Sujet
Actu Économie
Dossier. La vérité sur la Marche Verte
Rapt en Irak. Al Qaïda cible le Maroc
Société. Les harraga du foot
France. Le squat de la honte
Musique. Les étoiles filantes
N° 198
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Dossier. La vérité sur la Marche Verte
Rapt en Irak. Al Qaïda cible le Maroc
Société. Les harraga du foot
France. Le squat de la honte
Musique. Les étoiles filantes

Par Abdelattif El Azizi

Rapt en Irak. Al Qaïda cible le Maroc

De g à d, Abdelkrim Al Mouhafidi
Moustapha Boualem (DR)
Moustapha Boualem et Abdelkrim Al Mouhafidi, les deux Marocains kidnappés en Irak ont finalement subi la loi de Zarqaoui et ses hommes qui les condamne à mort. Les autorités marocaines ont tellement tergiversé qu'elles n'ont rien vu venir.


On craignait le pire pour les deux Marocains kidnappés en Irak, le 20 octobre dernier. Et le pire n’a pas tardé à se produire. Jeudi 3 novembre, l'organisation terroriste Al-Qaïda a annoncé avoir condamné les deux ressortissants marocains à la peine de mort, pour "apostasie". La sentence a été rapportée dans une déclaration, diffusée sur Internet,
de la branche dirigée par Abou Mossab Al Zarqaoui. “Après l'examen de leur cas, notre tribunal a jugé qu'ils étaient, sans l'ombre d'un doute, des partisans des tyrans et membres du régime apostat du Maroc. Sur cette base, le tribunal de l'organisation Al-Qaïda en Mésopotamie a décidé de les exécuter conformément au jugement réservé par Dieu aux apostats”, indique le communiqué, dont l'authenticité n'a toujours pas pu être vérifiée. Seule certitude cependant : c'est bien cette même branche irakienne d'Al-Qaïda qui avait annoncé le 26 octobre le rapt de Moustapha Boualem et de Abdelkrim Al Mouhafidi, résidents en Irak depuis plus de 20 ans et mariés à des Irakiennes. Peuvent-ils encore échapper à cette lourde sentence ? Et comment nos officiels gèrent-ils la crise ?
Dès le début de l'affaire, les autorités marocaines ont préféré afficher une grande prudence. Sur la mission diplomatique marocaine en Irak, l'omerta habituelle est restée de mise. Officiellement, une mission composée d'un diplomate et de deux agents de la DGED, et conduite par Mohamed Azeroual, directeur des Affaires arabes et islamiques au ministère des Affaires étrangères, s'était rendue mardi à Amman en vue de “contribuer aux efforts de recherche en cours, des deux employés de l'ambassade”, selon les termes du premier communiqué officiel. Un second communiqué “appelant à la libération immédiate des deux Marocains” avait couvert de ridicule ce ministère habituellement peu disert.
Bref, des réactions officielles loin de répondre à la gravité de la crise. Ajoutez à cela les gesticulations maladroites des partis politiques, dont ce communiqué absurde de l'USFP, appelant le président Talabani, ennemi juré des jihadistes, à intervenir pour la libération des otages marocains. Nous étions à mille lieues des réactions auxquelles nous ont habitués des gouvernements étrangers qui ont été confrontés à ce type de crise. Dernier exemple en date, la mobilisation du ministre des Affaires étrangères algérien qui s’est battu jusqu’au bout pour éviter l'exécution des deux diplomates algériens en juillet dernier.
Côté irakien, ce sont les islamistes qui ont créé la surprise en condamnant le rapt. Le Comité des Ouléma, principale association religieuse sunnite irakienne, avait lancé lundi 31 octobre 2005, un appel à la libération des deux ressortissants marocains. “Nous appelons ceux qui ont enlevé nos frères marocains à les libérer, au nom de l'islam et pour préserver la sainteté du mois de jeûne du Ramadan”, a affirmé le comité dans son communiqué. Position partagée par quelques salafistes marocains. Mais, surprise ! Selon une source sécuritaire, “le communiqué de condamnation signé Mohamed Fizazi qui devait parvenir à la presse a été bloqué”. Pourquoi ? Black-out. “C'est une erreur stratégique évidente”, s'indigne cet homme politique qui rappelle que dans l'affaire des deux diplomates algériens, exécutés en juillet dernier à Bagdad, les salafistes algériens avaient plutôt adopté une position contraire. Ils avaient soutenu Al Zarqaoui, appelant même publiquement au lynchage des deux hommes, accusés de travailler pour les services algériens.
À quoi faut-il imputer la frilosité de la réaction officielle du Maroc ? Une semaine après la disparition des deux marocains, l'hypothèse de l'enlèvement politique n'était pas partagée par tous les observateurs. Malgré la diffusion du premier communiqué signé Abou Maïssara Al-Iraqi, porte-parole du groupe Al Zarqaoui, annonçant laconiquement que “vos frères dans la branche militaire de l'Organisation d'Al-Qaïda en Mésopotamie ont arrêté deux Marocains, employés de l'ambassade du gouvernement marocain à Bagdad”, la piste terroriste n’avait pas été retenue à 100 %. “Les deux employés auraient pu être pistés et enlevés par un groupe de malfrats désireux de mettre la main sur l'argent qui était en leur possession”, avance cet officier des renseignements, connaisseur de la région. Dans les arcanes du pouvoir marocain, explique ce responsable, “On y a même vu la main des Américains, qui chercheraient à tout prix à donner à cette affaire un caractère politique pour amener l'opinion publique marocaine à de plus tendres sentiments concernant la présence américaine en Irak”.
Simple paranoïa d'agent secret ? Pas sûr. L'ambassadeur d'Irak au Maroc, Abdelmohsin Mhamed Saïd, n'était pas loin de partager la même lecture. “Les employés ont sûrement été victimes de l'une des nombreuses bandes armées mafieuses qui opèrent dans la région”, affirmait-il. Tous ces acteurs faisaient-ils sciemment fi de la menace que laisse planer Al Qaïda sur le Maroc ? Pas tous. L'hypothèse d'une réaction violente de la nébuleuse de Ben Laden contre Rabat en raison de son soutien inconditionnel à Washington a toujours été envisagée. D'autant plus que “Al Zarqaoui estime qu'un véritable émirat islamique se devait de montrer l'exemple en refusant tout contact diplomatique avec les états apostats comme l'Arabie Saoudite, le Maroc ou avec des organisations impies comme les Nations Unies” affirme François Didier, journaliste à Libé (France) qui a enquêté sur le personnage et a rencontré plusieurs de ses proches en Irak et en Jordanie. Pas de doute, l'intransigeance de Al Zarqaoui envers “les régimes impies alliés au grand Satan américain, dont le Maroc”, faisait craindre le pire pour les deux Marocains enlevés. Qu'est-ce qui empêcherait donc Rabat d'aller droit au but et d'établir une stratégie claire pour libérer les deux otages ? La situation était nouvelle et les spécialistes sollicités en étaient encore aux conjectures sur le cas Al Zarqaoui. Entre temps, la sentence est tombée. Trop tard ?



