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N° 194
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Recensement. Moins analphabètes, mais toujours pauvres

Ahmed Lahlimi,
Haut Commissaire au plan (AFP)
Les derniers chiffres du recensement de 2004 révèlent quelques améliorations par rapport aux statistiques de 1994. Des avancées qui doivent être nuancées. Car in fine, pendant dix ans, le Maroc a fait du surplace.


Sommes-nous plus ou moins pauvres qu'en 1994 ? Y a-t-il moins d'analphabètes au Maroc en 2004 ? Ce sont les questions auxquelles tente de répondre le Haut Commissariat au Plan (HCP). Le recensement réalisé en septembre 2004 donne de plus en plus de visibilité sur la démographie et surtout sur les conditions de vie de la
population. L'impact de ses résultats sur les projections de la croissance économique sera indéniable. Pour preuve, les analystes se plaisent à minimiser l'optimisme du gouvernement au sujet de la reprise économique à partir de 2007. L'analphabétisme est l'un des facteurs de blocage comme entrave au développement économique les plus cités. Les dernières révélations du HCP ne peuvent que conforter la théorie pessimiste.
Les statisticiens certifient que 42% de la population est analphabète. En valeur absolue, ce sont plus de 12 millions de personnes (l'équivalent du nombre d'électeurs) qui ne savent ni lire ni écrire. Il est vrai que l'évolution sur dix ans laisse apparaître une amélioration de cet indice. En 1994, année du dernier recensement, les analphabètes représentaient 55% de la population. La structuration par zone n'a pas beaucoup changé. Les ruraux sont moins instruits que les urbains. Cela n'empêche que cette avancée sur dix ans - que les politiciens aimeraient certainement mettre à leur actif - a un effet pervers. Si le taux de scolarisation est passé de 62% en 1994 à 80% en 2004, plus de 27% de la population scolarisée ne dépasse pas le niveau primaire. Ce sont des analphabètes potentiels qui siègent, ou siègeront sous peu, dans la rubrique des demandeurs d'emplois. Ce qui nous ramène à la population active.
Le recensement révèle que durant la période 1994-2004, la population active a augmenté au rythme de 2,5% par an. Ce taux ramené au rythme de la croissance démographique, la pression sur le marché du travail s'en dégage avec clarté. La population du Maroc ne progresse que de 1,4% par an. Le taux de la croissance économique réel ne dépasse pas en moyenne les 3% (2% selon certains économistes). Or, la population active s'accroît plus rapidement pour une économie dont la croissance est plutôt le fait d'une écriture comptable que d'une réelle progression structurelle. En clair, la croissance au Maroc n'a pas d'effet sur l'emploi. L'enjeu du plan d'urgence pour l'emploi devient déterminant. Le gouvernement a effectivement pris conscience que les taux de croissance économique affichés depuis plus de dix ans sont complètement déconnectés de la réalité démographique. Les résultats de l'enquête du HCP le rappellent discrètement.

Alerte à la pauvreté
Selon les chiffres du Commissariat au plan, le taux de pauvreté est passé de 16,5% en 1994 à 14,2% en 2004. Mieux encore, selon les équipes d'Ahmed Lahlimi, "le taux de pauvreté national a décliné de près de quatre fois depuis 1960. Ce déclin a été de 5,5 fois en milieu urbain et de 2,7 fois en milieu rural". Cette embellie résulte, toujours selon Lahlimi, de l'amélioration des conditions de vie. Les indices comparés pour la période 1982-2004 en attestent. Le HCP cite, dans ce registre, l'augmentation de 50% du taux de scolarité féminine, l'accès des ménages ruraux à l'eau et à l'électricité… Notons au passage que par pauvreté, il faut entendre toute personne ne disposant que de 11DH/jour en milieu urbain et de 9DH/jour pour le rural. C'est ce qu'on appelle la pauvreté relative. Si l'analyse colle à cette définition de la pauvreté, les conclusions seront biaisées. D'abord, le jeu de l'inflation n'est pas pris en compte. Un fonctionnaire touchait moins de 1000 DH pendant les années 60. Et il n'était pas pour autant considéré comme pauvre. En 2004, un salarié peu qualifié peut toucher jusqu'à 3000 DH par mois, surtout dans le bâtiment. Mais cela ne veut pas dire qu'il est sorti de l'auberge. Ses conditions de vie le classent dans la catégorie pauvre (habitat insalubre, soins médicaux quasi-absents, scolarité inachevée des enfants…). Le recensement le classe pourtant ailleurs.
Un autre paramètre fausse les conclusions du HCP. Selon le dernier rapport de la banque mondiale, le Maroc a tendance à développer la notion du travail appauvrissant. Le SMIG (près de 2 000 DH actuellement) dépasse le seuil de la pauvreté relative qui est de 1 687 DH par mois pour une famille de 5 personnes. Il ne permet pas pour autant de sortir de la pauvreté. Preuve en est la persistance de la pauvreté dans des régions à fort taux d'activité. Ainsi, la région de Marrakech, connue pour être la destination phare du tourisme marocain, est classée dans le rouge par le recensement de Lahlimi. Le taux de pauvreté y est très élevé. Pourtant, la région est génératrice d'emplois dans l'artisanat, l'agroalimentaire et le tourisme. Les salaires ne dépassant que rarement le SMIG, la population vit dans des conditions précaires. Aussi, les conclusions de Lahlimi sont à nuancer à ce niveau, surtout que la tentation est grande de faire dire aux chiffres le contraire de la réalité vécue. Celui qui dit que les chiffres sont muets est un aveugle.



Scolarisation. L'impact sur l'emploi

Faisons une addition très simple. 27% de la population instruite n'a pas dépassé le primaire. Ajoutons les 22,7% qui ont atteint le niveau du collège et du secondaire, cela donne presque 50% de la population alphabétisée et dont la majorité est en âge de travailler. Cela veut dire quoi au juste? Que le marché de l'emploi regorge de ressources peu qualifiées. Que cette population a autant d'impact sur la croissance que celle qui ne sait ni lire ni écrire. Que, enfin, un vaste chantier de qualification doit être ouvert. D'ailleurs, toutes les entreprises étrangères installées à Tanger Free Zone estiment que l'handicap majeur du Maroc est l'absence de main d'œuvre qualifiée. Et elles savent de quoi elles parlent. Ces entreprises opèrent, pour leur majorité, dans les industries automobile et électronique. Deux secteurs que le Maroc veut renforcer davantage. Aussi, le recensement de Lahlimi apporte une radioscopie précise sur le potentiel humain au Maroc. Le HCP n'a pas encore révélé toutes ses cartes. Des informations chiffrées portant sur le niveau et les types de formation professionnelle seront les bienvenues. Surtout si elles sont comparées aux données du recensement économique réalisé par le HCP.

 
 
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