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N° 195
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Question d’argent
(Face aux migrants, nous devons agir, mais humainement. L’Europe, elle, doit payer.)

C’est inhumain de laisser des gens vivre comme des bêtes dans des forêts. C’est inhumain de tirer sur des gens qui tentent de franchir une barrière. C’est inhumain de déporter des gens dans des bus, sous escorte armée, vers des destinations inconnues. C’est inhumain d’abandonner des gens sans eau ni vivres au milieu du désert… Voilà ce que répètent les médias européens en boucle, depuis un mois, en pointant un doigt accusateur vers les autorités marocaines. Et ils ont raison. Question image (surtout pour un pays aussi maladivement préoccupé de son image que le Maroc), c’est un désastre complet.
D’un autre côté, “l’Europe égoïste” n’a pas à nous faire la leçon tout en continuant à se cadenasser. Et “l’Algérie laxiste” devrait mieux surveiller sa frontière. Voilà ce que répondent nos officiels. Ils ont raison aussi. Mais cela ne règle rien sur le terrain. La seule décision concrète qui ait été prise jusqu’à présent, c’est de convoquer une “réunion multiétatique” pour “réfléchir ensemble”. Ce qui n’a rien de concret.
Concrètement, pour empêcher les migrants d’entrer par l’Algérie, il n’y a pas d’autre moyen que de clôturer la frontière, longue de plus de 1000 kilomètres, puis de la surveiller efficacement. Non ce n’est pas impossible : nous avons “muré” plus que ça, dans le sud. Il suffit d’avoir l’argent. Combien ? Personne n’a fait le calcul. Quant aux clandestins déjà présents sur notre sol, nous n’avons ni les moyens ni, comme l’Europe, le devoir moral (voire historique, vu son passé colonial) de les accueillir. De toute façon, ce n’est pas ce qu’ils cherchent. Pour eux, le Maroc n’est qu’une terre de transit. Notre unique devoir moral consiste à les traiter avec dignité : leur fournir un abri, de la nourriture et des soins corrects… en attendant de les raccompagner chez eux. Pour cela, il faut former nos forces de l’ordre, construire et équiper des centres d’accueil, les faire tourner, prévoir et organiser les voyages, etc. Combien tout cela va-t-il coûter ? Personne, là aussi, n’a fait le calcul.
Plutôt que de geindre, nos officiels devraient faire ces calculs (et sans doute beaucoup d’autres, que les experts détermineront). Et les brandir, avec force et conviction, à la face de l’Europe moralisatrice. Au lieu de dire, comme le ministre de l’Intérieur El Mostafa Sahel, que les Européens devraient “élaborer un plan Marshall pour l’Afrique” (ils le savent déjà, et ils ne comptent pas le faire), il faudrait leur dire : vous voulez qu’on vous aide à bloquer ces gens tout en les traitant avec égards ? Voilà un plan d’action, voilà combien ça va coûter. Donnez-nous cet argent, et nous le ferons. À vue de nez, ce sera beaucoup, beaucoup plus cher que les 80 millions d’euros que M. Sahel dit dépenser aujourd’hui, tout en affamant et en brutalisant ces pauvres gens. Mais quand l’Occident se retrouvera avec un plan d’action cohérent et volontaire, et une facture de quelques milliards d’euros sous le nez, chacun sera placé, enfin, devant sa vraie responsabilité. Nous : agir, mais humainement. L’Europe : payer.
Et s’il elle refuse ? Alors qu’elle se débrouille toute seule sur ses frontières. Nous ne ferons plus rien pour empêcher les migrants d’escalader les barbelés de Sebta et Melilia, et nous refuserons mordicus, arme au poing, toute réadmission. Que les Espagnols tâtent un peu de l’inhumain. Peut-être que ça les aidera à mieux nous comprendre.

 
 
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