Communiqués. Info ou intox

Les communiqués, qui font rage depuis l'enlèvement des deux Marocains en Irak, pèchent par un manque flagrant de clarté. On a tout juste eu droit à quelques passages “des deux supposées communications” adressées par les agences de presse aux rédactions. Extraits qui font référence à un site islamiste sans en préciser l’adresse. D’où l’impossiblilité de remonter à la source pour en vérifier l’autheticité. Aucune trace des textes intégraux des deux fameux communiqués signés Abou Mossab Al Zarqaoui, aussi bien au niveau de la MAP que du ministère des Affaires étrangères. Sans oublier un détail d’importance, il n'y a eu ni photos, ni documents, ni vidéo. Ce qui ne ressemble pas au style de “Abou Maïssara Al-Iraqi”, le chargé de communication de Al Zarqaoui. D'habitude, pour chaque personne kidnappée, on a droit, au moins, à des photos et au mieux, à une vidéo où l'otage est filmé en situation.
Autre contradiction, on ne parle nulle part de la troisième personne présente au moment du rapt : l'Irakien qui accompagnait les deux Marocains et qui a été relâché, sur le champ par les ravisseurs. Un journaliste européen qui a essayé de retrouver sa trace s'est heurté au silence des services de sécurité irakiens. “La disparition de ce personnage-clé ne fait que renforcer nos soupçons sur l'éventualité d'une manipulation des services irakiens en complicité avec les américains pour transformer un rapt crapuleux en affaire politique”, précise ce même journaliste.
S'agit-il d'un simple kidnapping mafieux transformé en rapt politique et attribué à Ben Laden par l'antenne irakienne du Bureau des Communications Internationales du Pentagone ou est-ce vraiment Al Zarqaoui qui en est l’auteur ? Comment faire aujourd'hui pour dissocier l'info de l'intox ? Il faudra malheureusement attendre l'issue de cette dramatique affaire pour avoir la réponse.



L'autre filon. Kidnapping, mode d'emploi

Dans l'Irak en guerre, le kidnapping est une véritable industrie. Médiatisation à outrance, succès à répétition, les rapts sont devenus autant un moyen de pression qu'un mode de financement de la guérilla. Avec rançons à la clé, une véritable mafia s'est accaparée du filon, concurrençant de très près les groupes de Moudjahiddines qui se disputaient jusqu'à présent ce marché particulièrement juteux. La technique est d'une simplicité extrême. “Des mouchards se chargent de repérer les cibles potentielles, qui sont par la suite soumises à une filature serrée. Il suffira alors aux ravisseurs de saisir le moment opportun pour kidnapper la personne”, précise un journaliste italien qui a suivi le kidnapping du journaliste Enzo Baldoni. Principale structure responsable d'enlèvements, l'Armée islamique dispose de moyens énormes. Elle serait divisée en plusieurs groupes dont l'un est chargé de l'enlèvement des étrangers et de leur maintien en détention. Une autre cellule est chargée de communiquer sur le rapt avec force vidéos et autres moyens de communications modernes. En plus des journalistes, notables, médecins, commerçants, les étrangers accusés d'être des agents potentiels du régime mis en place par les Américains sont particulièrement visés.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés