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N° 196
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Idara land
(On parle de mettre à niveau l’administration, de former les fonctionnaires...
Mais c’est une thérapie de groupe qu’il leur faudrait.)

Dans une autre vie, j’ai été “cabinard” dans un ministère. J’en garde une anecdote pleine d’enseignements, que je voudrais vous raconter. Le ministre sous les ordres duquel je travaillais avait voulu, au début de son mandat, réunir tous ses cadres pour leur parler de ses nouvelles orientations. Mais nous ne disposions pas d’une salle assez grande pour cela. J’ai donc été envoyé en repérage au siège d’un autre ministère, qui disposait d’une salle de conférences. Ma mission : m’assurer, de visu, que la salle était suffisamment grande pour abriter 140 cadres. Une formalité.
J’arrive donc à l’autre ministère. La salle de conférences est au rez-de-chaussée et elle est fermée. On m’assure que c’est le chef du service équipement qui a la clé. Deux minutes plus tard, je suis devant ce Monsieur. Je me présente, lui explique tout et lui demande de m’ouvrir la porte. Il hésite, ne sait pas quoi faire, se gratte la tête… et me lâche finalement qu’il faut voir avec son supérieur, le chef de division - chez qui il se propose de me conduire. Allons-y. Arrivés chez le chef de division, je déroule à nouveau ma requête. Gêne, hésitation, hochements de tête navrés… À son tour, le chef de division se déclare incompétent et m’oriente vers le chef de direction (ou directeur). Je commence à m’énerver, mais décide d’y aller quand même. Les deux sous-chefs m’emboîtent le pas. Nous voilà devant le chef de direction. Et ça recommence ! Il se dandine, balbutie une phrase où il est question de secrétaire général en déplacement… Cette fois, je sens la rage me submerger. “écoutez, dis-je au chef de direction en marchant vers lui, le doigt pointé sur son torse, tout ce que je veux, c’est jeter un coup d’œil à cette salle. Même pas entrer, juste jeter un coup d’œil. Du dehors ! Alors vous allez m’ouvrir cette porte, et si la salle me convient, je vais revenir chez mon ministre, qui va faire un écrit officiel à votre ministre, qui va faire un écrit officiel au secrétaire général, qui va faire un écrit officiel au chef de direction, qui va faire un écrit officiel au chef de division, qui va faire un écrit officiel au chef de service. Vous allez avoir 5 écrits officiels avec 5 tampons, ça vous va, ça vous tranquillise ??!!!”. À la fin de ma tirade, le chef de direction, qui n’avait cessé de reculer, est, physiquement, dos au mur. Et c’est là, les bras levés comme si mon index était un revolver, qu’il me lâche LA phrase : “Mais, mais… je ne peux pas prendre d’initiative, quand même !”.
Instantanément, ma rage retombe. Je ne peux rien contre un aveu aussi honnête, aussi désarmant de sincérité. Je m’excuse platement et me dirige, malheureux à en pleurer, vers la porte de sortie. Ma mission est un échec complet. Mais l’histoire n’est pas finie. Me voyant ressortir tête basse, le chaouch du ministère me demande gentiment ce qui m’arrive. Je lui explique mon problème d’une voix brisée. “Quoi, c’est cette salle-là que tu veux voir ? Aji, aji…”, me répond le chaouch en sortant un trousseau de clés de sa poche. Et il m’ouvre la porte en me lançant gaiement : “Yallah t’sara mâa rassek a khouya” (vas-y, promène-toi tant que tu veux, mon frère)...
La morale de cette histoire (outre le fait que j’ai démissionné quelques semaines plus tard) ? La voici : c’est dans son code génétique, le fonctionnaire lambda aura toujours pour réflexe de se cacher derrière sa hiérarchie à chaque fois qu’il sera confronté à un choix. On parle de mettre à niveau l’administration, et on prévoit divers mécanismes pour ce faire. Mais c’est une psychothérapie collective qu’il faudrait. Et le chaouch ? C’est l’exception qui confirme la règle. Il y en a certainement quelques centaines comme lui, sur les dizaines de milliers de fonctionnaires que compte le Maroc. Ce sont précisément ces gens-là qui s’inscrivent, depuis quelques mois, dans le programme de départs volontaires initié par le gouvernement. Au grand malheur de tous les usagers de l’administration (vous, moi) qui continueront, pendant longtemps, à se heurter à des portes fermées.

 
 
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