Regrets et responsabilité
Même lavocat dune des deux plaignantes a déploré la disproportion des peines prononcées contre TelQuel !
Au milieu de la tempête
un rayon de soleil ! Alors que TelQuel est sous le coup de peines de prison avec sursis et damendes judiciaires exorbitantes, alors que les sit-in, pétitions, communiqués et polémiques sur la justice font rage, que fait létat? Il décerne à TelQuel le Grand Prix National de la Presse (lire en page 8). En voilà une bonne surprise ! Certes, ce prix démontre, avant toute chose, lindépendance du jury présidé par notre estimé confrère Abdejebbar Sehimi. Mais tout de même
Cétait lors de la journée nationale de linformation, manifestation éminemment étatique, présidée par le ministre de la Communication Benabdellah en personne. Et quand Sehimi a déclaré, à la tribune et au micro, quil est honteux que la justice accable TelQuel par des amendes aussi excessives, Benabdellah a applaudi, à lunisson avec la salle ! Par ailleurs, les journalistes de TelQuel ont été amenés, cette semaine comme les autres, à discuter, pour les besoins de leur travail, avec divers officiels : ministres, députés, hauts fonctionnaires
Tous ont déploré que les évènements aient pris cette tournure, et tous ont espéré que tout le monde, et notamment la justice, reviendrait à la raison. Jusquà un avocat dune des deux plaignantes qui a regretté (en aparté, bien sûr) la disproportion des peines prononcées contre TelQuel !
Quant au ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ, il a accordé une mémorable interview à Maroc Hebdo. Accusant TelQuel de terrorisme intellectuel (je brûle denvie de faire un commentaire, mais je vais mabstenir) il a confirmé ce quil avait juré (!) à des députés quelques jours auparavant : il nest pour rien dans les jugements rendus contre TelQuel. Par des canaux détournés, Fouad Ali El Himma, ministre délégué à lIntérieur, a dit la même chose : il nest pour rien dans tout cela. Vous savez quoi, chers lecteurs ? Je les crois volontiers. Je les vois mal, finalement, décrocher eux-mêmes leurs téléphones pour donner des consignes aussi indignes. Mais je maintiens ce que jai écrit il y a deux semaines. Quelquun, qui relève du pouvoir politique (le vrai, celui qui émane du Palais royal) est intervenu pour orienter quelquun qui relève du pouvoir judiciaire. Et ce, à deux reprises, dans le but daccabler un organe de presse jugé trop insolent. Or, ce pouvoir politique a placé Ali El Himma en première ligne, et Bouzoubaâ est en première ligne du pouvoir judiciaire. Si ce nest pas eux, alors ce sont des personnes qui relèvent de leurs sphères dinfluence respectives. Cest le revers de la médaille : quand on a du pouvoir, on endosse ce que font ceux qui relèvent de vous, même si on nest pas forcément daccord
Entre les officiels qui déplorent la situation et ceux qui protestent de leur innocence, que faut-il déduire ? Que le pouvoir nest probablement pas dun seul tenant, ni dune seule pièce. Quil comprend sans doute des gens de bonne foi, mais aussi des gens qui simaginent que la liberté dexpression est une dynamique quon peut arrêter, par des méthodes dun autre âge. Ces derniers détiennent, eux aussi, du pouvoir, et ils sont dangereux, parce quils vont à contresens de lHistoire. Que pouvons-nous faire contre eux ? Rien dautre que ce que nous faisons déjà : écrire, plus librement que jamais. Et ne pas baisser la garde : ils ont frappé deux fois, ils peuvent encore frapper une troisième, voire une quatrième fois. Quant à ceux, Ali El Himma, Bouzoubaâ, ou dautres, qui détiennent aussi du pouvoir et qui déclarent ne vouloir sen servir que pour le bien de ce pays et dans lintérêt de sa transition démocratique, alors quils en fassent bon usage pour rattraper ce qui est rattrapable. Sen laver les mains ne fera rien avancer. |