Histoire. Dans l'intimité du Sultan
|
Le sultan Moulay Abdelaziz, 1901.
(COLL. Jacquier-Veyre)
|
Moulay Abdelaziz, jeune sultan imberbe décrié pour son oisiveté, était en fait aussi passionné de modernité qu'indifférent aux choses de l'état. Ainsi le dépeint, en 1905, son photographe et confident Gabriel Veyre, dans une biographie intimiste non dénuée d'humour.
Pharmacien de formation, opérateur des Frères Lumière, Gabriel Veyre a déjà parcouru le monde quand il arrive au Maroc, en 1901. Sa mission: initier le jeune sultan Moulay Abdelaziz à la trichromie, technique pionnière de photographie couleur. Mais aussi aux dernières |
|
inventions européennes. Traumatisé par la perte de sa femme, morte en couches en 1902, Gabriel Veyre s'installe dans le royaume, devenu précepteur artistique du Sultan. Pendant sept ans, il ne le quittera pas, écrivant d'une plume légère son intimité, ses caprices comme ses doutes.
Amoureux du pays, de sa lumière et de ses peuples, l'ingénieur de Sa Majesté Chérifienne y peint un portrait unique du Maroc du début 20ème siècle, incluant les tout premiers films du royaume. Mais la palette de ce fascinant personnage s'étend bien au-delà de l'image. De 1908 à 1934, installé à Casablanca, il crée des usines, installe une station T.S.F, électrifie le palais de Casablanca, importe les toutes premières voitures Ford du pays. Mort en 1936 à Casa et enterré au cimetière européen, son épitaphe le décrit comme premier pionnier de la civilisation française au Maroc. Il était surtout un passionné de sa terre d'accueil, rappelle son arrière-petit-fils, Philippe Jacquier, co-auteur d'un ouvrage mémoire sur son aïeul. Lorsqu'il crée un ferme pilote d'autruches, ce n'est pas par fantaisie. Il espère aider à relever l'économie marocaine, à l'époque où la plume d'autruche est en vogue en Europe. à Casablanca, la rue du Docteur Veyre rend toujours hommage à ce Lawrence d'Arabie culturel du royaume, curieusement méconnu.
Extraits.
La mission
En ces temps bienheureux, une préoccupation, à la cour marocaine, primait sur toutes les autres : amuser le sultan coûte que coûte . Ce but dominait, résumait toute la politique de l'omnipotent ministre de la Guerre, Si Mehdi el Menebhy, qui, depuis la mort du vieux grand vizir Ba Hmed, avait pris sur Abdelaziz le plus complet ascendant et qui était alors à l'apogée de son étonnante fortune.
Le sultan
On m'introduisit dans la cour où le Sultan donnait des audiences, et qui, recouverte en partie d'une tente bariolée, servait entre temps de salle de billard. (
) Il avait alors vingt ans à peine. Grand, bien proportionné, imberbe encore, le teint clair, les yeux noirs, le regard puéril et très doux, il me produisit l'effet d'un bon grand enfant curieux.
L'ennui
Le Sultan possède toute une ménagerie, (
) quatre tigres, six lions, quatre panthères, des zèbres, des buffles, un boa, quelques singes. (
) Le jour où Menebhy fit pour la première fois au sultan les honneurs de la collection qu'il rapportait, il eut l'idée, espérant amuser son maître, de faire jeter dans la cage des tigres un sanglier vivant. La victime ne fit pas même un geste de défense et se coucha pantelante sous les griffes et les dents qui commencèrent à la déchiqueter avec furie. Le Sultan regardait. 'Meskine !'
La Cour des Amusements
à l'époque où j'arrivais à Marrakech, il eut passé ses journées sur une bécane. La Cour des Amusements était transformée en une piste tout à fait extraordinaire, agrémentée d'obstacles, où nous nous livrions aux steeples les plus fous (
). à toutes ces acrobaties, le sultan était prodigieusement adroit, sans flatterie, le plus adroit de nous tous. Au début, ses longs vêtements, sa djellaba, le gênaient bien un peu, et nous lui avions proposé, pour plus de commodité, de monter une bicyclette de femme, mais quand il sut que c'était une machine spécialement construite pour le sexe faible, il s'insurgea orgueilleusement.
