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Drogue. El Nene ne perd pas le Nord
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Par Abdellatif El Azizi

Drogue. El Nene ne perd pas le Nord

(AFP)
Rien ni personne ne semble résister au baron de la drogue de Sebta. Et ce ne sont pas ses récents déboires en prison qui l’affaibliront. Cruauté, corruption, audace : les ingrédients de sa toute-puissance qui le protège des polices européennes et fait de lui une légende vivante.


Cela pourrait constituer un beau sujet de thèse pour étudiant en droit : “Dans quelles circonstances un détenu condamné à huit ans fermes peut-il se retrouver hors de prison ?” Si extravagante qu’une telle question paraisse, avec Mohamed El Ouazzani, dit “El Nene”, rien n’est
impossible ni impensable. À preuve : ce mardi 20 septembre 2005, une journée riche en événements et en enseignements…
Condamné à huit ans de prison fermes dans le cadre de l’affaire Erramach, le trafiquant était, le matin de ce jour-là, en vadrouille, bien loin de sa cellule à Oued Laou, quand une mutinerie a éclaté dans la prison. Il revenait tranquillement de Marina Smir à bord de son 4x4, en direction de celle-ci. Il se trouvait, qui plus est, en compagnie de “MM”, un ami proche d’une haute personnalité de Rabat, lequel ami avait notamment pour mission de ramener le 4x4 à bon port.
Aussi, la mutinerie qui a éclaté à Oued Laou, c’est El Nene qui en est la cause. “Nous avons choisi délibérément de déclencher ce sit-in au moment où El Nene était dehors. Nous avons demandé l’intervention du procureur pour qu’il vienne constater de visu que ce monsieur fait ce qu’il veut aussi bien entre les murs de la prison qu’au-dehors, où il va librement !” s’indigne un prisonnier ayant participé à l’opération. Les détenus l’avouent, l’occasion était trop belle pour eux de dénoncer la connivence d’El Nene avec l’administration de la prison, et, dans le même temps, de révéler les pratiques humiliantes que leur faisait régulièrement subir le trafiquant. “Nous avons bloqué les portes des cellules avec les lits et avons fait un chahut du tonnerre pour réclamer la visite du procureur !” lance un autre détenu.
Pour sa part, l’administration pénitentiaire et de la réinsertion s’est contentée de publier un communiqué laconique, où elle précise qu’un “sit-in a été observé mardi à la prison locale d’Oued Laou, à la suite d’altercations entre certains détenus, dont le prisonnier Mohammed Tayeb El Ouazzani, dit ‘El Nene’, ayant donné lieu à des actes de violence”. Puis, le lendemain, une mise au point a été adressée à la presse pour “éclairer” l’opinion publique et affirmer sans complexe que “le dénommé El Nene n’a pas pris la fuite, mais se trouve bien dans l’établissement pénitentiaire”.
Un luxe de précautions qui n’a pas empêché les sécuritaires de tous poils d’affluer à Oued Laou dès l’éclatement de l’incident, et d’ailleurs d’y camper encore à l’heure actuelle, même si l’on a transféré El Nene dès l’aube du mercredi 28 à la prison centrale de Kenitra.
Et puis on a, bien sûr, tenté d’apaiser la colère des prisonniers par divers moyens. Au programme de l’“opération bons offices”, la visite d’Assia El Ouadie, célèbre membre de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, au centre pénitentiaire le mardi suivant… D’après la thèse officielle, “les causes de l’incident sont liées à des règlements de comptes ayant probablement un rapport avec des situations antérieures à la période de détention d’El Nene et des prisonniers impliqués dans l’incident”. Que tout cela est joliment dit… Quand les détenus, eux, affirment qu’“El Nene jouissait de privilèges incroyables, d’un traitement préférentiel qui lui permettait de se comporter comme le véritable patron de la prison” ! Ainsi, l’on rapporte qu’il y a deux mois il a violemment frappé un détenu au visage, qui refusait de se livrer à un jeu sordide, lequel consistait à simuler pour les détenus une course de chiens ; le gagnant touchait une poignée de billets de 200 Dh… “De toute façon, même si vous n’avez aucune raison de l’importuner, El Nene pouvait trouver à tout moment une raison pour vous faire casser la gueule par ses sbires”, s’indigne un prisonnier ayant osé tenir tête au caïd avant d’être transféré dans un centre de détention du Nord. “Son statut de parrain ne peut apparaître à travers ses seules frasques, assez banales dans l’univers de la prison. On ne s’improvise pas parrain, El Nene a une réputation de cruauté, voire de sadisme, qui le précède et qui terrorise les gens”, rappelle une source de la sécurité.
Laquelle ajoute que la chronologie de ses frasques (vols, viols, bagarres, coups et blessures en série, meurtre) a son utilité, car, dans ce milieu, on joue plutôt à se faire peur.
“El Nene, qui mène sa vie avec une spontanéité presque infantile du fait de sa puissance financière, passe son temps entouré de béni-oui-oui, totalement déconnectés de la réalité, car ils vivent avec lui ses frasques et n’ont pas vraiment besoin de travailler pour vivre”, précise un ancien dealer de Tétouan. Dans le lot des loubards, on trouve des repris de justice, mais également des “fils de bonne famille”, dont les papas occupent des postes importants dans l’administration, et qui offrent au parrain une amitié bien utile contre des arguments sonnants et trébuchants.
