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Propos recueillis par Driss Ksikes
Interview vérité.
Abdellah Hammoudi. "Il ny a pas de course pour le Trône"
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Chez lui, à Témara.(AIC PRESS)
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Cest le premier intellectuel à avoir collaboré avec Moulay Hicham. Aujourdhui que lon diabolise les proches du prince, soupçonné de dissidence, Abdellah Hammoudi répond, sans détour, aux critiques. Et sexplique aussi sur la monarchie, la laïcité, lislamisme
Depuis quand entretenez-vous des relations damitié et de collaboration avec Moulay Hicham ?
Depuis la fin des années 80, lorsquil était étudiant à Princeton. Je lai alors rencontré quelquefois. Nos relations se sont développées depuis |
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1994, date de la création de lInstitut des études transrégionales, pour lequel il a donné la dotation de départ. Nous sommes restés proches depuis.
Vous êtes-vous jamais senti pris au piège de quelconques visées du prince ?
Non. Je nai rien senti de tel, ni au début de nos relations ni plus tard. Lorsque Harold Shapiro, président de luniversité alors, mavait proposé de diriger linstitut fondé par le prince, javais refusé. Je pensais que cette tâche allait me prendre du temps, au détriment de mes recherches, et que je ne serais pas libre de mes mouvements ni, surtout, de mes idées. Je craignais de devoir tenir compte des positions philosophiques et politiques du bienfaiteur, qui avait mis ses fonds à la disposition de luniversité. Mais, après quelques mois de discussions, et dès que jai compris que linstitut allait être soumis exclusivement à lautorité administrative et morale de luniversité, jai accepté. Depuis lors, le prince nest jamais intervenu, comme il ne ma jamais suggéré quoi que ce soit qui orienterait les recherches et débats que jai lancés. Bien sûr, linstitut est supervisé par un conseil administratif, dont il est lui-même membre. Par ailleurs, il se trouve que certaines des grandes orientations, des réflexions et des options politiques que je défends rencontrent sur des points importants celles de Moulay Hicham. Je veux parler des conditions à réunir pour une bonne transition démocratique ou encore du fait de favoriser une vraie expression de la souveraineté populaire.
Vous êtes donc complices
Il est normal que, pour certaines de ces idées, nous discutions ensemble. Mais cela na rien à voir avec les orientations du centre, lequel est régi par une charte. Il mest certes arrivé de solliciter Moulay Hicham dans quatre manifestations (une à Grenade, une autre à Cordoue et deux à lInstitut français des relations internationales [Ifri]). Cest très modeste par rapport à lensemble des rencontres de linstitut et du nombre de participants sollicités.
Le fait que cet institut ait été fondé par un prince réputé dissident vous avait valu de la part de lentourage de Hassan II des reproches. Quen est-il au juste ?
Non, il ny a pas eu de reproche direct, juste une situation un peu ambiguë au départ. Lors de la création, javais reçu, un dimanche, un coup de fil de deux universitaires bien connus, dont je tairai les noms. Ils se sont présentés de la part des plus hautes autorités du pays et ont souhaité que je les renseigne sur les conditions de mise en place de linstitut. Lun et lautre mont dit que le projet était délicat, quil nétait pas neutre pour la monarchie et nont pas manqué de me rappeler quà Ifrane il y avait aussi une université à orientation américaine. Je leur ai répondu quils pouvaient trouver les informations nécessaires au consulat du Maroc, puisque jai invité le consul au lancement de linstitut et que je lui avais confié un dossier à ce sujet. Lun de mes interlocuteurs ma dit : Naie pas peur. Jai répondu que je navais pas peur et que jétais un chercheur, travaillant à Princeton. Concernant la famille royale, jai dit : Je ne rentre pas entre la peau et los (Ma kan dkhoulch bin Jelda ou Laadem). Lorsque le président ma montré la lettre du secrétaire général du gouvernement, lui faisant savoir que le roi sopposait à ce projet parce quil contrevenait aux traditions de la monarchie et du pays, il ma demandé mon avis. Je me suis abstenu. Après quoi, il a reçu une délégation davocats ainsi que lancien ambassadeur, Mohamed Benaïssa. Il ma demandé de venir avec John Waterbury, lauteur du fameux Commandeur des croyants, qui sest joint à cette délégation au nom de luniversité. Jai demandé de quel côté je devais me placer. Il ma répondu : De Princeton. Jai alors déclaré : Je mabstiens ; je suis un sujet de la monarchie marocaine et non un Américain. Finalement, le président Harold Shapiro a renvoyé la commission selon la volonté de Moulay Hicham. Il lui revenait de décider du nom à lui accorder. Précisons que le fondateur avait baptisé linstitut du nom de Mohammed V.
