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Entretien réalisé par Driss Ksikes
Interview-vérité.
Simon Lévy. "Pas de rupture avec les Marocains dIsraël"
La relation des juifs marocains avec Israël. Sa position anti-islamiste. Sa mise à l'écart au sein du parti. Simon Levy fait le point sur les questions- clés qui le taraudent.
Une visite d'émissaires juifs marocains en Israël. Un appel du président Kasav au roi Mohammed VI. Est-ce le Maroc qui drague Israël ou Israël qui fait pression sur le Maroc ?
Je ne crois qu'il y ait de pression, ni d'un côté ni de l'autre. Les Israéliens ont toujours souhaité la visite d'un chef d'état arabe. Les relations entre le Maroc et Israël sont plus ou moins en panne. Israël |
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fait des efforts pour les renouer. Mais de toute façon, au niveau populaire, touristique et civil, les relations ont continué. Elles sont suivies. Dans ce cadre, une union de juifs marocains en Israël a invité pour une cérémonie André Azoulay et Serge Berdugo qui s'y sont rendus. Y a-t-il autre chose ? L'avenir seul nous le dira. Ceci étant, le Maroc continue à jouer, par sa modération, un rôle utile. Nous n'avons pas intérêt à rompre avec ces Marocains d'Israël qui restent attachés à leur pays d'origine. C'est ainsi que le Maroc reste, aussi bien au niveau officieux que populaire, un élément actif dans la recherche de la paix. Une paix positive, évidemment.
Mais au delà de l'affectif, ces marocains d'Israël sont majoritairement de droite et d'extrême droite. Ne font-ils pas un usage idéologique de cette solidarité ?
C'est moins idéologique quil peut paraître des deux côtés. Cela reste au niveau des solidarités au premier degré : les musulmans sont spontanément solidaires d'autres musulmans, ce sans agressivité ni méchanceté. Les juifs marocains d'Israël ont, pour leur part, un attachement à leur patrie d'origine, dont ils ne gardent que le beau souvenir d'un pays fraternel où ils ont vécu pendant 2000 ans et où leurs frères, minoritaires, vivent toujours, la tête haute, en tant que citoyens d'une religion différente. Tout cela n'est pas forcément idéologisé et sur ces réalités vivantes, on peut bâtir un avenir de paix.
Ce discours est simplificateur. Les marocains d'Israël, c'est aussi le Shaas, une idéologie intégriste
Les choses sont plus complexes. Les juifs marocains ont d'abord voté travailliste en masse. Et ils ont été déçus. Il en est sorti le mouvement des Panthères noires qui est allé loin dans la solidarité avec les Palestiniens, en dépit de l'affrontement armé. Et puis, la droite religieuse est revenue en force. En fait, plus quun parti de droite, le Shaas est à lorigine essentiellement identitaire des juifs nord-africains et il situe son action surtout sur le plan revendicatif (il a bien participé au gouvernement Rabin). Et puis, il a été plus ou moins récupéré. Le procès contre le rabbin Dheri, d'origine marocaine, accusé de corruption, n'était-il pas une opération visant à récupérer ce mouvement ? Je ne suis pas en train de dédouaner le Shaas. Il faut parler de la réalité qu'il représente. Il est certain que la dérive politico-religieuse touche une grande partie de la population israélienne, mais tout autant les Reborn en Amérique et ailleurs ainsi que l'importante vague d'islamisme qui n'est pas seulement religieuse.
Azoulay et Assaraf, généralement en discorde, étaient dans le même bateau en Israël. Ce rapprochement avec l'état hébreu est-il important à ce point ?
Que le Maroc soit représenté en Israël par un homme d'état, quelle que soit sa religion, est tout à son honneur. Dans ce cas, il s'agissait d'une manifestation tenue par une organisation de juifs d'origine marocaine. Que le Maroc ait été représenté par un officiel, André Azoulay en l'occurrence, cela veut dire que notre pays ne rejette pas des Marocains à cause de leur religion ou de leurs opinions, et qu'il lui reste toujours une carte à jouer dans la construction des ponts de la paix. Ceci dit, ce n'est peut être pas si simple à comprendre pour tous les citoyens. Il faut donc faire un peu de pédagogie, plutôt que de réagir à posteriori. Car, ne l'oublions pas, le fait juif reste pour le Maroc deux fois millénaire. Mais il est plus compliqué à présent.
Vous avez toujours été un militant anti-sioniste. Pensez-vous que ces concessions envers lIsraël de Sharon mènent vraiment à la paix ?
