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N° 197
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Interview. Othmani sur le divan

(AIC PRESS)
Dilemme

La dernière conférence de rédaction de TelQuel a été le théâtre d'un débat animé. Même avec cette sympathique mise en scène de “divan”, fallait-il vraiment accorder une aussi longue interview au leader du premier parti islamiste du Maroc ? Ne lui offrions-nous pas, ce faisant, une tribune inespérée pour véhiculer des idées rétrogrades ? Le problème (si on ose dire), c'est que Saâdeddine Othmani n'a rien d'un rétrograde. à l'entendre, on le prendrait même pour un laïc. Mais on ne peut pas en dire autant de son parti. Alors que son secrétaire général véhicule une image “soft”, la base du PJD est toujours secouée par des
idées qui ont pour nom sexisme, antisémitisme, et rejet de la différence. Idées que nous condamnons fermement à TelQuel, en laïcs convaincus (et authentiques) que nous sommes… Alors ?
Alors nous avons tranché. Avant tout, nous sommes journalistes. Et cet homme, Othmani, est probablement le futur Premier ministre du Maroc. L'évidence s'est imposée d'elle-même : les idées d'un “premier ministrable” méritent d'être mieux connues, qu'on les partage ou pas. Les voici donc. Lisez, puis jugez… selon vos convictions.

A.R.B



“Quand le parti l’aura décidé, je vous le dirai haut et fort : Oui, je veux être Premier ministre”

(AFP)
Son regret : ne pas avoir appris le Coran. Son envie : conquérir “démocratiquement” le pouvoir. Son aveu : il croit en la théorie de l’évolution. Le psy passe au divan.


Parlez-nous de votre enfance...
Je suis né à Inezgane. J'ai passé les cinq premières années de ma vie à la campagne, dans une région qui s'appelle Ida Oum'nnou aujourd'hui. à la maison, j'ai d'abord appris le tamazight, qui est donc ma langue maternelle. Puis l'arabe, à l'école. J'ai eu une enfance normale entre une mère affectueuse et un père pédagogue, à la forte
personnalité. J'ai toujours aimé lire, depuis tout petit. Mon père avait une grande bibliothèque et recevait des numéros des grandes revues d'Orient comme Al Hilal. C'était un spécialiste du patrimoine du Souss.

Vous revenez souvent à Inezgane ?
Une fois tous les deux mois. Je suis député d'Inezgane.

De quoi rêvait le jeune que vous avez été au lycée Abdallah Ibn Yassine ?
J'ai toujours rêvé d'être médecin. Pendant ma scolarité au lycée d'ailleurs, je publiais des articles, dans une revue tunisienne, sur le cancer, le diabète et quelques sujets scientifiques ayant trait à la religion.

Ça a donc commencé très tôt, ces histoires de religion ?
Vu le milieu où j'ai grandi, oui.

Comment avez-vous vécu le tumulte de l'adolescence ?
Le concept de l'adolescence est encore nouveau.

Il est humain, surtout !
Avant, le passage à l'âge adulte se faisait simplement. Du coup, la période de l'adolescence était très courte, sinon inexistante. à 14 ans, on assumait déjà ses premières responsabilités. à 17 ans, on se mariait et voilà.

Quand êtes-vous devenu un adulte ?
Allahou Aâlam. D'une manière générale, ma génération s'est très vite politisée. élèves, nous étions déjà initiés à des problématiques comme la réforme politique. Nous avons donc vite grandi.

Après trois ans d'exercice en tant que médecin généraliste et deux diplômes en théologie, vous faites psychiatrie. Ça aide en politique ?
C'est difficile à dire, mais c'est fort possible. Je crois qu'il faut une autre personne qui fait de l'analyse pour dire si oui ou non, cela m'a aidé.

Vous avez déjà consulté un psy ?
Non, jamais. Pourquoi faire ?

De nombreux hommes politiques font leur analyse pour mieux aborder leur relation avec l'autre…
On consulte un psy lorsqu'on a des problèmes qui relèvent de la psychiatrie, une souffrance mentale.

