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N° 198
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

À chaque fois que tout va bien, surgit une staffette croate ou un khoroto agressif

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Aussi étonnant que cela puisse paraître, notre inestimable héros, l'intrépide Zakaria Boualem, a vécu une fin de ramadan des plus paisibles. Allez savoir comment il a réussi à trouver une sorte de semblant d'équilibre dans un environnement aussi hostile qu'un ramadan casablancais. Il doit ce retournement de situation à une découverte toute banale : un terrain de foot de quartier. À quelques centaines de mètres de la grande mosquée Hassan II, donc : un terrain tout bête, encastré au milieu des immeubles, rouge de hemri. à partir de quinze heures, tous les jours, c'est le tournoi, le tournouwwa en version originale. Les équipes débarquent de tout Casablanca pour des matchs très chauds. Le terrain est éclairé, le jeu des équipes aussi. Ça joue bien, ça joue propre. L'arbitre - parce qu'il y a un arbitre - peut siffler sans se faire agresser ni par les joueurs, ni par leurs parents proches. Les équipes ont des jeux de maillots uniformes. Avec des sponsors, s'il vous plaît. Et le public est au rendez-vous. Largement plus de monde qu'autour de notre GNF1. Normal, ça vit, ça grouille de bonne humeur. Tous les après-midi, tous les soirs, Zakaria Boualem a vibré au jeu de Bayern El Hank, de Chabab Loubila ou de ODM (Olympique derb milla). Il est tombé amoureux de ce tournouwwa. Sur place, il a découvert quelques héros locaux. Comme Abdelbaqui, par exemple. Un jeune homme qui porte en lui une sorte de passion dévorante pour le mixage. Abdelbaqui aurait voulu être DJ, c'est clair. Mais par la faute d'un problème d'orientation scolaire, il n'a jamais
trouvé l'option DJ dans son lycée. Alors il mixe sur son téléphone. Il fait défiler le menu "sonneries" de son Sony-Ericsson à fort volume. Il passe d'une sonnerie à l'autre et il est très content. Il a créé sa boîte de nuit en plein air. Autour de lui, ses amis font semblant d'apprécier la musique. Ils ont l'air heureux eux aussi : ils regardent un match mixé par DJ Abdelbaqui. De temps en temps, Aziz fait le tour du terrain sous les vivats des spectateurs. Aziz n'est pas un joueur. En fait, il est trisomique. Apparemment, rien ne lui fait plus plaisir que de se faire applaudir. Tout le monde le sait, alors tout le monde l’applaudit. Du coup, Aziz aussi est heureux. Autour du terrain, il y a des quartiers. Il y a par exemple le quartier des barbus. Des barbus à l'ancienne, des barbus light. Vus de près, ils sont exactement comme tout le monde. Et tout le monde les traite comme tout le monde. On les taquine et ils répondent. Autour du terrain, on a appris à vivre ensemble. Il y a aussi le quartier des buveurs de bière. C'est le ramadan, alors ils ne boivent pas de bière, mais ils restent ensemble, question d'habitude sans doute. De temps en temps, il y a une lajna qui passe. Ce sont les organisateurs. Ils sont chauves, comme tous les organisateurs. Le public, subtil, le leur fait remarquer. Il rigolent. De l'autre côté de ma page, je vous sens inquiet, légèrement sur vos gardes. Vous vous demandez : mais qu'est-ce qui va bien pouvoir se passer ? On se croirait dans Le Matin du Sahara, tendance mi-80's! Quand est-ce que ce tableau idyllique, un peu neuneu va voler en éclats...? C'est vrai, à chaque fois que tout va bien dans cette page, surgit une staffette croate, un khoroto agressif ou un gardien de voiture pour énerver tout le monde. Un peu comme dans la vie, justement. Logiquement, c'est ce qui devrait se passer ici. Et bien, NON. Rien ne surgit. Tout le monde regarde le match, tout le monde rigole (sauf le gardien de but qui vient d'encaisser un petit pont). Tout le monde va rentrer chez lui. Et voilà. Il est donc démontré que tout n'est pas voué à l'échec. Il a suffi de quelques kilowatts d'électricité, de quelques maillots et de deux buts pour rendre un quartier heureux. C'est tellement simple qu'on se demande comment ils n'y arrivent pas plus souvent.

 
 
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