Le sionisme prône l'immigration de tous les juifs en Israël. Ce n'est pas ma position. Je suis un marocain juif et militant. Comme d'autres militants sont marocains et musulmans. Quant à mon choix politique, il est connu. De quelles concessions s'agit-il ? Le fait de garder le contact avec la population marocaine en Israël est un moyen d'agir pour la paix. Le Maroc jouit auprès de cette population d'un prestige, celui d'un état arabe et musulman solidaire des Palestiniens qui n'oublie pas qu'une large partie de la population d'Israël conserve un souvenir et un lien positifs avec lui. Cet atout mérite d'être versé au dossier. Parce qu'au fond, Sharon, sa politique et/ou son remplacement ne sont pas en notre pouvoir, mais en celui de l'électeur israélien. Et ce dernier ne peut rester indifférent à une attitude de digne souplesse de notre part.
Le Maroc a ouvert un bureau de liaison avec Israël, il y a une décennie. Il n'a pas fait long feu. La position anti-israélienne de la population a décuplé depuis. Pensez-vous que ce soit opportun d'y repenser aujourd'hui ?
Je vous dirai tout simplement qu'il n'y a aucun fétichisme concernant le bureau liaison ou quoi que ce soit d'organique. Et gardons-nous de décisions à l'emporte-pièce comme de jugements sans nuance. Personnellement, j'ai été positivement rassuré par la capacité de mobilisation du Maroc populaire et officiel dans les manifestations du dimanche 6 novembre. Elles sont la preuve que notre opinion est capable de se mobiliser rapidement sur un sujet sensible (la défense de nos otages marocains enlevés en Irak par Al Qaïda, par exemple). Cela veut dire qu'il ne faut pas se hâter de juger la réalité marocaine de façon unilatérale. Il y a des réalités contradictoires et qui s'expriment. Il ne faut pas prendre les marocains pour des analphabètes politiques méconnaissant l'idée et la pratique de la nuance. C'est par rapport à la réalité marocaine et aux possibilités d'agir en faveur de la paix que l'on doit voir les mesures politiques, prises ou à prendre, à l'égard d'Israël et du Moyen Orient.
Vous êtes l'un des fervents adversaires des mouvements intégristes. Mais vous vous battez, dans des manifestations publiques, sans filet, sans même le soutien de votre parti. Est-ce tenable à terme ?
Tout d'abord, je pense que la lutte contre l'intégrisme est une lutte idéologique et non pas religieuse. Nous sommes marocains, notre histoire comporte deux composantes religieuses pour un peuple. Je respecte les idées religieuses de tout le monde, à condition qu'elles soient défendues comme des idées, c'est-à-dire en discutant, non pas par la violence, le meurtre ou la pression. Je ne peux entendre les cris de menace de mort contre les juifs et me taire. En vérité, la majorité de notre peuple, si ce n'est l'écrasante majorité, n'a rien contre les juifs, mais elle est contre le sionisme, dont soit dit en passant le rêve est de ramener tous les juifs en Israël. Or, en attaquant les juifs, on les pousse à partir en Israël. Nos écoles font-elles leur travail ? Pourquoi n'enseignent-elles pas que notre peuple a une composante juive et une part de culture juive ? Il en résulte une ignorance, même chez de jeunes étudiants, de ce qu'est, aujourd'hui, un juif ou un marocain juif. Quant à savoir si c'est tenable à terme, je répondrai qu'il n'y a pas de terme à l'édification démocratique de ce pays. Et si elle comporte des batailles, c'est tout à fait conforme à la nature humaine. Pour ce qui est du parti, il devra s'adapter aux nouvelles données de la lutte, non pas pour se soumettre à des diktats idéologiques comme il le fit dans une déclaration conjointe avec le PJD, hélas trop connu, mais en reflétant les idées de progrès qui ont animé toute son histoire. Pour certains militants, c'est une chose admise et pratiquée, pour d'autres, seule compte l'ambition légitime de se rapprocher des cercles de pouvoir, ambition tout à fait irréalisable et fragile.
Vous dénoncez, à raison, une forme d'antisémitisme véhiculée par les islamistes, mais ne craignez-vous pas de tomber dans l'excès inverse, de l'éradication ?
Il n'y a aucun éradicateur au Maroc, dans aucun parti. C'est en fait le contraire de cette position qui domine : il n'y a malheureusement aucune lutte idéologique continue dans notre gauche, tout au plus des réactions par rapport à des faits donnés. Je le répète : il appartient à la gauche de formuler une idéologie politique qui n'a rien de contraire aux convictions religieuses de notre peuple mais qui pose les vrais problèmes du développement, de la démocratie, de la justice sociale, du progrès scientifique, éducatif, etc. Quant à l'éradication en tant que telle, ce n'est pas une notion marocaine, mais algérienne. Chez nous, la réalité religieuse est assumée par l'état. Chacun peut en penser ce qu'il veut, mais ce n'est pas une question à l'ordre du jour.