Posons la question autrement : vous arrive-t-il de vous remettre en cause ?
Je médite souvent sur mes idées, mon comportement, mon vécu, mon avenir. Mais tout remettre en cause, je crois que c'est un peu fort, quand même.

Vous avez peur de devoir tout reconstruire ?
Ce n'est pas ça. Je démonte, analyse et reconstruis les choses qui me font douter. La vie politique est changeante et imprévisible.

La dernière fois que vous avez “démonté” quelque chose, c'était quoi ?
Au début, je m'intéressais à la science. à la base, je suis psychiatre. Je cherchais donc à améliorer ma pratique avec mes patients et à m'intéresser en parallèle à des sujets scientifiques en relation avec la religion. Mais la politique m'a éloigné de la science. Parfois je me demande si c’est la bonne voie. J’aurai bientôt 50 ans, et je me demande si j’aurai suffisamment de répit pour revenir à mes activités de prédilection : la science et la culture. Je me demande si ça vaut vraiment la peine d'aller loin en politique.

Et alors, ça vaut la peine ?
Je ne sais pas. Je me pose des questions. Je n'ai pas forcément de réponses. Je suis dans un parti politique, ce sont les militants qui doivent répondre. Je suis prêt à céder la place le jour où d’autres personnes seront là pour prendre la relève.

Vous ne quitterez jamais la politique, alors !
Je dois la quitter un jour, je n'aimerais pas rester en politique jusqu'à la fin de mes jours. Il est toujours intéressant de faire de la politique avec un bagage culturel et scientifique. Mais il est tout aussi intéressant de revenir à la culture et à la science avec un bagage politique.

Votre père, grand aâlem du Souss, avait de l'ascendant sur les gens à travers une émission radio à succès. Vous n'êtes pas en train de reproduire le schéma paternel en politique ?
Mon père n'aimait pas du tout la politique. Il l'a d'ailleurs quittée au début des années 60, après la scission du parti de l'Istiqlal. Il s'est consacré à la science et à la culture. Il m'a toujours mis en garde contre la politique, mais bon, finalement , j'ai fait exactement le contraire.

Vous avez rompu avec la tradition des Aâlems dans la famille, c'est peut-être pour ça ?
Je ne dirai pas que je suis un Aâlem, mais je crois détenir un peu de savoir quand même. Je suis lauréat de Dar Al Hadith Al Hassania et diplômé en études islamiques. Ça m'a beaucoup aidé en politique.

Pourquoi vous ne portez jamais de jellaba, vous n'assumez pas votre côté traditionaliste ?
Je la mets quelques fois. Mais je crois que je suis plus médecin que Aâlem ou Fqih.

Vous êtes heureux ?
Al Hamdoulillah.

5ème congrès du PJD, c'est le dernier jour. Vous êtes sûr d'être élu secrétaire général du parti dans la journée. Quelle est votre première pensée au réveil ?
à vrai dire, les détails m'échappent. C'est dans ma nature.

Votre élection à la tête du parti est donc un détail ?
Non, mais ma première pensée au réveil l'est.

Vous n'avez même pas répété votre discours d'investiture devant votre miroir avant de sortir ?
Nous l'avons écrit quelques minutes avant l'annonce des résultats officiels.

Pourquoi voulez-vous faire croire que tout vous arrive par accident, que vous ne cherchez jamais rien ?
Le parti a des règlements pour l'élection du secrétaire général. Il y avait des prémisses, certes, mais qui ne me permettaient pas d'être à 100% sûr de mon élection.

Vous n'avez jamais cherché le pouvoir ?
À vrai dire, non.