Quand vous êtes au Maroc, vous rencontrez souvent Moulay Hicham, à linstar dautres membres de lintellligentsia. Pensez-vous quil cherche à se constituer un réseau de fidèles se ralliant à sa thèse de transition démocratique ?
En effet, je rencontre souvent Moulay Hicham, qui, au fil du temps, est devenu un ami. Et jadmire son courage, son intelligence et sa capacité de travail. Le connaissant, je pense quil a le souci de diffuser le plus largement possible ses idées. Il rencontre donc beaucoup dintellectuels, autant au Maroc quà létranger. Par contre, à aucun moment, il na été question de créer un parti, officiel ou occulte. Et je tiens à préciser que, dès le départ, il na jamais été question daction ou didée qui sinscrirait dans la logique dune compétition pour le Trône. La succession a mis le candidat légitime sur le trône et cétait réglé. En revanche, dans nos discussions, il sest toujours agi de réformer le régime vers une monarchie qui se donne les moyens de piloter une vraie démocratisation. On fait état publiquement de toutes ces idées. Il faudrait donc arrêter de les entourer de mystère et de calomnies.
Oui, mais à quoi servent ces rencontres souvent répétées ?
Je suis content que vous me posiez cette question. Vous savez, on narrête pas de calomnier ces élites en relation avec lui, et cela a repris depuis mai 2005, lorsquil a été invité sur mon initiative à une conférence de lIfri. On a dabord cherché à diminuer la portée des idées. Or, il apparaît que ceux qui les ont résumées nont pas cherché à le faire de façon équitable. Certains ont laissé entendre que les collaborateurs de Moulay Hicham, y compris moi-même, étaient comme des plumes achetées. Ces commentaires émanent de gens qui fonctionnent sur le seul mode de la corruption et sont incapables denvisager un autre type de collaboration.
Le financement occulte de journaux et lappui à des journalistes lui ont souvent été reprochés. Quen pensez-vous ?
Je ne suis pas au courant de ces financements. Maintenant, sur le principe, si on avait sollicité mon avis, je dirais que le prince Moulay Hicham a tout à fait le droit de soutenir des journaux ou groupes de presse qui, sur le marché actuel, défendent les mêmes idéaux que lui. Je suis daccord avec Najib Akesbi quand il dit : Si le prince est de gauche, il est le bienvenu. Par ailleurs, il arrive au prince doffrir des bourses à des étudiants. Que ceux qui ont les moyens et qui le critiquent songent à faire comme lui.
Aujourdhui, ses relations suivies avec les dirigeants dAssahifa amènent certains membres de la gauche à demander des comptes et plus de transparence. Nest-ce pas légitime ?
Je ne trouverais rien à y redire si, dans des réunions de cellule ou ailleurs, quelquun demandait des éclaircissements de ce genre à ses partenaires. Mais je trouve bizarre de faire apparaître cet aspect des choses sur la place publique au moment de lunification de deux partis. Cest un geste puéril, qui révèle les faibles qualités de leadership de gens qui prétendent diriger un courant et le développer. Cela dit, je suis pour la transparence dans le financement des mouvements politiques.
Le fait quune grande partie de lélite et des activistes acceptent dêtre cooptés par la monarchie ne vient-il pas de la faillite des partis politiques ?
Cest vrai, en partie. Lune des carences principales des partis, cest quau lieu de développer des programmes cohérents et dencourager les individus créatifs, quel que soit lâge de ceux-ci, ils font tout pour garder les anciens aux postes de commande. Les membres les plus actifs sont donc poussés vers la scission, la cooptation ou la démoralisation. Le fait aussi de courir derrière les postes ministériels favorise lopportunisme dautres membres. Cela dit, il ne faut pas tout mettre sur le dos des partis. Chacun doit analyser ses propensions à la cooptation, qui dépendent sûrement dautres facteurs.
Quest-ce qui vous permet, donc, de croire que le processus démocratique est toujours de mise ? Ne serions-nous pas condamnés à rester dans un système semi-totalitaire ?