Le harem
La photographie ordinaire, déjà pourtant bien compliquée et féconde en ressources, ne lui suffit pas et, quand il entendit parler de la photographie en couleurs, il désira s'y exercer aussi. Je lui enseignai le procédé aux trois couleurs et, quand il en fut maître, il passa de longues journées, enfermé dans son harem, à photographier ses femmes. Car, au fond, c'était bien là son ambition que de fixer leurs traits. Il les fit se parer de leurs atours les plus voyants. (
) disposa autour d'elles, sur la table drapée de violentes étoffes, des fleurs artificielles, baroques, criardes (
) Il obtint souvent de très jolis clichés.
Le fou
Mouley Abdelaziz, moins taciturne que Philippe II, a son fou. Peut-être est-ce le seul des souverains du temps présent qui ait près de lui cet accessoire de drame romantique. (
) Ne vous représentez point, toutefois, Si Ali Blot sous les espèces d'un nain cagneux, difforme, effronté et autorisé à toutes les audaces. Il a la figure joviale, le teint basané, et la fantaisie du sultan l'affuble quelquefois de défroques assez hétéroclites. (
) Le sultan, tout d'abord, le débaptisa, si je puis dire, et le dénomma Foukache. (
) il fit parfois à son fou quelques plaisanteries assez rudes : ainsi ce jour où, le voyant juché sur un tricycle à pétrole, dont il ignorait absolument le fonctionnement (
) il mit la machine en mouvement et, au risque de briser, au bout de la course, l'homme et l'engin, il les envoya tous deux piquer droit dans le mur
La descendance
Non, Mouley Abdelaziz n'a pas d'héritier, je pense. Et il n'en désire pas. Il jette sur l'avenir un il assez mélancolique, et les soucis qu'il connaît, il paraît peu envieux de les léguer à son fils. Il a conscience que le Maroc court vers des destins nouveaux, qui l'inquiètent. Il sent qu'il en aura été le dernier vrai souverain. Recueille qui voudra ce fantôme de pouvoir qu'il laissera après lui ! Mieux vaut que ce ne soit pas un enfant de sa chair.
Les femmes
Ce n'est pas un sensuel, tant s'en faut. Il n'a autant de femmes, sans doute, que parce que cela aussi fait partie de ses devoirs souverains, de son rôle. Et puis, elles lui sont un excellent public, à qui montrer ses petits talents. (
) Elles montent à bicyclette, et Abdelaziz les a cinématographiées se livrant à cet exercice. Elles sont chauffeuses, et le sultan lui-même leur a appris à conduire d'abord les tricycles à pétrole, puis l'automobile. Ah ! Si les vieilles sultanes aperçoivent de loin ces divertissements, quelle ne doit pas être leur surprise, leur indignation !
L'argent
Abdelaziz n'est pas riche, et si je dis ici ses embarras d'argent, c'est qu'on a fait autour assez de bruit. (
) Certes, tout autre que lui, à sa place, ne serait pas en peine de se procurer tout l'or dont il peut avoir besoin. Emprisonner quelques sujets de marque et confisquer leurs biens, faire disparaître un vizir : on aurait bien vite une quinzaine de millions - car, si le sultan est pauvre, les vizirs ne sont pas à plaindre. - Bah ! reprenait-il, bonhomme, en souriant, si je mets à la porte mes ministres qui sont déjà riches et que j'en prenne d'autres plus pauvres, il faudra qu'ils volent davantage pour s'enrichir à leur tour. (
) Aussi, quelle danse d'écus ! Un fournisseur présente une note au ministre des Finances, maître sans contrôle (
) - 'C'est le prix net ? demande le vizir. - Absolument net. - Combien veux-tu de bénéfice ? - Dix pour cent. Et toi ? - Je prendrai quarante. - Ton frère ?' (
) Vous voyez un peu comment on peut arriver à faire payer au Trésor chérifien cent cinquante mille francs une fourniture qui en vaut le tiers.
Sources :
Dans l'intimité du Sultan, 1905, Librairie universelle, Paris.
Le Maroc de Gabriel Veyre 1901-1936, Farid Abdelhouahab, Philippe Jacquier, Marion Pranal, 2005, Kubik éditions, Paris.
|