Vous avez honte du pouvoir ?
D’un pouvoir conquis démocratiquement, jamais. Je suis prêt à assumer les responsabilités nécessaires quand il le faut. En 1997, j'ai été désigné directeur du parti alors que je me trouvais en Turquie pour un congrès médical. Je ne pensais pas que j'étais aussi important pour le parti. Je suis un psychiatre, et je voulais simplement militer dans ce parti.
Soit, mais de l'autre côté, vous avez toujours tout fait pour être premier…
Je ne suis pas premier partout. Je milite pour des idées et pour faire le bien autour de moi.

Vous avez déjà été reçu en tête-à-tête par le roi. Que vous êtes-vous dit ?
Nous avons d’abord parlé de la santé du docteur Khatib qui ne pouvait pas venir. Il m'a ensuite félicité pour nos résultats lors des élections. Je lui ai dit que c'étaient les élections les mieux organisées dans l'histoire du pays. Il m'a répondu que c'est grâce au peuple marocain.

En tant que psy, comment l'avez-vous trouvé ?
J’ai trouvé Sa Majesté simple, cordiale et facile à aborder.

On le dit timide, c'est vrai ?
Ce n'est pas lors d’une audience royale que je pourrais le sentir.

Vous arrive-t-il d'être autre chose que SG du PJD ?
Quand je donne des cours de théologie ou des conférences médicales. Mais les gens ne me permettent pas d'être autre chose.

La dernière fois que vous avez pleuré, c'était quand ?
Lors du cinquième congrès, après mon élection.

Vous êtes quelqu'un de sensible ?
Plus ou moins. Je crois que c'était l'émotion mêlée à la sensation de la lourdeur de la responsabilité.

Pas de larmes de joie ?
On peut voir l'élection à ce poste comme un geste honorifique, en effet. J'y ai plus vu les responsabilités que cela implique.

Vous êtes au service de Dieu, de la patrie ou du roi ?
Je suis au service des idées que je porte. Et dans ces idées, il y a l'adoration de Dieu, l'amour de la patrie et la conscience de l'importance de la monarchie pour le pays.

Bassima Haqaoui, parlementaire PJD, avait déclaré que “la politique n'est qu'un prétexte pour servir Allah”. Qu’en pensez-vous ?
Cela veut dire que nous cherchons à servir l'intérêt général et non personnel.

Vous êtes un militant de Dieu ?
Si militer pour Dieu veut dire militer pour l'intérêt général, oui.

Les lois interdisant la vente d'alcool aux musulmans, le sexe hors mariage et la culture du kif sont des lois schizophrènes, en contradiction avec la réalité. Si vous arrivez au pouvoir, veillerez-vous à leur stricte application ?
Ce sont les trois seuls exemples que vous avez trouvés ? C'est le cas pour toutes nos lois. Demain, nous discutons une loi qui criminalise la torture, elle ne sera jamais appliquée telle quelle. Le code de la presse est utilisé de manière arbitraire, etc. Toutes ces lois sont schizophrènes. Ne me faites donc pas entrer dans cette logique.

La loi interdit la vente d'alcool aux musulmans, ce sont pourtant eux qui réalisent le plus gros chiffre d'affaires. La loi interdit le sexe hors mariage, et pourtant… la loi interdit la culture du kif, et pourtant…
Je ne sais pas pourquoi vous insistez sur ces trois exemples. En général, toutes les lois sont appliquées avec une certaine souplesse. Surtout celles relatives à des phénomènes de société. Prenez l'exemple de la toxicomanie, aucune loi ne peut venir à bout de ce fléau tant qu'il y aura dans la société, des facteurs qui poussent à la consommation de drogues. C'est comme pour le terrorisme, la seule approche sécuritaire ne suffit pas. Il y a un gros effort à fournir en termes de politiques publiques intégrées où se complètent les dimensions politiques, sociales, économiques et éducatives.

En 1994, vous êtes affecté au centre psychiatrique de Berrechid. Qu'est-ce que vous en gardez comme souvenirs ?
Berrechid renvoie à une image particulière dans l'imaginaire collectif marocain. La chanson dit “Settat Ysetti ou Berrechid ydawi”. C'est parce que la ville a accueilli la première unité psychiatrique du pays en 1919. Il y a là-bas encore des patients internés depuis 20 ou 30 ans, abandonnés de leurs familles. C'était une grande souffrance pour l'équipe médicale et paramédicale avec lesquelles je travaillais.

Est-ce que la foi est un traitement psychologique ?
Jamais, c'est un traitement de soutien. Et parfois même pour les maladies organiques.

Vous admettez que l'athéisme est une croyance ?
Même les athées sont divergents sur ce point.

Vous êtes islamiste, psychiatre et chef de parti. Ce n'est pas dangereux de concentrer autant de pouvoirs ?
Je ne sais pas. Je ne concentre pas de pouvoirs. Je ne suis pas censé répondre à toutes les questions non plus, surtout quand je n'ai pas de réponse.

Abdessalam Yassine serait un bon client pour le psy que vous êtes ?
Je reçois des patients souffrants qui demandent de l'aide.

Vous croyez au rou’a (visions, rêves prémonitoires ?
Non, je n'y crois pas beaucoup. Très souvent, c'est l'inconscient des individus qui se présente en tant que rêve.

Al Adl Wal Ihssane organise des séances collectives de Tafssir Al Ahlam (interprétation des rêves), à quand des thérapies de groupe au sein du PJD ?
Quand on se rassemble pour expliquer une idée ou exposer une ligne politique, c'est de l'entraînement de groupe.

Vous le prendrez comment si je vous dis qu'en ce moment, je remets en cause ma foi ?
Remettre en cause votre foi veut dire que vous y réfléchissez. Continuez. Quand on réfléchit, on est sur la bonne voie.

Cela pourrait me menez à abandonner ma foi, aussi…
C'est votre liberté. Tant que ça ne vous fait pas souffrir. Si c'est le cas, par contre, il faudra chercher la cause de cette souffrance. Ça devient médical.

Quel est l'épisode que vous regrettez le plus dans votre vie ?
De ne pas avoir appris le Coran. Je n'en connais qu'une toute petite partie.

Vous voulez devenir Premier ministre ?
Des fois, je me dis que c'est bien. D'autres fois, je me dis, qu’est-ce que j’ai à y gagner et qu'est-ce qu’il y a à y faire gagner à mon pays. J'ai bientôt passé neuf ans en politique, je pense parfois à boucler ma dixième année et partir.

Et là, maintenant, vous penchez vers quelle option ?
Aucune, et c'est bien le problème. Bien sûr, n'importe qui voudrait devenir ministre ou Premier ministre, mais il faut que je serve à quelque chose dans ce cas. Il y a des politiciens qui feraient tout pour devenir ministres. Nous aurions pu accepter un portefeuille dans le gouvernement Youssoufi et nous dire que ce n'était qu'un début. Ce n'était pas notre stratégie.

Nous sommes en 2007, vous êtes la première force politique du pays, le roi suit la logique démocratique et vous charge de constituer un gouvernement. Vous faites quoi ?
Nous sommes prêts à assumer nos responsabilités. Nous allons même trancher avant 2007 d’ailleurs. Quand le parti aura tranché, je vous dirai haut et fort : Oui, je veux être Premier ministre.

Ce n'est pas au parti de trancher, mais aux électeurs voyons !
Oui, je vous parle au cas où les électeurs nous choisissent.

Cela veut dire que vous envisagez encore une fois de vous auto-limiter pour ne pas être la première force politique ?
C'est peu probable.

Pourquoi, vous doutez encore ?
C'est le conseil national qui décide de l'orientation stratégique du parti. Je ne peux quand même pas me prononcer avant lui.

Être au pouvoir en 2007 est la meilleure manière de vous mouiller ?
C'est probable aussi. 2007 est un examen. Cela veut dire qu'on doit être prêts à le réussir ou pas. Au Maroc, le gouvernement ne décide pas seul des choses essentielles, mais il y a toujours une marge de manœuvre qu'on doit exploiter. Nous avons appris cela en gérant plusieurs communes et ça a plutôt bien marché.