Je ne sais vraiment pas. Mais, tout au fond de moi-même, je ne suis pas très optimiste. Les vrais acteurs démocratiques se trouvent entre le marteau et lenclume. Du côté du régime et de la monarchie, en gros, on nous fait valoir quil faut avancer prudemment, lentement, et quon nest pas mûrs pour tout. Le même discours quil y a quarante ans. Dun autre côté, on a favorisé la création de partis se réclamant de la réforme islamique, même sils ne portent pas ce nom. Ce sont, en fait, des mouvements politiques qui instrumentalisent lislam vers une vision totalitaire de la vie en société, y compris la vie politique. Et cela en dépit des apparences. On se trouve dans le jeu classique du balancier, où le régime se donne à lui seul larbitrage et maintient les forces démocratiques en laisse. Hier par la répression et lintimidation ; aujourdhui, par de nouvelles formes dendiguement.
Le fait que la monarchie ne lâche pas de lest ne la rend pas pour autant moins populaire. Quest-ce qui pourrait obliger le régime marocain à se démocratiser réellement ? Létranger ?
Je ne sais pas ce que veut dire populaire. Le discours social, dans le peuple, et les rapports quotidiens sont devenus très durs, sans parler de la criminalité et de la délinquance, qui prolifèrent. La démocratie, cest aussi lélargissement des élites qui pourrait amener aux affaires un plus grand nombre de compétences capables de gérer cette situation critique. La pression peut augmenter si les forces démocratiques décidaient dêtre plus près des problèmes quotidiens du peuple, ne pas en laisser le monopole à ceux qui prétendent fournir une épure sociale de la vie islamique. Maintenant, il est évident que la pression devient très forte du côté des institutions internationales et des nouveaux leviers quont entre leurs mains les pays démocratiques.
Pour écrire votre dernier livre, vous vous êtes rendu à La Mecque, tout en vous définissant comme un musulman culturel. Cette posture vous a valu une critique de la part du journal islamiste Attajdid. Peut-on aujourdhui au Maroc parler de religion, dun autre point de vue que la croyance ?
Le livre est abordé dans Attajdid, organe dont losmose avec le PJD nest pas à démontrer, avec une violence extrême. Le critique navait visiblement pas les moyens den discuter. De plus, contrairement au parti pris de mon livre, qui était de favoriser le débat, lui se limitait à lanathème. Maintenant, sur le fond, je crois quon peut et quil faut traiter de religion sur un registre autre que celui de la croyance, mais relevant de lanalyse anthroplogique. Cela dit, je ne sous-estime pas la menace ni les diverses formes de violence extrême que font peser les partisans de lenfermement idéologique.
Le fait que le roi propose dêtre le seul à cumuler le référentiel religieux et politique et que la loi sur les partis exclue lallusion au religieux, nous rapproche-t-il de la laïcité ?
Je suis en désaccord avec cette lecture. Dabord, parce que le mot laïcité est trop connoté par une tradition française. Je préfère parler de sécularisation. Or, celle-ci implique de nouveaux rapports entre le religieux et le politique. Notamment, quon reconnaisse au politique ses valeurs et ses pratiques propres.
Ramadan arrive. Quest-ce quil suggère au défenseur convaincu de la sécularisation que vous êtes ?
Des souvenirs délicieux, une haute et belle spiritualité qui sy exprime tous les jours dans les lieux de prière et qui atteint un sommet la nuit du 26 au 27, mais aussi ce contraste qui ma toujours étonné chez le grand nombre, entre labstinence du jour et les libéralités bruyantes de la nuit. Finalement, à côté de ces aspects, il me suggère aussi la contrainte sociale et juridique qui pèse sur ceux et celles qui ne désireraient pas le faire. |
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Bio express
Né à Kelâat Sraghna, en 1945, le doyen des anthropologues marocains a travaillé à lInstitut agronomique de 1972 à 1989. Entre-temps, il avait obtenu son doctorat à la Sorbonne, en 1977. Depuis 1990, il est professeur visiteur à luniversité de Princeton. De 1994 à 2004, il y a poursuivi ses recherches tout en assurant la direction de lInstitut détudes transrégionales, fondé par le prince Moulay Hicham. Depuis un an, il sen est retiré, pour se consacrer à ses recherches, à Princeton même. |
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