Idara land
(On parle de mettre à niveau ladministration, de former les fonctionnaires...
Mais cest une thérapie de groupe quil leur faudrait.)
Dans une autre vie, jai été cabinard dans un ministère. Jen garde une anecdote pleine denseignements, que je voudrais vous raconter. Le ministre sous les ordres duquel je travaillais avait voulu, au début de son mandat, réunir tous ses cadres pour leur parler de ses nouvelles orientations. Mais nous ne disposions pas dune salle assez grande pour cela. Jai donc été envoyé en repérage au siège dun autre ministère, qui disposait dune salle de conférences. Ma mission : massurer, de visu, que la salle était suffisamment grande pour abriter 140 cadres. Une formalité.
Jarrive donc à lautre ministère. La salle de conférences est au rez-de-chaussée et elle est fermée. On massure que cest le chef du service équipement qui a la clé. Deux minutes plus tard, je suis devant ce Monsieur. Je me présente, lui explique tout et lui demande de mouvrir la porte. Il hésite, ne sait pas quoi faire, se gratte la tête
et me lâche finalement quil faut voir avec son supérieur, le chef de division - chez qui il se propose de me conduire. Allons-y. Arrivés chez le chef de division, je déroule à nouveau ma requête. Gêne, hésitation, hochements de tête navrés
À son tour, le chef de division se déclare incompétent et moriente vers le chef de direction (ou directeur). Je commence à ménerver, mais décide dy aller quand même. Les deux sous-chefs memboîtent le pas. Nous voilà devant le chef de direction. Et ça recommence ! Il se dandine, balbutie une phrase où il est question de secrétaire général en déplacement
Cette fois, je sens la rage me submerger. écoutez, dis-je au chef de direction en marchant vers lui, le doigt pointé sur son torse, tout ce que je veux, cest jeter un coup dil à cette salle. Même pas entrer, juste jeter un coup dil. Du dehors ! Alors vous allez mouvrir cette porte, et si la salle me convient, je vais revenir chez mon ministre, qui va faire un écrit officiel à votre ministre, qui va faire un écrit officiel au secrétaire général, qui va faire un écrit officiel au chef de direction, qui va faire un écrit officiel au chef de division, qui va faire un écrit officiel au chef de service. Vous allez avoir 5 écrits officiels avec 5 tampons, ça vous va, ça vous tranquillise ??!!!. À la fin de ma tirade, le chef de direction, qui navait cessé de reculer, est, physiquement, dos au mur. Et cest là, les bras levés comme si mon index était un revolver, quil me lâche LA phrase : Mais, mais
je ne peux pas prendre dinitiative, quand même !.
Instantanément, ma rage retombe. Je ne peux rien contre un aveu aussi honnête, aussi désarmant de sincérité. Je mexcuse platement et me dirige, malheureux à en pleurer, vers la porte de sortie. Ma mission est un échec complet. Mais lhistoire nest pas finie. Me voyant ressortir tête basse, le chaouch du ministère me demande gentiment ce qui marrive. Je lui explique mon problème dune voix brisée. Quoi, cest cette salle-là que tu veux voir ? Aji, aji
, me répond le chaouch en sortant un trousseau de clés de sa poche. Et il mouvre la porte en me lançant gaiement : Yallah tsara mâa rassek a khouya (vas-y, promène-toi tant que tu veux, mon frère)...
La morale de cette histoire (outre le fait que jai démissionné quelques semaines plus tard) ? La voici : cest dans son code génétique, le fonctionnaire lambda aura toujours pour réflexe de se cacher derrière sa hiérarchie à chaque fois quil sera confronté à un choix. On parle de mettre à niveau ladministration, et on prévoit divers mécanismes pour ce faire. Mais cest une psychothérapie collective quil faudrait. Et le chaouch ? Cest lexception qui confirme la règle. Il y en a certainement quelques centaines comme lui, sur les dizaines de milliers de fonctionnaires que compte le Maroc. Ce sont précisément ces gens-là qui sinscrivent, depuis quelques mois, dans le programme de départs volontaires initié par le gouvernement. Au grand malheur de tous les usagers de ladministration (vous, moi) qui continueront, pendant longtemps, à se heurter à des portes fermées. |