Musique. Je scratche donc je suis
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Zayan Freeman
(Eric Lagarde)
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Entre soirées clubbing, formations hip hop et nouvelle scène électro du Boulevard des jeunes musiciens, le DJ (Disc Jockey) made in Morocco est bel et bien une espèce en voie d'apparition. Enquête.
Le 7 janvier 2006 sera-t-il à marquer d'une pierre blanche ? Ce jour-là, à Cape Town, en Afrique du Sud, DJ Kak'X, vingt-deux ans, sera le premier Marocain à se placer sur les rangs de la finale mondiale de Thirst. C'est aussi la première fois que le pays participait. Cette compétition internationale de DJing, créée en 2002 sous les auspices |
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de Heineken, aura attendu trois éditions avant d'organiser une sélection nationale. Le lauréat, de son vrai nom Soufiane Hakiki, n'a pas déçu, coiffant au poteau les grosses pointures attendues lors de la deuxième étape à Dubaï, il y a quelques semaines. Si l'évènement opposera, au finish, les vainqueurs des quatre grands pôles régionaux - Afrique/Moyen-Orient, Asie-Pacifique, Amérique et Europe - le jeune Rbati compte bien, avant tout, y défendre les couleurs du DJing marocain.
Vaste programme. DJ Hak'X, s'il se distingue une fois de plus à Cape Town, marchera-t-il sur les illustres traces d'un DJ Abdel, d'un CutKiller ou d'un U-Cef ? Le premier, né à Casa, ex-chef d'orchestre explosif de Nulle Part Ailleurs sur Canal +, est aujourd'hui considéré comme un des meilleurs DJ en Europe ; le deuxième, meknassi, est co-fondateur du prolifique label Double H avec Abdel ; le troisième, originaire de la capitale, est coupable d'une petite révolution dans le monde de l'électro-fusion avec Halalium, album pionnier pétri du patrimoine musical maghrébin. Ils représentent, dans l'imaginaire collectif des adeptes du mix-scratch-cut, les pionniers et ambassadeurs de la scène DJ nationale.
Et pourtant. Aucun d'entre eux ne se considère comme tel. Marocains, oui. Mais l'art du DJing, ils l'ont forgé en France, à Londres. Pas ici. Et alors ? Les passionnés sont loin de prêcher dans le vide pour autant. Mais comme toute affaire d'initiés, la question suscite nuances, débats, désaccords.
Une histoire de beats
Et c'est tant mieux, car les voies du DJing sont vastes et ne souffrent pas l'approximation. C'est d'abord une histoire de familles. De beats, pour être précis. Le hip hop a généralement un tempo bas, explique, de San Francisco, le maître algérien Cheb i Sabbah, dans les 90-100 BPM - beats per minute - alors que la house se mixe à 160, voire 190 BPM. Et si chaque style couvre foule de sous-groupes (trip hop, progressif, tribal
), c'est bien entre house (plus largement électro) et hip hop que la frontière s'installe.
Plus encore que des courants musicaux, précise Hicham Kabbaj, responsable artistique et culturel du British Council, à Rabat, ce sont deux courants sociaux. En schématisant un peu, l'électro est plus élitiste, car elle implique moyen de locomotion, connaissances, argent pour sortir
Le hip hop reste plus populaire. C'est évident que le DJing électro a plus de chances de percer dans les boîtes au Maroc, alors que les DJ hip hop sont plus tributaires de la radio, des soirées libres, des groupes de rap (H-Kayne pour DJ Khalid, Fnaïre pour DJ Van
). Au DJing house, l'étiquette commercial est souvent associée, surtout quand il s'agit de Marrakech, temple des boîtes de luxe et du clubbing VIP. Pas étonnant, quand on sait que le Pacha, inauguré en février dernier et dont le concept fondateur tourne autour des soirées DJ, est une franchise du Pacha d'Ibiza.
Quoi qu'il en soit, il n'en demeure pas moins un pôle de la scène DJ marocaine, ex-aequo, selon de nombreux experts, avec le Platinium de Rabat, qui n'a pas à rougir de sa programmation DJ, reprend Hicham Kabbaj, et tente de s'ouvrir à un large public, donc à des styles variés. Le Pacha en a pris de la graine, qui accueille cette année DJAbdel chaque troisième samedi du mois pour des soirées R'n'B à succès. Mais en général, poursuit Hicham Kabbaj, les boîtes n'aiment pas trop ce qui est, à leur goût, ésotérique
D'ailleurs, rares sont les DJ marocains qui font vraiment dans l'expérimental.
