Sujet
Actu Économie
Presse algérienne. Chronique d'une mort programmée
Affaire. Après le roi, le chaos
Point de vue. Le drame de la télé-ramadan
Histoire. Le Che, le Polisario et nous
Rapport. Sexe, drogue et ramadan
Musique. Je scratche donc je suis
N° 197
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Presse algérienne. Chronique d'une mort programmée
Affaire. Après le roi, le chaos
Point de vue. Le drame de la télé-ramadan
Histoire. Le Che, le Polisario et nous
Rapport. Sexe, drogue et ramadan
Musique. Je scratche donc je suis

Par Abdellatif El Azizi

Affaire. Après le roi, le chaos

Mohammed VI,
en visite à un orphelinat (DR)
Six mois après le scandale de l'orphelinat de Aïn Chock, la date du procès des inculpés n'a pas encore été fixée malgré le bouclage de l'instruction. Si la situation mise à nu par la visite royale correspond bien à la réalité, la gestion de l'affaire en justice laisse vraiment à désirer.


Ce Samedi 2 avril 2005, l'orphelinat de l'Association Musulmane de Bienfaisance de Aïn Chock à Casablanca est comme flambant neuf. Normal, on attend le roi. Quelques heures après, le cortège débarque, une visite de routine puisque contrairement à ce qui a été dit, le
protocole royal avait bien confectionné une cartographie précise des bâtiments et des annexes à visiter. Une fois sur place, le roi ne fait le tour des principaux bâtiments, le réfectoire, les dortoirs… Une fois dehors, au lieu de remonter dans sa voiture, le souverain bifurque et traverse, en compagnie de Abderrahim Harouchi, le mur éventré d'un bâtiment annexe. Guidé par le ministre des Affaires sociales, le roi constate de visu l'état des pavillons voués à l'abandon, des dortoirs livrés au délabrement où plus de 700 pensionnaires dont beaucoup de jeunes sont livrés à eux-mêmes. Des pensionnaires condamnés à survivre dans des conditions inhumaines. Les caméras vont s'attarder longtemps sur les visages émaciés, les corps chétifs criant au roi leur douleur et tentant d'expliquer l'origine de leur détresse. On raconte que de jeunes pensionnaires avaient confectionné un CD avec des photos choc tirées de l'enfer de l'orphelinat avant de les faire parvenir à la Conseillère royale, Zoulikha Nasri. Deux jours avant la visite royale, celle-ci s'était rendue sur les lieux pour recueillir les commentaires des pensionnaires du fameux centre.
La colère du roi aura des conséquences immédiates. “Ce cauchemar étant mis sur le compte d'une gestion calamiteuse, l'ordre fut immédiatement donné d'ouvrir une enquête sur les raisons qui ont conduit la plus ancienne association de bienfaisance, créée en 1927, à devenir l'objet des pires accusations” précise une des personnalités qui ont assisté à la visite. Au menu notamment, l'ouverture d'une enquête, la réalisation d'un audit et la restructuration de l'administration de cette association. Le 4 avril, l'affaire est confiée à la justice qui désigne un intermédiaire judiciaire, chargé de rédiger un rapport sur la situation de l'orphelinat.
Un nouveau comité de gestion et de mise à niveau composé de personnes connues pour leur probité et leur implication dans le monde associatif comme Fadel Sekkat, le Dr. Mohamed Belmlih, ou encore Mohamed M'jid, est mis sur pied peu après la visite royale. Un nouveau directeur est également nommé. Dans la foulée, un plan d'action portant sur six mois est confectionné par Aziz Heddad, le nouveau directeur qui précise qu'il “ne veut pas trop se précipiter pour ne pas bouleverser un ordre des choses particulièrement fragile en raison de la nature même des pensionnaires de l'orphelinat”. Pour remettre à niveau le fameux bâtiment, sous les ordres de Mohamed Sajid, le maire de Casablanca, une commission ad hoc est chargée de piloter la réhabilitation des lieux.

La machine judiciaire en branle
Si des années d'abandon donnent mauvaise conscience, cet assainissement subit ne manquera pas de faire des victimes. Dans la même semaine, deux membres du bureau et quelques membres de l'administration sont convoqués par la PJ à la préfecture de police de Casablanca. Le 6 avril - 4 jours après la visite royale - le procureur du roi Jamal Serhane ordonne la garde à vue de 10 personnes, le vice-président Touhami Chaib, le secrétaire général Mohamed Loulidi Lahkim et huit responsables de l'administration. Les personnes arrêtées sont accusées d'avoir “dilapidé des deniers publics, falsifié des documents et affamé des enfants”.
Aujourd'hui, six mois après, l'instruction est achevée et les suspects attendent toujours de passer à la barre, car la date du procès n'est toujours pas fixée. De nombreuses sources proches du dossier confirment l'embarras de la justice à trancher dans une affaire où les accusés sont déjà en prison sans qu'il y ait le moindre soupçon de preuve contre eux. Les résultats de l'audit produit par l'administrateur judiciaire, Mohamed Ali Chraïbi, à la fin du mois d'août 2005, n'ont pas relevé de dilapidation de deniers ou autres malversations. Un seul détail troublant : l'apparition d'un compte ouvert au nom de l'Association Musulmane de Bienfaisance à Attjariwafa bank et dont les tituaires, deux personnalités féminines du monde politique, ne sont pas réputées avoir un lien quelconque avec l'association. Dans ses conclusions, le rapport relève surtout des détails liés à une gestion peu rompue aux techniques de management moderne, notamment l'absence d'un directeur financier digne de ce nom, sans oublier une qualité d'organisation et de mise en œuvre des procédures qui laissent à désirer. Les conclusions ne diffèrent pas beaucoup des commentaires effectués par le cabinet Deloitte et Touche qui a audité les comptes de l'association en 2000 et qui a conclu que les comptes de l'association sont sincères et donnent une image fidèle des recettes et des dépenses. De plus, le choix des personnes incarcérées laisse planer des doutes réels sur la transparence de cette opération mains-propres. S'agit-il, comme le laissent entendre les proches des accusés, d'un règlement de compte qui a conduit essentiellement le secrétaire général et le président adjoint derrière les barreaux ?

