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Subsahariens. Maroc : du transit au terminus
Équipe nationale. Les leçons d’un échec
Histoire. Quand le Maroc voulait acheter la bombe A
Dayzine. Ghir bechwiya
N° 195
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Subsahariens. Maroc : du transit au terminus
Équipe nationale. Les leçons d’un échec
Histoire. Quand le Maroc voulait acheter la bombe A
Dayzine. Ghir bechwiya

Par Driss Ksikes

Subsahariens.
Maroc : du transit au terminus

(MSF)
Les Subsahariens sont refoulés en masse et pas toujours dans les règles de l'art. Le Maroc joue (mal) au gendarme de l'Europe. Mais, en plus de manquer de moyens, il est piégé par une Algérie-passoire et une Espagne de plus en plus étanche.


Les immigrés subsahariens ont le malheur d'être africains et de vouloir fuir la misère. Et le Maroc a le malheur d'être le dernier maillon d'une chaîne africaine qui ne mène plus en Europe. Tout cela est connu. Mais depuis que ces clandestins désillusionnés ont décidé de braver en masse les clôtures entourant Sebta et Melillia, que quatorze ont péri
(sous les balles marocaines ?), que 73 clandestins ont été remis par les espagnols à Rabat et que le ministère de l'Intérieur s'est attelé à refouler quelque 5000 Subsahariens, le Maroc s'est transformé médiatiquement de victime en bourreau.
Chefs d'accusation, basés sur les témoignages distincts de Médecins sans Frontières (MSF) et de l'Association des Familles des Victimes de l'Immigration clandestine (AFVIC) : plus de 600 immigrés menottés, sans preuves pour quelque crime commis ; des enfants et femmes enceintes maltraités ; quelques “demandeurs d'asile” refoulés ou arrêtés sans profiter du droit au recours que leur garantit la loi anti-immigration marocaine (liberticide, par ailleurs) ; des centaines d'immigrés acheminés, trois jours durant, à bord de bus vers des camps militaires à Dakhla, et d'autres lieux non identifiés à Guelmime et Assa Zag.
Que s'est-il passé au juste ? à côté des 1118 clandestins, Maliens, Sénégalais et Nigérians, que leurs pays respectifs ont bien voulu réadmettre par vols charter, les autres étaient restés en ballottage. Entre qui et qui ? D'un côté, les services de gendarmerie qui voulaient les acheminer vers la Mauritanie, rétive à servir de courroie de transmission, et de l'autre côté, l'embryonnaire direction de l'immigration qui préférait les rassembler en attendant que soit signé un accord de réadmission avec leurs pays respectifs. Entre temps, une pratique de refoulement, longtemps menée dans la plus totale discrétion, est révélée au grand jour. Et le Maroc, mis dans l'embarras.

Espagne : Terminus, no pasaran !
Si le Maroc s'est mis entre le marteau et l'enclume, c'est d'abord pour montrer patte blanche aux Espagnols. Depuis que le roi Mohammed VI avait déclaré à El Pais, en décembre 2002, “nous enregistrons que l'immigration pose un vrai problème pour l'Espagne”, le Maroc a presque doublé ses effectifs (de 5000 à 8600 agents) pour endiguer le fléau de ce côté ci de la Méditerranée. Résultat, le nombre de clandestins interceptés a doublé entre 2003 et 2004. Aujourd'hui, avec le Système Intégré de Vigilance Extérieure (SIVE), qui permettra aux frontières de l'Espagne (Détroit et Iles Canaries) de devenir à 100% étanches, “le Maroc cesse d'être une station transit et devient une halte terminus”, explique Mehdi Lahlou, spécialiste de la question migratoire. Il le devient d'autant qu'il a accepté, de plein gré et de manière inédite, de recevoir des Subsahariens refoulés par l'Espagne.
Félicitée par le chef de la diplomatie espagnol, Miguel Angel Moratinos, Rabat n'aimerait pas vraiment que son voisin du Nord lui refile à chaque fois le bébé. “Nous n'avons pas appliqué les accords de 1992, c'était tout juste un geste amical”, explique le wali Mohamed Amzazi, directeur des affaires internes au ministère de l’Intérieur. Lesdits accords stipulent que tout Subsaharien, ayant transité par le Maroc et échoué sur le territoire espagnol est susceptible d'être remis aux autorités marocaines. Or, depuis 1992, date à laquelle Driss Basri avait accepté les termes de cet accord, le Maroc l'a quasiment enterré. “Les négociateurs marocains ont tellement tergiversé là-dessus, qu'aujourd'hui encore aucune loi d'application n'a été adoptée”, ajoute Amzazi. Conséquence de quoi, les centres d'accueil prévus dans cet accord, pour héberger momentanément les refoulés, n'existent pas encore. D'où le périple, sinueux et incertain, que le Maroc a fait subir, la semaine dernière, aux Subsahariens indésirables.
Vu ainsi, le Maroc se serait montré conciliant avec Madrid et, à travers elle Bruxelles, pour que les deux bénissent la sèche éviction qu'il fait subir à ces clandestins qui s'accumulent, faute d'issue au Nord. Officiellement, la manœuvre s'avère payante. Le Maroc est même en train de construire, avec la complicité espagnole, une piste autour de Melillia, pour mieux prévenir de futurs assauts suicidaires, très coûteux médiatiquement. Au demeurant, critique Lahlou, “le Maroc accepte, de plus en plus, de gérer les flux migratoires à la place des Européens”. Il se trouve alors confronté à deux écueils : le racisme latent des marocains et la condescendance des européens. Sur le chapitre du racisme, il suffit de se rappeler que lors de la discussion de la loi anti-immigration, Abdellah Baha (PJD) avait prévenu contre “le risque de prolifération du Sida que comporte l'arrivée des subsahariens”. Allégation, dernièrement reprise par le quotidien Al Ahdath à sa Une. Aujourd'hui, malgré un chiffre global de 30.000 Subsahariens (réguliers et irréguliers) et un taux de criminalité très bas (0,2% en prison pour délinquance), l'image qui en est véhiculée est peu reluisante. En réaction à cette discrimination sociétale, mais aussi à la manière brutale des autorités marocaines (détaillée dans le dernier rapport de MSF), que fait l'Europe ? “Elle envoie des ONG et autres experts pour nous apprendre à mieux nous comporter avec ces populations dont elle ne veut plus entendre parler”, ironise, à juste titre, Lahlou.