Vous affirmez toujours que la réforme constitutionnelle n'est pas une priorité pour le moment. Vous acceptez donc de faire de la figuration en 2007 ?
Je dis qu'au niveau de la réforme politique, il y a trois niveaux d'intervention. La constitution, les partis et les élections. C'est un travail qui doit se faire en parallèle. Après le 16 mai, la réaction d'une partie de la classe politique et de certains ministres n'était pas saine. Un ministre avait demandé la dissolution du PJD à la télévision. Il aurait été ministre de l'Intérieur, l'aurait-il fait ? Il y a donc une peur de ces courants éradicateurs. C'est pour cela que je dis que les trois réformes doivent aller de pair.

Notre classe politique a la constitution qu'elle mérite, c'est ça ?
Peut-être. Nous organisons bientôt une journée d'études sur la réforme constitutionnelle. Nous ne voulons pas qu'elle soit retardée à l'infini non plus.

Votre programme électoral est basé sur cinq piliers, tout comme l'islam. C'est un hasard ?
En 1997, nous en avions trois. En 2002, notre programme incluait des notions comme la souveraineté et l'identité. C'est donc effectivement un hasard.

Dommage, ç’aurait été intelligent…
Nous n'avons pas été intelligents sur ce coup-là, alors.

Vous avez déjà déclaré que certains slogans populistes de vos bases vous dérangent. Que faites-vous contre ?
Dans nos bases, il y a de nombreux nouveaux sympathisants, qui ne sont pas des membres actifs. Toutes les formations politiques vivent ça.

Votre cas est quand même plus sensible, surtout quand les slogans sont racistes ou antisémites…
Il n’y a jamais d'antisémitisme et il n’y en aura jamais. C'est une interprétation. La Palestine est sous occupation sioniste, nous sommes antisionistes, mais jamais antijuifs. Il faut analyser les termes d'un slogan en tenant compte du contexte culturel de celui qui le scande.

L'antisémitisme, c'est universel, docteur…
La valeur est universelle, je parle de slogans. Il faut les comprendre comme les comprennent les personnes qui les scandent. Maintenant, il est vrai qu'il y a un travail à faire pour éliminer ou corriger les choses qui prêtent à confusion, pour encadrer aussi. Ceci dit, dans toutes les cultures, il y a toujours un écart entre celui qui émet le message et celui qui le reçoit.

Qu'avez-vous contre les festivals ?
Rien. Nous avons nous-mêmes organisé des festivals dans les communes que nous présidons. Le PJD n'a jamais émis un communiqué ou une position contre les festivals.

Le parti, peut-être, mais pas ses cadres…
Ce sont leurs idées. Ils réclament des festivals qui respectent l'éthique et la morale de notre société, et les règles de transparence managériale et financière. Vous avez quelque chose contre l'éthique, vous ?

Non, mais je dis que comme pour la morale, elle est relative et subjective…
Et c'est partant de là que nos cadres s'expriment, parce que rien n'est figé. Dire que de l'argent est dilapidé dans une commune relève de notre éthique. Nous pouvons le dire parce que nous somme partie prenante de la gestion locale de plusieurs communes.

Qu'avez-vous contre le festival Gnawa d'Essaouira par exemple ?
Pourquoi vous ne dites pas qu'on a organisé le concours de beauté du festival des cerises de Sefrou, aussi ? Nous n'avons pas été le seul parti à critiquer le festival d'Essaouira, quand même ! Et encore une fois, nous n'avons rien contre le principe. La preuve, nous organisons des dizaines de festivals, partout dans le pays. Peut-être que certains membres du PJD font des estimations qui ne sont pas justes, c'est possible. Mais l'essentiel, c'est que nous n'avons rien contre le principe.

