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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Cerise Maréchaud

France. Le squat de la honte

Othmane, le jocker du squat
(CM / TelQuel)
Othmane R., Marocain, est le technicien attitré du plus grand squat de France. Débrouillard, il a su y gagner un statut «privilégié». Mais pour lui comme pour ses voisins d'infortune, l'avenir ressemble au quotidien : précaire. Reportage.


Cité universitaire de Cachan, région parisienne. Planté tel un paria entre un amphi et le resto U, le bâtiment F, et malgré le lierre qui s’y accroche, cache mal ses façades aussi lézardées que le reste du site est clean. Autrefois plus respectable, cette construction des années 60 accueillait les filles de l'Ecole Normale Supérieure de Cachan.
Aujourd'hui, elle n'est plus qu'un improbable ghetto, cinq étages de couloirs lugubres, de fenêtres brisées et d'escaliers insalubres, avec ses paraboles accrochées comme autant de mains tendues vers un monde inaccessible.
Bienvenue dans le plus grand squat de France. Depuis 2002, après que cette ancienne résidence du CROUS (Centre Régional des œuvres humanitaires et Sociales) vouée à la démolition, ait été désertée par ses étudiants, le bâtiment F abrite aujourd’hui, tant bien que mal, clandestins, familles démunies, réfugiés politiques, sans-abri. Une trentaine de nationalités au total, en majorité africaines. Si un récent recensement interne, ainsi que la mairie locale, décomptent environ 600 habitants, la communauté du bâtiment F affirme sans ciller atteindre le millier d'âmes. D'où le surnom médiatique de ce lieu sans adresse. Le chiffre ne surprend guère : au “squat des 1000”, nombreuses sont les chambres, parmi les 330, qui sont habitées par des familles entières.

Privilégié dans 20m2
Aux l'abord de la bâtisse grisâtre, juste au-dessus de la pancarte, un “accès interdit” déclare les locaux “impropres à l'habitation”. Non loin de l’écriteau, une affiche annonce : “Je suis le frère de tous les hommes et l'hôte de tous les peuples”, dixit Victor Hugo. C'est aussi la philosophie de Othmane R., Casablancais de 32 ans débarqué au squat en 2003 après un long périple. Penché sur une table en bois, au premier étage, il la retape pour un de ses nombreux “voisins”. C'est l’une de ses commandes de la journée. Ici, tout le monde le surnomme “Mains en or”. Pharmacien de formation, mais aussi peintre, plombier, électricien, ce pro du système D est le technicien-bricoleur-rafistoleur attitré du squat de Cachan. Sans papiers, son statut n'est pas plus confortable que celui de ses compagnons. Mais son quotidien, un peu plus, oui.
Le regard doux, les épaules carrées sous un tee-shirt noir rappelant sa “fonction” avec humour, Othmane ouvre la porte de son chez-lui, 20m2 coupés en deux par une cloison. D'un côté, la cuisine, équipée. De l'autre, un lit deux places, des rideaux en dentelle blanche, une armoire, une grosse télé animée par les joies et peines d'une série russe à l'eau de rose. “Même au troisième, ils ne captent pas aussi bien”, fait-il mine de se réjouir. Il y a aussi un lecteur DVD, quelques CD, trois-quatre chemises bien repassées, un rouge à lèvres et des fleurs à la fenêtre. Une touche féminine. Othmane vit ici avec sa compagne biélorusse Jeanne, 35 ans, blonde aux yeux azur. Elle montre un petit livret, Sans papiers mais citoyens, publié par l'AMEF (Agence des Marocains et étrangers en France) et donné par un ami afin de les aider à se pacser.
Un petit confort, donc. Mais il y a aussi la guerre quotidienne contre les cafards, le papier journal collé aux murs contre l'humidité… Dans ces conditions, Othmane et Jeanne ne songent pas à fonder une famille. La grosse peluche, trouvée par Jeanne, et les étoiles phosphorescentes collées au plafond attendront. Pourtant, le bâtiment F compte aussi sa centaine d'enfants, dont nombreux en bas âge, qui tapent timidement le ballon sur l'herbe du bas ou courent, parfois pieds nus, dans les escaliers. Les couloirs, simplement carrelés, arborent des autocollants Droit au logement, des messages prophétisant l'expulsion redoutée... Les portes, ouvrant sur des piaules de 9m2, affichent un numéro, un nom, une origine. écrits au marqueur, coups de gueule et poèmes ont poussé là comme les algues sur l'épave d'un navire, remplaçant les tags d'étudiants : “Ne me dérange pas si tu ne peux pas m'arranger”. Signé “habitant du F 113 malgré lui”.

