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Par Chadwane Bensalmia

Festival. Les mille et une halqa

Parade officielle à l’ouverture
du festival (AIC PRESS)
Jamaâ el Fna a fait des émules. Pendant une semaine, un festival à Rabat a ressuscité la tradition orale des conteurs. Des légendes et des personnages dont on avait presque oublié l'histoire. Bienvenue dans le passé.


Rabat. Ici et là, dans les quatre coins de la ville, une même image s'impose au regard des passants et les renvoie loin, très loin dans le passé. Une tente caïdale, des chaises disposées les unes à côté des autres dans une géométrie presque parfaite. Un maâlem Saqi (faiseur de thé), souriant à volonté, qui soulève sa théière, jette un coup d'œil
furtif pour s'assurer qu'on l'observe et qu'on remarquera toute la perfection de sa technique lorsqu'il remplira les verres. Il sert ensuite chacun de ses clients, sans se déparer de son sourire et accompagnant son geste d'un ultime et même commentaire : “Hana a sidi, atay b'rouztou !” (voilà monsieur, un verre de thé servi comme il se doit !). On se serait cru dans un de ces mariages d'autrefois quand les festivités duraient les sept jours de la semaine. Ou encore dans une de ces fêtes organisées dans les communes et les arrondissements pour célébrer la fête du trône Hassanien.
Quelques mètres plus loin, libraires et bouquinistes soignent une dernière fois leurs rayonnages pour les uns et dépoussièrent leurs vieux livres pour les autres.
21 heures, les premiers curieux s'approchent du site : “qu'est ce qui se passe ?”. “C'est le festival des contes. La halqa va bientôt commencer”. Et à peine ont-ils trouvé place que des dizaines d'autres les rejoignent. Encore et encore jusqu'à ce qu'à inonder la place. Un vieil homme, djellaba blanche et sacoche en cuir usée sur la hanche, se lève, prend le micro et se lance “merhba ya houddar…had llila…” et le bal commence. Un jeune homme s'écrie “c'est lui, c'est leqraâ (le chauve). Je le connais !”. Mohcine, 31 ans, est un cadre bancaire. Eh oui ! bien sûr qu'il le connaît, leqraâ. Il le connaît comme tous les Slaouis. Mais ils ne l'avait pas revu depuis des années, depuis leur enfance pour la plupart. C'est une légende cet homme. Un conteur, un faiseur de blagues et de devinettes, un amuseur qui réunissait autour de sa halqa toute la jeunesse de la ville, jour après jour, la surprenant à chaque fois par une nouvelle histoire, une autre devinette, une énième blague sans jamais épuiser ses ressources. Et puis, un jour, il a disparu et sa halqa. Il faut aussi dire que de nos jours, une halqa, ça ne nourrit pas son homme ! “Il est à mourir de rire” poursuit le trentenaire. à quelques pas de lui, des enfants se sont accroupis, l'air béat, ils écoutent dans un silence religieux le récit conteur. L'histoire finie, leqraâ lance sa première question, de circonstance, “qui a organisé ce festival ?”. Le public lève la tête vers les banderoles du festival à la recherche d'indices. Mais seuls y étaient mentionnés le nom du festival et le parrainage royal. Les suppositions fusent parmi le public. Une bonne demi douzaine de mauvaises réponses sont servies avant la bonne. “C'est l'association Conte'act”. Le gagnant est un autre trentenaire au chômage. “J'en avais entendu parler à la télé. Mais je ne savais pas que ça avait lieu à Rabat” nous confie-t-il. Et il avait raison. Le festival a cinq ans d'âge, mais c'est à Agadir que se sont tenues ses quatre premières éditions avant d'être déplacé cette année à Rabat. Il a aussi été amputé de ses invités d'autres pays, essentiellement méditerranéens, et recentré autour du patrimoine marocain. “Ce sont les directives du roi. D'abord revaloriser le patrimoine national. Et quand ce sera fait, nous pourrons envisager à nouveau d'inviter d'autres pays” explique Najima Thay Thay, véritable cheville ouvrière de l’évènement. Résultat de ce réajustement, le répertoire national a été découpé et classé en régions. Bab El had était ouvert aux amateurs du conte fassi. La place Hassan au hassani. La place Abou bakr Seddik aux contes de l'oriental, qui se confondent souvent avec les légendes kabyles. Yacoub El Mansour au marrakchi. Et pour finir, les Oudayas ont été consacrés à des traductions françaises de hajjayates marocaines. Le site sera cependant pénalisé par la pluie. Cette même organisation a enfin été calquée et transposée à toute la région : Salé, Tiflet, Rommani, Témara, Oulmès, Khémisset. Sept villes pour rester dans le concept des “sept jours et sept nuits de rêve” promis par l'organisation. De quoi faire rougir Jamaâ El Fna de jalousie.
à Témara, la vieille, l'ouverture a redonné vie à d'anciens visages du théâtre. Des mises en scène et autres mini-pièces conçues et jouées par des noms hautement représentatifs de ce passé. Des Habiba Medkouri ou Hassan El Joundi ont ressuscité, le temps d'une soirée, les souvenirs des hikayate de la radio télévision marocaine durant les années post-indépendance. Quand la radio était encore le seul divertissement que pouvaient s'offrir les Marocains. Le soir, réunis devant le poste d'un des voisins, autour d'une verre de thé. “Je prends conscience que nos enfants ont beaucoup moins de chance que nous. Finalement, ni les mangas ni les jeux vidéos ne pourront leur apporter le bonheur d'une bonne hajjaya” Hayat, 38 ans, accompagne ses deux enfants tous les soirs depuis le début de la semaine. “Je dois dire que je ne le fais pas que pour eux, mais pour moi aussi. Hier soir, en rentrant, mon fils nous a rassemblés autour de lui et nous a raconté l'histoire du cadi (le juge). Il a imité le conteur dans le moindre de ses gestes. Il avait l'air tellement heureux que finalement j'ai décidé de retrouver des livres de contes”. Le lendemain, Hayat a fait un petit tour dans les librairies ambulantes du festival. Elle n'a retrouvé aucun écrit. Elle est tombée sur à peu près tout. Des livres d'histoire sur Mohammed V, de vieux manuels de grammaire, des bouquins de droit français qui datent des années 70, des livres de poche d'astrologie, et des dizaines d'autres sur la religion, les courants islamiques, sunnite, chiite, sur la sira (biographie du prophète), mais pas un seul sur les contes marocains. “Dommage !” conclut-elle. Oui, dommage. Ça viendra peut être, un jour ! “Il n'y a pas beaucoup d'éditeurs qui soient intéressés par la chose” annonce Najima Thay Thay, elle qui s'est découvert depuis longtemps une passion pour cette partie de notre tradition orale. Elle qui peine encore à trouver preneur à son travail. Pour le moment, et à l’instar de centaines d'autres nostalgiques, elle ne peut que se contenter des capsules télé enregistrées tous les soirs du festival par les soins de l'équipe Conte'act en collaboration avec la TVM. Sauf si un jour, pour un premier pas, on décide de substituer la magie d'un conteur à la fadeur des sitcoms qu'on nous oblige à digérer, sans pudeur aucune !

 
 
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