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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Ici, Le cours de la verveine s’est envolé pour atteindre le prix de la cocaïne

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Pendant le ramadan, Zakaria Boualem fait comme tout le monde : il s’emmerde. Il s’emmerde à peu près autant avant le f’tour qu’après le f’tour, d’ailleurs. Tel un reptile, il passe ses journées allongé, à attendre pour manger. Puis, il fait son habituelle overdose de harira et de sucreries diverses, ce qui aggrave encore son état végétatif. Globalement, la pauvreté des activités proposées ne lui laisse pas le choix. Il y a la télé, les DVD, et les cafés. Remerçions toutefois Zaki pour lui avoir offert quelques sujets de débats enflammés. Mais une fois qu’on s’est écharpé sur le thème “Zaki méritait-il de partir ?”, une fois qu’on a ironisé sur les damiers délavés des casquettes croates, une fois qu’on a rigolé avec Hassan El Fad, il ne reste plus qu’à s’emmerder. Avec intensité, continuité et résignation. C’est ainsi que notre ami Zakaria Boualem s’est rendu vendredi soir dans une galerie commerciale flambant neuf de la corniche casablancaise. II est intéressant de constater que notre homme ne se rend pas dans une galerie commerciale pour acheter quoi que ce soit, il s’y rend pour passer le temps. Pour visiter. Dans d’autres contrées, on va au cinéma, au théâtre, au musée.
Chez nous, on va chez O gallery, puisque l’essentiel des activités alternatives est proposé par une troupe croate de théâtre de rue. Une fois sur place, notre infatigable Guercifi comprend que cet endroit n’est pas conçu pour lui. La galerie en question propose une compilation d’articles de luxe exposés sur fond blanc. Décor minimaliste, ambiance épurée. Un peu en hauteur, des vigiles surveillent le tout, sanglés dans
des costumes bleus qu’ils portent comme des pyjamas - ne me demandez pas pourquoi. C’est dans cette galerie que Zakaria Boualem découvre qu’il existe des T-shirt à 1250 dirhams. Jusque-là, Zakaria Boualem ignorait qu’une telle extravagance fût possible. Les T-shirt en question sont inévitablement étriqués, voire moulants, et surtout coloriés par une équipe de gauchers contrariés. En fait, il n’y a que des beznassa ou des footballeurs pour porter de tels collants pectoraux.
Et puis, il y a un truc qui dérange profondément Zakaria Boualem : c’est cette manie d’inscrire en caractères déraisonnables la marque sur le devant du T-shirt. Dolce Gabbana, Versace ou Diesel, voilà ce qu’on peut lire sur les façades multicolores.
Zakaria Boualem n’aime pas les marques qui s’affichent trop fort. Il refuse de payer pour faire la pub d’un fabricant de textile. C’est son côté ridiculement prétentieux. Il considère que ses pectoraux constituent un espace publicitaire qu’il faut payer pour louer. Pour daigner s’afficher avec des produits siglés, il attend donc un coup de fil de monsieur Dolce Gabbana, Versace ou Diesel. À la limite, monsieur Mazout.
La deuxième découverte de Zakaria Boualem, c’est qu’il existe des gens capables de débourser 1250 dirhams pour un T-shirt. Il soupçonne même que ces gens sont heureux de payer une somme aussi absurde pour un produit aussi absurde. Il n’est pas au bout de ses surprises. Au rez-de-chaussée, une sorte de pâtisserie de luxe fait encore plus fort. Elle propose à son inestimable clientèle 25 grammes de verveine au prix de 80 dirhams. Ici, la précieuse dédoction a vu son cours s’envoler subitement, jusqu’à concurrencer la cocaïne. Rappelons que la verveine, louisa de son prénom, est en vente libre dans les épiceries classiques au prix légèrement plus abordable de 1 dirham pour un sachet de taille équivalente.
Discrètement, sur la boîte de verveine, il y a écrit “produit du sud marocain”. ça, c’est une information qui fait plaisir à notre héros. Il se dit alors qu’il existe des agriculteurs du sud marocain qui se remplissent les poches en arnaquant de braves Casablancais qui n’osent pas aller à l’épicerie, comme tout le monde. à moins que les agriculteurs du sud marocain n’y soient pour rien dans cette flambée du cours de la verveine. à moins que le seul bénéficiaire de cette étonannte politique tarifaire soit le propriétaire de la pâtisserie en question. Zakaria Boualem voudrait bien voir la tête de l’agriculteur du sud marocain lorsqu’il découvrira à quel prix on vend son produit.

 
 
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