Algérie : De passoire à citadelle
Dans cette histoire, le Maroc est pris au piège. D'un côté, l'Algérie laisse passer et de l'autre, l'Europe bloque l'entrée. Au milieu, le Maroc devient une impasse. “Or, même si nous sommes un pays d'échange, nous refusons de subir les effets d'une traite humaine”, confie un haut responsable au gouvernement. Quel rôle joue l'Algérie dans cette histoire ? Numériquement, “90% des migrants Subsahariens qui échouent en Espagne proviennent de la frontière algérienne”, écrivait le journal catalan La Vanguardia, sur la base d'une étude de terrain. Nos voisins (belliqueux, soit dit en passant) ont, depuis des années, un réservoir de Subsahariens travaillant du côté de Hassi Beïda dans la maçonnerie et autres métiers de fortune. Aussi, arguent-ils, ne pas pouvoir faire de tri face à l'arrivée massive de migrants du Mali, du Tchad ou de Libye. Quant à leur bloquer l'accès au Maroc, il ne faut pas trop rêver. Ayant toujours dit que “la question des frontières était une affaire entre le roi du Maroc et moi”, le président Abdelaziz Bouteflika en joue. “Cela lui a permis de faire d'une pierre trois coups : créer la brouille entre Rabat et Madrid, dégrader l'image du Maroc auprès des états africains (le Sahara n'est jamais loin de ses calculs) et garder une monnaie d'échange pour des négociations éventuelles”, s'accordent à dire les connaisseurs du dossier. La preuve, un émissaire du gouvernement algérien a déclaré la semaine dernière à Rabat, “nous ne verserons pas un centime pour les frontières et si l'UE veut les sécuriser, elle n'a qu'à payer”.
Aujourd'hui, fait inédit, les Espagnols ont noté, dans un rapport remis à l'UE, “la responsabilité avérée de l'Algérie dans le flux migratoire”. Mais que propose l'Europe pour régler le problème ? Elle promet au Maroc, depuis 2002, 42 millions d'Euros, sans les lui verser. “Avec le nombre d'experts dépêchés dans ce cadre, on se demande même s'il en reste quelque chose”, ironise un haut responsable. Une partie de l'Europe incite, par ailleurs, le Maroc à créer des centres de tri. “Pas question”, rétorque officiellement Rabat. Parce que cela voudrait dire imposer des visas aux pays riverains du Sud. Enfin, le dernier rapport de la CNUCED* révèle que les investissements directs de l'Europe en Afrique ne représentent que 2%. Autant dire, que rien n'est fait pour fixer les populations africaines là où elles sont. Donc, même si le Maroc les renvoie à la case départ, ils ne tarderont pas à revenir. Même s'ils devaient buter sur la plaque terminus.

*Conférence des Nations-Unies sur le Commerce et le Développement

 
 
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