Reportage. Une journée chez les pompiers
Ils sont connus pour éteindre des feux, alors que le plus gros de leur travail consiste à secourir des accidentés. Récit d'une journée ordinaire à la protection civile.
Mardi 18 octobre, 9 h du matin, caserne de la protection civile d'Aïn Sebaâ, à Casablanca. Au milieu de la cour principale, des hommes en uniforme assistent, au garde-à-vous, à la levée des couleurs nationales. Une dizaine de véhicules, camions rouges et ambulances, sont parqués tout autour. Après un Allah, Al Watan, Al Malik tonitruant, la journée démarre, sur un rituel immuable : |
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les officiers de garde, l'il sévère, jaugent la bonne tenue de leurs hommes et supervisent la vérification du matériel.
13h05. Une sirène retentit, signalant la première intervention de la journée. Le PC (poste de commandement) transmet des instructions à l'équipe que je dois accompagner, formée de deux pompiers et d'un chauffeur. Nous sautons dans un camion et roulons à une vitesse impressionnante. On nous a ordonné de rouler moins vite, mais on ne peut pas perdre de temps alors que des vies sont en danger. Chaque minute compte, commente Aziz, tout en conduisant en trombe. Nous arrivons sur les lieux. Autour de la victime (un motocycliste renversé par un taxi), une foule impressionnante, des enfants pour la plupart. Comme lors de la majorité des interventions, me disent les pompiers. En revanche, pas le moindre signe de la police.
13h50. Encore un accident de la circulation. Le blessé a déjà quitté les lieux, mais sa mobylette est toujours sur place, sous les roues d'une voiture. à peine le temps de constater les dégâts qu'un appel arrive de la caserne. Une femme a été agressée à quelques pas de là où nous nous trouvons. Quelques minutes plus tard, nous sommes sur les lieux. Mais la victime, là aussi, a déjà disparu. Les gens paniquent alors que pour leur sécurité, ils feraient mieux de nous attendre, commente un pompier, l'air las
15h45. Troisième accident de la circulation de la journée. Nous fonçons vers l'endroit indiqué par le PC. Mais nous nous retrouvons vite coincés dans un énorme bouchon, au milieu d'automobilistes stoïques, voire apathiques. La circulation est dense et j'ai nettement l'impression que la sirène et le gyrophare dérangent les automobilistes plus qu'ils ne les interpellent. Un chauffeur de taxi nous gratifie même d'un magistral doigt d'honneur. Mais Si Mohamed, le chauffeur qui a remplacé Aziz pour cette intervention, fort de ses 21 ans de métier, ne s'en laisse pas compter. Il n'hésite pas à emprunter les trottoirs et à brûler quelques sens interdits. Nous arrivons enfin. La foule entoure un camion qui vient d'écraser un motocycliste. Le blessé, dans un état grave, est installé sur un brancard, puis embarqué dans l'ambulance. Direction l'hôpital public de Sidi Bernoussi. Sur la route, les élèves d'une école secondaire (surtout des filles) applaudissent et crient leur admiration aux valeureux pompiers. Tendus par la présence d'un blessé grave dans lambulance, mes amis n'en cachent pas moins leur satisfaction. Arrivés à l'hôpital
le service des urgences est désert ! Il a fallu que l'information concernant la présence d'un journaliste circule pour que les blouses blanches consentent à venir, et à prendre le blessé en charge. Sur le chemin de retour vers la caserne, les pompiers, amers, me confirment qu'ils ont souvent des problèmes avec les hôpitaux. Parfois ils refusent même de prendre les blessés ! Ils s'enferment à l'intérieur et nous demandent d'aller ailleurs. C'est presque toujours le cas quand nous leur amenons des clochards blessés. Ils n'en veulent tout simplement pas !, s'indigne un pompier.
16h20. toujours pas d'incendie, mais un quatrième accident de la circulation. Une voiture est passée sur la jambe d'un motocycliste, qui hurle de douleur. La foule est toujours aussi dense. Pas l'ombre d'un policier, alors quon se trouve à moins de cent mètres d'un commissariat. Pire : non loin de l'accident, de l'autre côté de la rue, des policiers à bord d'une estafette de police observent la scène en curieux, ne se sentant nullement concernés. Comme à l'hôpital, c'est la vue de mon appareil photo qui les décide à venir prêter main forte aux pompiers. On charge le blessé et, à nouveau, direction l'hôpital de Sidi Bernoussi. Cette fois, les blouses blanches sont au poste et les médecins, aux aguets. Le blessé change de mains. à la seconde où nous sortons des urgences, un jeune au visage balafré et ensanglanté déboule en sens inverse, paniqué, avec à ses trousses un groupe de jeunes armés de gourdins et de barres de fer. Les trois pompiers s'interposent immédiatement. Pendant que l'un deux fait entrer le blessé dans l'hôpital, les deux autres s'engueulent avec les assaillants. C'est un voleur !, hurlent-ils. Ce n'est pas une raison pour le tuer, hurlent encore plus fort les pompiers. La tension retombe, mais les assaillants ne veulent pas s'en aller. Après une dizaine de minutes à attendre, les pompiers décident finalement de partir. Le blessé est maintenant à l'abri à l'intérieur de l'hôpital, la porte est fermée, le gardien arbore une mine farouche. Et toujours aucune trace de la police.
17h06. Un jeune sort en trombe d'un taxi et fait irruption dans la cour de la caserne en criant de toutes ses forces : Sauvez-le, il est en train de mourir, vite !. Son frère s'est électrocuté dans sa salle de bains. 3 minutes plus tard, nous arrivons au lieu indiqué, une petite villa dAïn Sebaâ. Deux des trois pompiers entrent puis ressortent, portant le blessé sur un brancard. Il est blanc comme un bâton de craie, les yeux écarquillés sous leffet de l'électrocution. Deux membres de la famille, son frère et une tante, montent aussi dans l'ambulance. Dès que Si Mohammed a démarré (en trombe), un des deux pompiers entame un massage cardiaque, tandis que l'autre lui fait du bouche à bouche. à l'avant, Si Mohamed me murmure : Mort cérébrale. Je l'ai vu dès qu'il est sorti, mais nous n'avons pas le droit de constater le décès. à l'hôpital Mohammed V, pendant qu'un médecin examine l'accidenté, on demande à son frère de payer les frais d'hôpital. Deux minutes plus tard, un médecin sort la tête de la salle d'auscultation, et hurle : Dites lui de ne pas payer les 40 dirhams, ce n'est plus la peine !. C'est ainsi que la famille est officiellement informée du décès
Alors que la sirène de la rupture du jeûne retentit, nous quittons l'hôpital Mohammed V en direction de Hay Mohammadi. Blessé bagarre, annonce la radio de l'ambulance, laconique. Le ftour sera pour plus tard
La rue indiquée est bloquée par la foule. Il est déjà mort et quelqu'un l'a emmené. Vous êtes encore une fois en retard !, hurle un témoin, sur un ton menaçant. Bientôt, c'est un concert d'insultes qui entoure les pompiers. Nous avons un mal fou à ressortir de la rue, pendant que des objets s'écrasent sur l'ambulance
Nous ne prendrons notre ftour qu'à 19h. En silence... |