Aujourd’hui, même derrière les barreaux, le baron supervise d’une main de fer son trafic de haschich. D’ailleurs, il lui est arrivé d’y prendre physiquement part. “On le surnomme ici ‘le pilote de la mer’ tant il est habile à foncer à bord de son Zodiac quel que soit le temps”, révèle un vieux pêcheur d’Oued Laou, qui baisse la voix pour préciser : “Il a participé à trois opérations de transfert de haschich durant cet été alors qu’il était supposé être derrière les barreaux…” La police espagnole donnerait cher aujourd’hui pour mettre la main sur celui qu’elle considère comme le premier parrain du trafic de drogue et du blanchiment d’argent de la Costa del Sol et de Sebta. C’est qu’à 23 ans celui qui s’appelle Mohamed Taieb Ahmed, et qui a été surnommé tour à tour El Billy et El Nene, était déjà un véritable caïd en Espagne.
Mais son premier succès médiatique date de 2002. Le 5 octobre, il ne rentre pas de sa permission de fin de semaine au pénitencier de Victoria Kent de Madrid. Arrêté trois ans auparavant, à la suite de nombreuses condamnations, notamment pour avoir agressé un membre de la Guardia civil et autres joyeusetés du même acabit, El Nene s’est tout simplement fait la belle. Il se réfugie alors au Maroc et se fait baptiser Mohamed El Ouazzani. Malgré la demande d’extradition des autorités espagnoles, il ne sera jamais dérangé dans sa somptueuse villa en front de mer, à Marina Smir.
Considéré par la presse espagnole comme l’enfant prodige du trafic de drogue international, El Nene se meut comme un poisson dans l’eau entre son quartier général de Sebta et les côtes espagnoles. Son homme de confiance, un certain Abdeslam, concessionnaire à ses heures perdues d’un centre de lavage de voitures à Tétouan, a pour mission de réaliser les vœux les plus fous du parrain : cela consiste autant à stocker des tonnes de haschich qu’à accueillir les limousines du gratin politique du pays ou encore à préparer des soirées hard avec filles et alcool à gogo. Le caïd, bel homme de surcroît, portant bien la trentaine, est réputé pour être un coureur de jupons infatigable. Longtemps, il a défrayé la chronique mondaine de Sebta et de Marbella, parce que les femmes, il les apprécie d’autant plus quand elles sont mariées…
Dans son ouvrage Ruta del hachis, le spécialiste espagnol du trafic de drogue, Rafael Rosselo Cuervas Mons donne moult détails sur le parcours et le train de vie luxueux du trafiquant. Citant un de ses ex-lieutenants, l’auteur parle du jeune parrain roulant en Ferrari et en Porsche, entouré de gardes du corps et de superbes jeunes filles. Le petit loubard analphabète du bidonville de Barrio Principe à Sebta, qui avait fait son baptême du feu à 14 ans en convoyant des sacs de kif pour le compte des Echeeri ou des Arbitis, a bien compris le parti à tirer de son expérience acquise auprès des multinationales de la drogue.
Concernant sa fortune, les spécialistes espagnols de la lutte contre le trafic de drogue l’estiment à plus de 12 millions d’euros. Il a eu l’intelligence de les blanchir dans d’innombrables petites affaires (téléboutiques, agences diverses, restaurants, villas…) disséminées entre la Costa del Sol et Sebta. La justice espagnole s’intéresse également à lui dans le cadre de l’enquête sur le réseau géant de blanchiment d’argent démantelé en mai 2005 sur la Costa del Sol, au terme d’une opération policière baptisée “Baleine blanche”. À suivre…
Enfin, son rôle dans l’affaire Erramach. El Nene serait le principal instigateur de la mise en scène qui a conduit derrière les barreaux le trafiquant de cigarettes. “L’affaire Erramach est l’arbre qui cache la forêt. On a notamment utilisé celui-ci pour régler des comptes personnels avec des policiers et des juges. Bien installé dans le trafic de cigarettes de contrebande, Erramach a fini par déranger les barons de la drogue qui perdaient passeurs et convoyeurs, lesquels préféraient plutôt faire dans la cigarette que dans la drogue. De plus, Erramach avait eu l’outrecuidance de ne pas se prémunir de relations haut placées pour monnayer son impunité. En clair, il a été grillé par la guerre des cartels. On parle, en outre, d’une somme d’argent faramineuse qui aurait été réglée rubis sur l’ongle par les barons du Nord pour faire disparaître Mounir Erramach du circuit”, rappelle ce connaisseur des arcanes du trafic de drogue.
Fait étonnant, on ne dispose actuellement d’aucune photographie d’El Nene. Tout pour faire de lui une légende vivante...



Témoins. Une omerta générale

Dans ce petit café d’Oued Laou, on connaît bien El Nene. On le connaît tellement bien que, dès que son nom est prononcé, les visages se ferment, les tables se vident et les regards deviennent inquiets. Dans la région, le personnage est craint comme la peste. Il est perçu par le petit peuple comme l’horrible caïd régnant sans foi ni loi sur le royaume de la drogue grâce à des appuis dans la haute administration et à une armée de loubards qui lui sont dévoués corps et âme.
Même chose au niveau de Marina Smir, les gardiens d’habitude contents de causer un brin, histoire de rompre la monotonie du cadre, vous proposent de passer votre chemin, quand ce n’est pas carrément un regard menaçant qu’ils vous décochent. Là, c’est plutôt l’argent qui est roi. “À 1.000 DH la soirée, El Nene achète le silence des gardiens, et vous n’en trouverez pas un seul qui vous confirmera qu’il a vu le baron entrer dans sa villa en compagnie de filles", déclare un voisin.
Méfiance, peur, argent, cultivant à merveille l’art de la manipulation, de la terreur et de la corruption, principales qualités requises pour faire un baron de la drogue idéal, El Nene a réussi à faire régner la loi de l’omerta.

 
 
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