À la mort d'Ali Yata, certains de vos camarades disent que vous rêviez de le remplacer à la tête du parti, et que vous vous êtes rendu compte que votre judéité était un obstacle. Avec le recul, pensez-vous que ce rêve était réaliste ?
C'est vrai que beaucoup m'ont prêté à ce moment là, honnêtement ou de façon mal intentionnée l'intention de succéder à Ali Yata aux cinquième et sixième congrès. C'était poser très mal une question politique, qui était pour moi réglée depuis toujours : un juif, aussi patriote soit-il, ne pouvait pas dans les cinquante dernières années diriger, en tant que secrétaire général, un parti essentiellement composé de marocains musulmans. Tous ceux qui m'ont connu réellement savent que telle était ma pensée. Même au sein du mouvement syndical. Quand j'étais permanent de la fédération UMT (Union marocaine des travailleurs), mon gros problème était de trouver un bon militant qui puisse me chapeauter. Au sein du parti, au cinquième congrès, il y avait une grande confusion. Ali disait je pars, mais ne voulait pas le faire. Thami Khyari proclamait sa candidature, mais une majorité n'en voulait pas. Quant à moi, je n'étais pas candidat, mais j'étais l'auteur d'un amendement qui réclamait une auto-critique sur les élections de 1993. Le parti avait préféré un arrangement inavouable avec le pouvoir à l'alliance au sein de la Koutla. Finalement, dans la confusion de ce congrès, mon élimination du Comité central en formation ne fut pas admise par toute la partie militante du congrès, qui ma réintroduit de force à la direction, au cri de Ya Shamon Ya rafiq, La zilna Ala Attariq (Camarade Simon, nous sommes avec toi dans le combat). Si j'avais eu l'idée de m'emparer du parti, c'était faisable. Je ne l'ai pas fait. Mais j'ai fait voter à l'unanimité toutes les motions au nom de lunité. Je ne le regrette pas.
En voulez-vous encore aux carriéristes qui vous ont mis à l'écart dans le parti ?
Je n'en veux à personne. Mais il est évident que Attomouh al Machroua (l'ambition légitime), mot d'ordre lancé au milieu des années 90 comme valeur suprême, est la seule ambition couronnée de résultats, fort maigres par ailleurs. Ceci dit, je garde en mémoire quau moment de notre mise au ban (mes camarades et moi de la même mouvance), nous avions 40% de délégués. Nous avions accepté une liste dans laquelle nous étions minoritaires, pour défendre nos idées. Et en pleine séance de nuit, Khalid Naciri décréta nous n'acceptons pas cette liste. C'est ainsi que nous avons été éliminés du Comité. Il n'est pas impossible de reprendre le flambeau. Difficile, mais pas impossible.
Aujourd'hui, le SG du PPS, Ismaïl Alaoui, refuse la démission de Miloud Chaâbi, conservateur devenu bailleur de fonds du parti. Que lui auriez-vous dit si vous siégiez au Bureau ?
Je lui aurais dit qu'il pouvait aider le parti, mais que le Comité central devait être l'émanation de la base et du Congrès, en lui citant des exemples de patriotes bourgeois qui ont aidé le parti sans pour autant avoir la possibilité d'influer sur sa ligne. Retenons que l'instance dirigeante est ouverte à des citoyens fortunés ou non, dès qu'ils sont élus, quand tant de militants ayant connu la répression ont été rejetés au sixième congrès. |
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Portrait. Marocain, juif et militant
Originaire de Fès, linguiste et grand connaisseur de l'arabe dialectal, Simon Levy a commencé son parcours de militant communiste en 1954. De l'action estudiantine à la direction du PPS, en passant par des années de travail à la tête de l'UMT, Levy faisait partie, à la mort de Ali Yata, des quatre candidats potentiels à sa succession. En parallèle, depuis 1977, ce militant de gauche, anti-sioniste, s'affichait aussi en tant que secrétaire général de la communauté juive de Casablanca. A la fin des années 90, relégué au rang de simple militant au sein de son parti, cet homme connu pour son franc-parler se sent de moins en moins à l'aise au PPS. Il ne le quitte pas. Mais il a d'autres chats à fouetter. En tant que secrétaire général de la Fondation du Patrimoine judéo-marocain, il dirige dès 1998 le musée du judaïsme marocain. Au premier rang des militants anti-islamistes, il recevra à plusieurs reprises des menaces de mort. La première, franchement exprimée, lui parvient au lendemain du 16 mai. Cela n'atténue en rien son militantisme, farouche et sincère. Mais son attachement à son identité de Marocain juif, prend de plus en plus le pas sur le reste. |
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