Pourquoi vous ne laissez pas la défense de la morale aux associations de daâwa ?
C'est déjà le cas. Nous sommes un parti qui travaille sur un registre politique. Les gens confondent le PJD et Attajdid. Nous n'avons pourtant aucun lien. Ils ne nous accordent même pas d'attention exceptionnelle. D’ailleurs, certains partis ont des journaux proches de leur ligne sans qu’ils en soient tenus responsables.

Bizarre, Attajdid publie quand même vos communiqués en Une, reprend vos questions au Parlement, couvre vos déplacements…
Il nous arrive de leur demander de couvrir nos activités, mais ils sont seuls responsables de ce qu'ils écrivent.

Créez un journal alors !
Nous n'en avons pas les moyens. Nous avons dû arrêter Al Asr pour des raisons financières. Plusieurs partis marocains ont des journaux proches de leur ligne sans en être responsables.

S'il n’y aucun lien entre vous, pourquoi distribuez-vous Attajdid gratuitement lors de vos congrès et des grandes réunions du parti ?
(Hésitation) C'est possible, mais nous n'avons aucun lien institutionnel avec ce journal. Nous ne l'avons pas créé, nous n'avons pas désigné son directeur. Des fois, nous devons insister pour qu'ils publient nos communiqués.

Certaines sorties médiatiques fracassantes de vos cadres ne vous importunent pas ?
Les membres du parti sont libres de leurs opinions, et obligés de respecter les décisions du parti. Le PJD n'est responsable que de ses communiqués officiels, et dans une moindre mesure, des déclarations de son secrétaire général.

C'est quand même étrange que votre discipline quasi-militaire n'oblige pas ces gens à plus de retenue…
Nous défendons la liberté d'opinion. C'est un enrichissement pour le parti. C'est de ces débats que naissent les meilleures idées. Jamais nous ne serons contre la liberté d'opinion.

Finalement, c'est peut-être votre stratégie. Des sorties officieuses et populistes pour recruter et des déclarations officielles et soft pour rassurer…
C'est faux. Les divergences d'opinion existent dans tous les partis. à cette différence près que dans d'autres partis, les voix dissonantes sont virées ou mises à l'écart. C'est ce que nous nous refusons.

Le PJD est fréquentable sans vous ?
Je ne suis qu'un militant parmi d'autres. De nombreux responsables ont d'excellentes relations avec l'ensemble de la classe politique.

Nous avons posé la question à plus de 15 politiciens de différents courants. Ils répondent que non. Ils ont tous tort à votre avis ?
Certainement pas, mais je n'ai pas de réponse à cela.

L'expérience du PJD turc est apparemment un modèle qui vous inspire. Vous êtes prêts à autant de concessions pour arriver au pouvoir ?
Les contextes marocains et turcs sont très différents. L'action politique se base sur la réalité et le terrain. Nous nous inspirons de toutes les expériences pour créer la nôtre.

À deux reprises, vous n'avez pas tenu compte du vote de vos députés pour la désignation du chef du groupe parlementaire. C'est donc cela la démocratie au PJD ?
La démocratie, c'est le respect des règles et des lois. C'est ce qu'on a fait.

Les lois peuvent ne pas être démocratiques non plus…
Ce règlement a été proposé par le groupe parlementaire lui-même. Trois noms ont été soumis au secrétariat général, Abdallah Baha avait le minimum requis pour y figurer. Le secrétariat général a donc usé de ses prérogatives pour choisir un président. L'en priver aurait été anti-démocratique.

Vous n'êtes pas soufi quelque part ?
Un tout petit peu.

Et pourquoi pas beaucoup ?
Soufi en arabe renvoie à Safa. C'est la clarté de l'âme. Peut-être que je n'ai pas une âme assez claire et une foi assez bien ancrée. Allahou Aâlam.

Abdelkrim Khatib avait déclaré que ses filles ne portent pas le voile. Et les vôtres ?
La grande le porte, mais je n’en ai même pas discuté avec elle. Sa maman n'a pas trop apprécié non plus parce qu'elle considérait qu'elle était encore jeune.

