, à droite comme à gauche”. Le PSD, autre produit d’une scission, souffre de la même soif de reconnaissance par ses pairs de la gauche. Sa realpolitik l’a conduit dans une situation bizarre : allié, au niveau du Parlement, au PPS et à un parti de centre-droit (l’AHD), il est en train d’intégrer les structures… de l’USFP, premier parti de gauche au Maroc. 2007 pourrait alors sonner le glas pour le PSD, qui, sauf miracle, semble condamné à disparaître.
On arrive aux deux piliers de la gauche, les plus anciens et les mieux représentés au Parlement comme au gouvernement : le PPS et l’USFP. Malgré leur impact, les deux locomotives de la gauche cultivent le paradoxe et multiplient les escarmouches “entre amis”. Depuis la résurrection de la Koutla, au milieu des années 1990, l’USFP a toujours reproché au PPS de faire cavalier seul “afin de se rapprocher des vues du Palais”. Le PPS s’en est toujours défendu en expliquant que “l’USFP a tendance à considérer ses partenaires de la gauche comme de simples faire-valoir”. Le différend ne s’est guère dissipé. Et ce n’est pas la situation du PSD, allié parlementairement à l’un et politiquement à l’autre, qui risque de régler le problème.

[L'imbroglio de la gauche marocaine]



Dernier mot. Accouchements forcés

Par Karim Boukhari

Une lecture rapide du profil des partis de gauche, réels ou assimilés, dégage au moins deux vérités essentielles. La première, c’est que sur les 325 élus qui peuplent le Parlement marocain (données des élections législatives de 2002), la gauche n’en compte que 83. Le quart, à peine. Cela oblige la gauche à marcher avec une béquille. La majorité, parlementaire ou gouvernementale, n’est alors concevable qu’au prix d’alliances pas toujours naturelles et de compromis qui n’ont jamais fait l’unanimité. Les compromis, fondus dans le concept du consensus, sont évidemment une arme à double tranchant : ils sont une passerelle vers l’exercice du pouvoir mais contribuent, dans le même temps, à couper les élites de gauche de leurs bases. Le second constat, et il n’est pas plus réjouissant, c’est que tous les partis de gauche sont le résultat d’une scission. Le PPS n’est que l’exception qui confirme la règle, puisque le parti a dû successivement se débarrasser des étiquettes de “parti français” (du temps du protectorat) et de “parti communiste” avant de se garantir une place au soleil, après avoir changé de nom. Les défunts Ilal-Amam et l’OADP n’ont été, quant à eux, possibles que par les “affluents” des autres partis, UNFP, USFP et PPS principalement. Depuis l’Indépendance, aucun parti n’a spontanément vu le jour sous l’étiquette “de gauche”. Ni le multipartisme officiel prôné par le pouvoir ni l’existence d’une incontestable sensibilité de gauche qui parcourt les élites de ce pays n’y ont rien changé. Cela explique, dans une certaine mesure, les crises identitaires qui secouent régulièrement les uns et les autres. Et l’incapacité du peuple de gauche à regrouper ses forces, si tant est qu’elles ne sont pas majoritaires.

 
 
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