Système D
Othmane, lui, est “dérangé” à tout bout de champ. C'est son gagne-pain. “Beaucoup de monde a besoin de lui, résume un voisin africain de chez qui s'échappe un air de reggae, Tiken Jah Fakoli. Mais il faut s'identifier à la porte, sinon il n'ouvre pas”. Dans un russe parfait, Othmane est en pleine conversation avec Jeanne lorsqu'une voisine de palier frappe à la porte pour un service. Les mille et un coups de main qu'il file à la communauté du bâtiment F lui rapportent 100, parfois 300 euros par mois. Certains services sont bénévoles, “mais Dieu me le rendra”, sourit-il. Il gagne en tout cas deux à trois fois plus qu'un ouvrier au Maroc, “payé, au mieux, 7,50 DH l'heure”.
De fait, tout le monde le connaît et le respecte. Si l'argent manque, on fait un geste en nature, on troque. Ainsi le frigo “Arthur Martin” contre une réparation de lavabo, ou le canapé moelleux donné par un “copain arabe” en échange du retapage de sa porte. C'est d'ailleurs par ses talents que Othmane s'est fait une place au squat des 1000, devenu son foyer de transit, lorsqu'à son arrivée il y a deux ans, il avait entièrement retapé la cuisine de l'étage, alors noyée sous une fuite d'eau. Depuis, sous la tutelle de l'Ivoirien Fidel, sorte de “chef” de la communauté et porte-parole des sans-papiers du squat, des collectes de matos sont régulièrement organisées pour Othmane.

Solidarité, modus operandi
Car quand la détresse devient un modus vivendi, la solidarité s'impose comme modus operandi. Cours d'alphabétisation, distributions de couches et de préservatifs, nettoyage collectif du squat le dimanche, échanges de biens, gardes d’enfants… La mairie et des associations leur apportent de l'aide en biens courants, le Crous maintient l'eau et l'électricité. Loin d'être une cour des miracles, le squat des 1000 s'est mué en organisation aux membres actifs et revendicatifs. Au lendemain de l'ordonnance d'expulsion d'avril 2004, ils ont créé le Collectif des 1000, dont le mot d'ordre est clair : pas d'expulsion sans papiers. Tout en restant discrets. Certains ont deux femmes, d'autres, un casier judiciaire ; un jeune squatteur algérien a été blessé au couteau l'an dernier ; sans oublier les récents incendies mortels dans plusieurs squats de la capitale, et la politique d'immigration agressive de Sarkozy. Passent alors les semaines, les mois, les années. Au-dessus du bâtiment F, une lourde épée de Damoclès est suspendue. Comme le temps.



Othmane R. “Mains en or” et avenir plombé

Tout comme ses compagnons d'infortune, c'est après un tortueux périple que Othmane R., 32 ans, atterrit dans les couloirs du tristement célèbre bâtiment F de Cachan. Casablancais du quartier Tacharouk, il désespère d’intégrer l'école de pharmacie de Rabat après deux ans de biologie-géologie, faute de bakchich. Conseillé par un ami, il s'embarque pour Vitebsk (Biélorussie) en 1999, au prix de quelque 20.000 DH réunis par sa famille avec la bénédiction de son père. En quatre ans, il apprend le russe, poursuit sa formation de pharma où il côtoie Marocains, Libanais, égyptiens ou encore Syriens. Il rencontre aussi sa compagne, Jeanne, alors expert-comptable et ingénieur. Mais le gouvernement biélorusse s'oppose aux mariages étudiants, de même qu'il durcit, en 2000, les lois sur l'immigration : les étudiants étrangers sont sommés de payer leur formation en une seule fois. Dur. En 2003, il lui reste une semaine pour quitter le territoire. Le couple, qui totalise quelque seize ans d'études, émigre vers Paris, où le “squat des 1000” s'avère, à terme, leur seule alternative contre la rue. Ils y vivent depuis deux ans, en attente de leur régularisation, sans projet d'avenir.

 
 
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