Politique. Quand nos leaders rêvent
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Les rêves des adlistes érigent
cheikh Yassine en futur Calife
du Maroc. (AFP)
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Depuis que Cheikh Yassine a érigé ses visions oniriques en argument politique, l'irrationnel a refait irruption dans notre vie publique. à y voir plus près, plusieurs politiciens, et à leur tête Hassan II, avaient suivi la même voie occulte.
Le quartier ne paie pas de mine. à Salé, Hay Salam, côté jardin, dans ses ruelles sales, parmi ses maisons à moitié construites, une porte peinte en rouge laisse entrevoir un salle d'attente. C'est là que se bousculent de nombreux hommes politiques. Trônant dans un fauteuil de cuir, le personnage est bien coté sur le marché de l'occulte. Il s'est |
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fait son porte-feuille clients grâce au bouche à oreille. Sa solide réputation en matière de confection de talismans et autres gris-gris, en a fait l'oniromancien* attitré de grosses pointures du monde politique. Ce spécialiste qui se dit "épaulé par une armée de génies" avoue néanmoins jouer plus souvent le rôle du psychologue chargé de rassurer, que celui de l'oniromancien. Dans son "cabinet", le décor est romanesco-moyen-âgeux. Bougies de couleurs, bâtons d'encens et autres "ustensiles" d'usage tels que le brasero, la plume de roseau et l'encre noire, et sur une table, à portée de main, le fameux Tafsir Al Ahlam (Interprétation des rêves) d'Ibn Sirine. C'est la bible de l'interprétation des songes, parfait bréviaire du débutant en la matière. L'occultiste balaie d'un geste de main la critique "je ne l'utilise que pour les songes que je n'arrive pas à interpréter. Il m'arrive de choisir une interprétation qui convient le mieux à la situation sociale et politique du personnage !". Autrement dit, il est permis de tricher à condition d'apaiser les inquiétudes du chaland.
"Je viens juste de recevoir le chef d'un parti qui me rend souvent visite, obsédé qu'il est, par un songe récurrent et particulièrement désagréable" rapporte le magicien, qui se garde bien de dévoiler l'identité de ses clients. Ex-ministres en mal de ministrabilité, hommes politiques sur le retour, chefs de parti taraudés par la peur de se faire débarquer, le quinquagénaire interprète à tour de bras rêves, songes et cauchemars du gotha R'bati. D'après lui, ils seraient nombreux, les hommes politiques à faire de la consultation pour interprétation des rêves, leur sport favori. Depuis l'époque des pharaons, les rêves "prémonitoires sont interprétés par des devins. Pour s'assurer de l'avenir d'une nation, connaître l'issue d'une guerre, ou tout simplement décider d'un choix politique".
Une tradition que ne désavouent pas les hommes qui ont côtoyé le souverain défunt. Hassan II ne faisait pas un pas sans consulter les oracles. Avide d'en savoir toujours plus et très porté sur les sciences occultes, il s'était entouré d'une armée d'oniromanciens et autres fqihs patentés. "Parfois, ses songes, il se contentait de les raconter à des intimes comme son bouffon ou son cuisinier, eux-mêmes versés dans les sciences occultes", rapporte un de ses anciens collaborateurs, avant de rajouter : "Le roi, avant chaque grande échéance, se faisait interpréter ses songes pour être sûr de prendre la bonne décision. Quand il voulut engager le pays dans la fameuse marche verte, il n'a pas hésité à se déplacer en hélicoptère pour consulter Haj Lahbib, qui présidait une zaouia située dans la montagne à quelques kilomètres de Tafraout". Il entretenait avec Haj Lahbib, ainsi qu'avec la plupart des chefs spirituels des autres confréries, des relations privilégiées. Il a d'ailleurs fait construire une route à travers la montagne pour faciliter l'accès de la Zaouïa.
L'onirisme politique n'est cependant pas l'apanage du Palais, puisque ce sont les adeptes de cheikh Yassine qui ont érigé le songe en véritable arme politico-médiatique. Quand les militants s'expriment sur la chute de la monarchie, ils font référence à un songe d'un disciple qui voit Yassine dans la peau de Hassan II. L'interprétation qui en est faite est que "la chute du régime pourrait avoir lieu en 2006". Une théorie avalisée par le cheikh lui-même, au cours d'une rencontre avec ses disciples et reprise sur le site Internet de la Jamaâ, puis largement médiatisée. "L'année 2006 entrera dans l'histoire du Maroc, d'où la nécessité d'établir un plan d'action à la hauteur des évolutions". Telle a été la "prophétie" de Yassine. Loin d'être un vu pieux, cet ultimatum, à inspiration onirique, répond à une logique politique profane : La situation est on ne peut plus catastrophique. Or, plus le déclin est grand, plus il y a de possibilités de changement. Prédiction prise au sérieux par tout ce que compte le pays comme services spéciaux et qui a fait l'objet de rapports fleuves détaillant le songe et s'intéressant plus particulièrement au message politique qu'elle sous-entend. Une délégation a même fait le déplacement en Espagne pour une consultation auprès d'une célèbre voyante espagnole, histoire de contredire la vision.
Sur le site de la jamaâ de Yassine, une rubrique est entièrement dédiée aux "moubachchirates" (songes prémonitoires plutôt positifs) des adlistes. Dans ces morceaux choisis, les disciples s'accordent tous pour voir l'instauration de la khilafa au Maroc comme imminente, avec à sa tête, Abdessalam Yassine. Nabil.H, de Sidi kacem raconte qu'il s'est vu dans une sorte de prison : "Un des frères m'a dit : récite bien le dikr, car il ne reste plus que six ans et j'ai compris qu'il parlait de l'instauration de la khilafa au Maroc". Quand à Jamal.H, qui aurait carrément vu le Prophète sur un cheval blanc, il raconte que "ce dernier est descendu et a fait monter Sidi Abdeslam à sa place. Puis il lui a crié "cours !" et Sidi Abdeslam s'est exécuté. J'ai demandé au Prophète ce que cela voulait dire, il m'a répondu : c'est Yassine qui accomplira le travail que j'ai entamé !"
Dans cette foire aux rêves, Yassine est souvent cité avec la formule révérencielle qui sied au quatre califes de l'Islam. "Le songe est beaucoup plus qu'un thème de débat au sein de cette mouvance, il s'agit d'une véritable doctrine qui régit le quotidien de la jamaâ et les réunions politiques. Selon cette doctrine, le cheikh étant continuellement en contact avec Dieu, il est inspiré par une vérité transcendante et de ce fait, ses rêves constituent pour ses disciples l'une des plus importantes sources de savoir. Ainsi, les prédictions du cheikh ont valeur de référence et ne peuvent être remises en question", constate un politologue. Fathallah Arsalane, numéro deux et porte-parole d'Al Adl wal Ihsane, explique quant à lui la place du songe dans la pratique politique de la jamaâ "nous croyons à la force du songe parce qu'il fait partie du mystère divin. Il s'agit là d'une porte d'entrée vers l'invisible qui a été ouverte aux musulmans dans la légalité la plus absolue. Cela ne nous empêche pas de prendre acte des prémonitions divines tout en continuant à travailler à améliorer nos conditions morales, matérielles et politiques".
De tous temps, les hommes politiques ont cru et eu recours aux rêves prémonitoires. Les personnages les plus célèbres n'ont pas échappé à la tentation de savoir ce qui les attendait. Jules César avait rêvé de son propre assassinat, Mitterand se faisait expliquer ses rêves par une dame et la plupart des chefs d'état arabes ont recours à des spécialistes de l'occulte. Jung parlait de l'inconscient s'exprimant dans les rêves en ces termes : "Ce joueur d'échecs, invisible, gagne toujours la partie". Les hommes politiques, eux, veulent maîtriser cette part d'inconnu en allant toujours plus loin dans l'interprétation des songes. "Face à l'absurdité des pressions internationales et aux incertitudes politiques de tous les instants, au Maroc, l'onirisme et l'occulte remplacent souvent la raison à tel point que parfois, la gestion de la chose publique semble relever de la fiction. C'est ce qui explique l'engouement des hommes politiques Marocains pour l'onirisme d'une manière particulière et le recours aux sorciers de manière générale", rappelle ce spécialiste qui a pignon sur rue à Rabat.
*Spécialiste de l'interprétation des rêves
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