Signes flagrants d'injustice
“Pour quelle raison le choix s'est-il porté seulement sur deux membres du bureau, le vice-président et le secrétaire général alors que le bureau est composé de 12 personnes sans compter les conseillers ?” s'interroge un ancien membre du bureau. Le secrétaire général serait-il plus responsable de la gestion financière que le trésorier ou encore les autres directeurs adjoints ? Du côté de la défense, Me Mohamed Chehbi s'indigne de “cette procédure bizarre qui consiste à mettre les gens en prison avant que l'instruction ne soit entamée”. Dans cette affaire, le roi aurait-il été induit en erreur ou du moins orienté dans un sens ou un autre ? C'est ce que laissent entendre les familles des dix responsables en état d'arrestation qui ont confectionné un DVD expliquant dans le détail “à quel point le roi aurait été induit en erreur lors de sa visite d'inspection”. Le DVD, ainsi qu'un document de 300 pages présentant toutes les correspondances, ont été déposés au secrétariat particulier du roi en juillet. Argument essentiel : le bâtiment délabré qui a causé la colère royale est une annexe qui échappait depuis 1997 au contrôle de l'orphelinat de Aïn Chock puisqu'elle était squattée, dans des conditions d'hygiène particulièrement effroyables, par des délinquants agressant régulièrement les pensionnaires de l'orphelinat. Sans compter les sinistrés des inondations de 1995 dont Driss Basri, alors super-ministre, s'était débarrassé en les jetant dans ce bâtiment. Cette situation avait fait l'objet de nombreuses lettres aux autorités locales et aux ministères concernés leur demandant de faire évacuer l'annexe. Des plaintes déposées par des orphelins pour abus sexuels que leur faisaient subir les exclus de l’annexe n'ont pas connu de suite. Le forcing a néanmoins poussé le gouverneur de Hay Hassani, à l'époque Hassan Rahmouni, de prendre la décision de construire un mur séparant l'orphelinat et le fameux bâtiment, en 1997. Les pensionnaires de ce mini-goulag, ont certes noté le passage du roi et la ballet des maçons et autres peintres. Mais depuis, ils n'ont rien vu venir. “C'est vrai que les murs ont été retapés, mais est-ce qu'on a pensé à nous trouver du travail, à former ceux qui peuvent encore l'être, à redonner espoir à des orphelins clochardisés par des années de disette ?” s'indigne un pensionnaire du fameux bâtiment. Effectivement, quelques mois après, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Rien, ni dans les règles ni dans les comportements, n'a vraiment changé. La précarité s'est accentuée, les jeunes vivent toujours dans l'exclusion. N'ayant pas de doute que, visite royale ou pas, ils feront toujours partie de l'autre Maroc.



Phénomène. Orphelinats ou dépotoirs sociaux ?

Si l'affaire de l'Association de Bienfaisance de Aïn Chok a jeté la lumière sur les carences endémiques en matière d'assistance sociale au Maroc, elle met surtout à nu un système où les filets sociaux sont quasi-inexistants. Un système où, en matière sociale, le bricolage et le provisoire restent de rigueur. Les orphelinats sont normalement destinés aux mineurs, garçons et filles. La limite d'âge pour y être hébergé est fixée à dix-huit ans. Au-delà, les jeunes doivent quitter les lieux pour que d'autres enfants ou adolescents puissent y être recueillis. Seulement voilà, passé ce délai réglementaire, la plupart des pensionnaires restent parce qu'ils n'ont tout simplement nulle part où aller. Or, les orphelinats ont été souvent utilisés à d'autres fins que celle d'accueillir des enfants en situation sociale précaire. En 1995, Basri avait utilisé les locaux de l'Association de Bienfaisance de Aïn Chok pour reloger les sinistrés des inondations de Derb Soltane. Par la suite, les gouverneurs qui se sont succédé se sont débarrassés des “rejetés” de la société que leur signalaient les moqadems tels que les vieux clochards, les délinquants qui sortaient de prison et les autres exclus. à l’orphelinat de Mohammedia, ce sont des familles entières qui ont été admises à partager le gîte et le couvert avec les petits orphelins. à l'origine, les autorités locales orientaient les “cas sociaux” les plus insolubles à l'orphelinat. Aujourd'hui, le bras de fer entre les pensionnaires et l'administration de cet orphelinat a atteint un point de non retour avec notamment le refus des familles de quitter l'enceinte du bâtiment. Valeur actuelle, l'enquête effectuée en 2002 par l'entraide nationale a évalué à 56 millions de dirhams les besoins en infrastructures et à 107 millions de dirhams ceux en équipement pour 400 associations gérant des orphelinats.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés