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Par Armandine Penna, envoyée spéciale à Sebta et Melillia
Le grillage de la mort
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À peine remis de leurs blessures,
les migrants pensent déjà
à récidiver (AFP)
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Ces dernières semaines, les migrants subsahariens ont adopté une nouvelle stratégie : le passage en force des barrières entourant les présides de Sebta et Melillia. Le Maroc et l'Espagne changent aussi de stratégie. Reportage.
Aquelques centaines de mètres à l'ouest de Bab Sebta, la douane de l'enclave espagnole, des employés espagnols sont en train de réparer la clôture frontalière. Ils ajustent à nouveau les fils barbelés autour du double grillage métallique, sur cette portion haute de trois mètres. On y voit encore des habits en lambeaux, une balle en caoutchouc et des tâches de sang sur le sol. |
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C'est ici, au bord de l'oued asséché de Daouyate, devant les maisons du douar du même nom, qu'a déboulé dans la nuit du 28 au 29 septembre une avalanche de migrants subsahariens. Depuis, trois autres assauts ont eu lieu, lundi 3 octobre, mercredi 5 et jeudi 6 au petit matin. Les deux dernières tentatives ont buté sur le grillage de Melillia, l'autre enclave espagnole. Le scénario se répète : les clandestins se jettent par centaines sur le grillage, ils l'escaladent à l'aide d'échelles construites en branchages, souvent à mains nues. Des centaines réussissent à pénétrer ainsi illégalement dans la forteresse européenne, au prix de nombreux morts et blessés. Bilan de la semaine (jusqu'à l'heure où nous mettons sous presse), 11 morts. Les "brûleurs" sont malmenés dans la bousculade, déchirés par les barbelés et sont touchés par la violente riposte des gardes-frontières espagnols et marocains, qui n'hésitent pas à tirer à balles réelles.
Allongés sur leur lit de "l'hôpital civil" de Tétouan, sept Subsahariens touchés lors du premier assaut se remettent doucement de leurs blessures. Abdou a été touché par une balle réelle, avant d'être refoulé directement au Maroc par une "petite porte", sans aucune forme de procédure légale. Le substitut du procureur du roi, le juge d'instruction et le commissaire de police chargé de l'enquête côté marocain défilent dans la chambre. Ils demandent avec insistance : "Qui a tiré ?". Abdou ne veut pas mentir : "Dans la confusion, je n'ai pas bien vu ce qui se passait derrière".
Les autorités espagnoles ont insinué dans un rapport préliminaire que les tirs qui avaient atteints les Subsahariens, provenaient du côté marocain. Le Maroc conteste, dans un premier temps, arguant que ses militaires n'ont pas le droit de faire usage de leurs armes. Chacun se renvoie la responsabilité. Quelques jours plus tard, les deux parties parviennent à un accord inédit : le renvoi au Maroc des subsahariens qui ont forcé le grillage et sont passés de l'autre côté des clôtures. Annoncée à Melillia par la vice-Premier ministre espagnole, Maria-Teresa de la Vega Sanz, chargée par ailleurs d'immigration, cette nouvelle disposition déterre un accord de 1992, jusque-là exclusivement appliqué aux herragas marocains.
Les forces de sécurité marocaines et espagnoles, qui s'étaient laissées déborder par l'afflux des "grimpeurs" de grillage, trouvent, là, une parade pas très orthodoxe. Car si c'est la première fois que des migrants utilisent cette stratégie pour entrer par effraction dans les deux présides, ils s'y exercent depuis quelques semaines déjà. Depuis fin août, des milliers de clandestins ont fait une dizaine de tentatives, aux abords de Melillia. Au moins quatre personnes y auraient perdu la vie. Quant aux blessés, ils se comptent par centaines.
Yaya, jeune Guinéen d'une vingtaine d'années, aujourd'hui installé au Ceti de Sebta (Centre d'accueil temporaire), a eu le talon entaillé. Il assume le côté sacrificiel de l'assaut auquel il a participé : "Quand tu as vraiment envie de l'Europe, tu la regardes de l'autre côté du grillage et tu fonces. Tu sais que certains vont entrer et d'autres non. C'est le destin". Selon lui, c'est le resserrement des contrôles qui les pousse à jouer le tout pour le tout: "Depuis plusieurs mois, on était bloqués. Alors on s'est dit que c'était le seul moyen !".
Son compatriote Mohamed raconte son année passée à vivre sous des tentes de fortune, dans la forêt de Bel Younech. "Les militaires marocains venaient nous courser en pleine nuit". L'ONG Médecins Sans Frontières vient de publier un rapport, après deux ans de travail avec les migrants en transit au Maroc. Le constat est sans appel : plus le phénomène migratoire augmente, plus la répression fait mal. 44% des violences répertoriées sont attribuées aux forces de l'ordre marocaines et 18% à leurs collègues espagnols.
Des mauvais souvenirs pour Yaya, Mohamed et les deux cents autres Subsahariens installés dans le Ceti (centre d'accueil temporaire) désormais saturé. Yaya rêve de reprendre les études, Mohamed de devenir footballeur. "Tout ce qu'on demande, c'est une vie meilleure et un travail pour envoyer de l'argent à nos familles". Aujourd'hui, avec ce nouvel accord entre le Maroc et l'Espagne, le passage en force ne les autorise plus au rêve.
Quant aux candidats malchanceux, restés de l'autre côté du grillage, leur situation est pire. Les forces de sécurité marocaines ont ratissé la forêt de Bel Younech. Les tentes du campement sont parties en fumée. Des centaines de migrants en situation irrégulière ont été expulsés vers Béchar, dans le désert algérien. D'après une militante de SOS racisme en contact avec eux : "Même des réfugiés politiques détenteurs d'une carte du Haut Commissariat aux Réfugiés n'ont pas été épargnés". L'Espagne a envoyé près de 500 légionnaires en renfort de la Guardia civil. D'ici quelques mois, les clôtures devraient être partout surélevées à 6 mètres. De plus, l'Union Européenne a promis 40 millions d'euros à Rabat en échange de sa coopération sécuritaire.
Mais la plupart des migrants arrêtés au Maroc s'en moquent. Dès qu'ils seront en Algérie, ils reviendront et retenteront de passer le grillage, en inventant une nouvelle méthode s'il le faut. Comme l'assure Abdou de son lit d'hôpital : "Ils ont leurs stratégies, on a les nôtres. Seule la mort pourra nous arrêter". |
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Riposte. Déplacer le problème
Bruxelles réagit. Une mission européenne devrait bientôt venir voir ce qui se passe au Maroc, à Sebta et à Melillia. Ses conclusions vont-elles accélérer le projet européen de créer des centres de traitement des demandeurs d'asile au-delà des frontières de l'Europe, et notamment au Maroc ? En octobre 2004, l'Italie et l'Allemagne avaient relancé cette idée de "portails d'immigration", soit-disant dans le but d'éviter que les migrants ne risquent leur vie à passer les remparts. La France et l'Espagne se sont déclarés réticentes. Mais le projet semble faire doucement son chemin. Le réseau Migreurop, collectif de militants contre l'enfermement dans la politique migratoire européenne, met en garde : "Il s'agit de créer des camps de détention et de tri des étrangers, dans une logique sécuritaire et non humanitaire". Le chercheur Mehdi Lahlou, spécialiste en relations internationales, accuse les associations marocaines de la plate-forme de protection des droits des migrants (qu'il vient de quitter) de se plier peu à peu à la volonté d'externalisation de l'Union européenne. "Nous condamnons toute sous-traitance de la répression", se défend quant à lui Khalil Jemmah, président de l'Association des familles de l'immigration clandestine (Afvic), coordinatrice de la plate-forme. |
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