Vivier marocain cherche soutien
En tout cas, s'ils ramènent de nombreux DJ internationaux au vu de l'impact produit sur un public local friand de tout ce qui est estampillé étranger, les hauts lieux du DJing au Maroc - même s'ils se comptent sur les doigts d'une main - ont compris qu'il existait une main d'uvre non négligeable de DJ marocains, résidents fidèles et financièrement accessibles : quatre au Pacha, deux au Platinium. Et ceux du Téatro de Marrakech, du CandyBar et du tout nouveau Déclic Café à Casa.
Vaille que vaille, une scène émerge bel et bien. Sans oublier l'effet de mode. Dans les années 60-70, rappelle Cheb i Sabbah, tous les jeunes se débrouillaient pour s'acheter une guitare. Aujourd'hui, ils optent pour les platines. Mais les accros demeurent difficiles, car l'élitisme du DJing se niche également dans la technicité qu'il exige. Ici, des DJ susceptibles de faire un set dans un club, il y en a des milliers. Mais des DJ techniques, presque aucun. Parole du Gadiri DJ Key, Khalid de son vrai nom, véritable orfèvre du breakbeat et fondateur de l'association Original Hip Hop, largement reconnu par ses pairs comme un des meilleurs du pays. Les vrais DJ mixent avec des vinyles, dont la qualité sonore est sans comparaison. Que ce soit en électro ou en hip hop, c'est pour les spécialistes.
Un truc de happy few, en quelque sorte. Si le matériel de base (platines, table de mixage) est indubitablement cher (25.000 DH minimum au Maroc), les vinyles sont tout simplement inaccessibles pour qui n'a pas un pote en France ou ailleurs pour lui ramener le précieux disque noir. Qui coûterait à peine 50 DH si seulement il existait des boutiques au Maroc, fulmine le Londonien d'adoption U-Cef, frustré face à l'éternelle léthargie de l'industrie musicale au bled, qui a même pensé à acheter une machine à fabriquer les vinyles pour l'amener au Maroc
jusqu'à ce que l'entreprise s'avère compliquée de côté des douanes. Où sont les radios, les producteurs, les journalistes pour promouvoir cette musique ?
Car on en revient toujours au même point douloureux. Si le débat est parfois tranché quant aux couleurs et saveurs de la scène DJ marocaine, elle existe, mais difficilement. Qu'ils soient de tendance électro ou hip hop, les connaisseurs identifient une bonne vingtaine de DJ de niveau très solide, à même de conquérir l'étranger. Plusieurs DJ mixent ainsi en Espagne, aux Pays-Bas, en France
Car le potentiel est là. Même si les avis divergent une fois de plus quant à son atout premier ou la voie à emprunter. Ils doivent puiser au mieux dans leur patrimoine, insiste U-Cef, dont les morceaux s'appellent tour à tour Moorish matadoor, Gazel Fatma, Marrakech raggamuffins ou tout simplement Maghreb. Les Chemical Brothers ont repris un son de Najat Aatabou, le présentateur des dernières MTV Awards s'est même inspiré du thème de Abdelkader pour son set d'ouverture ! Surtout, si l'artiste n'a pas d'identité qui le représente, on ne le croit pas. Il faut cultiver ça. Pour Hicham Kabbaj, qui n'identifie pas de style proprement marocain, la force du DJing national peut justement résider dans cette non-appartenance à une mouvance précise. S'il n'y a pas d'école, les DJ d'ici savent prendre le meilleur de chacune.
Reste que ceux qui contestent l'existence, voire l'émergence d'une scène DJ marocaine sont soit pessimistes, soit de mauvaise foi. Il suffit d'ouvrir les yeux ou de tendre les oreilles. Salle comble au cinéma Lynx de Casa lors du show des Britanniques Zen TV l'an dernier, 30.000 personnes à la soirée électro du Boulevard 2005 en juin, la multiplication des soirées DJ au Pacha et ailleurs et - peut-être - une nouvelle radio sous la houlette de DJ Abdel en 2006
Qui sait, le jour de gloire des DJ marocains est peut-être arrivé ! |