Si un jour, elle décide de l'enlever ?
La décision lui appartient. Avec mes enfants, je cherche toujours à être convaincant, mais je leur laisse toujours la liberté de décider.

Est-ce qu'une femme dévêtue ébranle votre foi ?
Non.

Et un rocker ?
Non plus, il n y a rien qui puisse ébranler ma foi de l'extérieur.

Quand donnerez-vous son premier préservatif à votre enfant ?
Pourquoi lui donner ? Il peut s'en procurer partout maintenant.

Ça vous gêne de le lui donner ?
Dans notre religion, le principe dans les relations sexuelles, c'est l'abstinence jusqu'au mariage.

Ce n'est pas donné à tout le monde…
Je crois que c'est donné à mes enfants.

Comment avez-vous connu votre femme ?
Elle était étudiante à la faculté de lettres de Casablanca, j'étais en dernière année de médecine. Je l'ai vue, je lui ai envoyé une lettre, elle a répondu, puis une autre. On s'est vus, puis on est partis voir sa famille. Ce n'est pas compliqué.

Qu'est-ce qui vous avait attiré en elle ?
Je cherchais une femme qui était en études islamiques. Je recherchais une complémentarité et un état d'esprit compatible avec le mien. Ça aide pour la stabilité du couple.

Vous l'avez draguée ?
Je n'ai jamais dragué une fille de ma vie. Je suis intègre.

Et les lettres alors ?
Je lui ai proposé le mariage dès la première lettre. Je m’étais renseigné sur son compte avant.

Elle fait quoi maintenant ?
Malheureusement rien après son service civil, mais elle est très active dans le travail associatif.

Que représente le plaisir pour vous ?
C'est un don de Dieu.

Vous êtes consultant au courrier des lecteurs de Islam On line. Que pensez-vous de Mina lqalb ila lqalb de Al Ahdat Al Maghribia ?
Il y a eu beaucoup de polémique sur cette question. La sexualité n'est pas un tabou, mais le respect des gens est un devoir. Autant que le respect de la culture du peuple et de ses croyances.

Cela flatte-t-il votre égo de voir votre nom chaque jour dans la presse ?
On ne peut pas prétendre rester insensible à cela, mais je m'y suis fait à la longue.

Gad El Maleh vous fait rire ?
Un peu. Je ne regarde pas beaucoup non plus.

Est-ce que le diable existe vraiment ?
En tant que musulman croyant, il existe tant que c'est le Coran qui le dit. Satan existe, c'est cette tendance à faire du mal.

Vous croyez à la théorie de l'évolution ?
Oui, mais je crois qu'elle doit être rectifiée. Ceci dit, l'idée de l'évolution est acceptable.

Cela veut dire qu'Adam ne ressemblait pas à vous et moi ?
Si, mais je me demande ce qu'il y a eu avant Adam. On sait que Dieu l'a créé, mais on ne sait pas si cela a pris deux minutes ou dix siècles, si cela s'est fait d'un coup ou sur plusieurs étapes. La science doit encore nous éclairer là-dessus.

Dans une autre vie, Mohammed VI aurait voulu être marin. Et vous ?
être ce que je suis. J'ai toujours voulu être médecin. Puis à la fin de mes études en médecine, je voulais être psychiatre, puis faire des études islamiques. Je n'ai par contre jamais rêvé ni voulu être politicien.

C'est un accident de l'histoire ?
Il n y a pas d'accident de l'histoire. Tout est écrit et régi par des règles. J'aime être ce que je suis. C'est tout.



Portrait. Le premier de la classe

Dans l’esprit de beaucoup de gens, y compris parmi nos hommes politiques, il est déjà Premier ministre. Lui affirme, sourire aux lèvres, être prêt à assumer ses responsabilités même "s'il n'a jamais cherché le pouvoir". En 1997, dit-il pour illustrer ses propos, c'est le parti qui l'a proposé aux élections. La même année, il est nommé directeur du PJD, alors qu'il assistait à un séminaire médical en Turquie.
Pourtant, dans sa vie, Othmani a tout fait pour être premier. Pour ne jamais laisser indifférent. Déjà élève, c'est un véritable rat de bibliothèque qui économise toute l'année pour acheter des livres à Casablanca, en été. C'est également élève qu'il rejoindra les rangs de la Chabiba Islamia qu'il quittera comme d'autres cadres du parti après l'assassinat de Omar Benjelloun pour militer dans différentes organisations qui ont donné naissance à l’actuel PJD. à côté de la politique, Othmani s'inscrit en médecine et décroche son diplôme haut la main. Le premier d’une longue série (Charia, diplôme de Dar Al Hadith Al Hassania, licence en études islamiques). Cela confère alors au scientifique politicien une précieuse aura de Aâlem.
Après trois ans d'exercice en médecine, Othmani se spécialise en psychiatrie. "Un choix réfléchi", selon lui. C'est alors, selon l'un de ses professeurs, "un élève discret, sérieux et travailleur". Othmani est de toutes les associations et les fondations médicales, culturelles et religieuses.
Le psychiatre n'exercera finalement que trois ans à Berrechid avant que la politique ne l'arrache définitivement à la science. Il est alors député d'Inezgane, sa ville natale. Depuis, tout est allé très vite. Directeur du parti, puis vice-secrétaire général derrière un Abdelkrim Khatib au crépuscule de sa vie politique. C'est le nouveau visage du parti, l'islamiste BCBG de la place. L'homme qui a su habilement gérer la crise post-16 mai et faire profil bas quand il le fallait. Lors du cinquième congrès, il écrase sans surprise ses rivaux et se retrouve à la tête de la troisième force politique du pays. Son objectif : donner une image soft et rationnelle à une “fatalité historique islamiste”. Le pouvoir voit cela d'un bon œil et se dit : "Si les islamistes doivent arriver un jour au pouvoir, autant que ça se fasse avec ce type".



Image. Le double jeu du PJD

Qu'est-ce qui fait qu'après tant d'années d'existence, le PJD a encore besoin de rassurer sur ses intentions ? Officiellement, le parti islamiste est irréprochable. Démocratique, discipliné et cohérent. Ses communiqués officiels et ses prises de positions sont passés au peigne fin avant leur publication. Et deux fois sur trois, on ne trouve rien à y redire. Mais à côté de cela, il y a Attajdid et les sorties incontrôlées des cadres du PJD et de ses bases.
Commençons par Attajdid. Le journal a, à plusieurs reprises, défrayé la chronique à cause de ses positions extrémistes, racistes ou antisémites. Officiellement, aucun lien organique ou juridique ne lie le parti à ce journal. Pourtant, c'est la vitrine du PJD par excellence. Ses communiqués y sont publiés à la lettre, tout comme les compte-rendus des voyages ou des réunions des commissions parlementaires. Quand un cadre du PJD se sent diffamé par un journal de la place, c'est Attajdid qui publie systématiquement sa réponse. Lors des congrès et des grandes réunions du parti, le journal est gratuitement distribué aux militants. Bref, le PJD fera encore peur tant qu'il n'aura pas définitivement clarifié sa relation avec Attajdid.
Autre source d'appréhension, les sorties de quelques cadres du parti. Des profils comme Ramid et Benkirane suscitent encore beaucoup de méfiance. Notamment à cause de sorties médiatiques souvent moralisatrices (et toujours maladroites). Pourtant, ce sont des leaders charismatiques qui ont un ascendant certain sur les militants de base. Une base qui s'élargit un peu plus chaque jour… au point de devenir incontrôlable. La frontière entre le PJD et le MUR (mouvement de prédication) est devenue une véritable passoire. Problème : un nouveau militant au PJD se défait très difficilement de sa casquette de prédicateur. Pour parer à cela, le PJD impose une discipline presque militaire à ses bases. Pourtant, de l’avis même de Othmani, “un grand effort d’encadrement reste à fournir”.

 
 
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