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Par Abdellatif El Azizi
Émmigration. La mafia des passeurs
Aujourd'hui, l'accès à l'Europe par le Nord se corse. Les passeurs se rabattent sur des filières parallèles. Qui sont-ils ? Qui les protège ? Petite incursion dans le trafic des désespérés.
Il nous donne rendez-vous dans un petit café de la place du Fedan dans la médina de Tétouan. Il hésite à nous donner les coordonnées du passeur, il craint une descente surprise des Hnach, entendez par là policiers en civil. Les temps sont durs, moi je ne fais que trouver des candidats à l'immigration, je touche 1000 DH par candidat et je ne fais pas autre chose que de mettre les gens en contact. Ce jeune garçon, |
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lui même candidat malheureux à l'eldorado européen, s'est converti en rabatteur de clandestins. Il raconte comment il joue l'intermédiaire à raison d'une vingtaine de candidats par mois. Et encore, aujourd'hui, les temps sont particulièrement durs, on faisait le double, juste avant l'été. La surprise est grande quand le jeune homme lâche le nom et le téléphone du patron de la filière, un Libyen, surnommé Oualid. Si vous êtes pressés de traverser, vous n'avez pas le choix, c'est le seul qui, aujourd'hui, est capable de vous mener en Europe à travers la Libye, explique-t-il, ajoutant que depuis la battue organisée par les services de sécurité en octobre dernier, il est devenu pratiquement impossible de prendre la mer à partir des côtes marocaines. On attendra que cette fièvre soit tombée pour que le business reprenne de plus belle, précise-t-il avec une pointe d'espoir. Principaux bénéficiaires de la répression, les marchands de rêves tunisiens et libyens sont en train de récupérer les candidats à partir du Maroc. Contacté par téléphone, le Libyen Oualid promet une traversée imminente et nous demande de le rejoindre à Tripoli par avion, sans oublier les 3000 euros, le prix de la traversée. Selon ses instructions, une fois à Tripoli, on devra prendre un taxi et réserver une chambre à l'hôtel Europa.
Dans les milieux sécuritaires du Nord, on feint de se poser cette question faussement innocente : cette répression tous azimuts a-t-elle arrangé les choses? Autrement dit, les réseaux d'immigration clandestine ont-ils reculé après l'opération-coup de poing déclenchée par le ministère de l'Intérieur ? Hélas, la réponse est non. Au contraire, l'approche sécuritaire orientée essentiellement vers l'arrestation et le refoulement des clandestins n'a fait qu'aggraver la situation en augmentant les tarifs et par la même occasion les risques pour les futurs candidats, explique Khalid Jemmah, le président de l'Association des familles victimes de l'immigration clandestine. Effectivement, à l'heure actuelle, on assiste à une flambée des tarifs. On est passé du simple au double. J'ai payé, en 2000, une somme de 30 000 DH pour une traversée ratée et aujourd'hui, on exige de moi 60 000 DH pour la même traversée, s'indigne ce bachelier originaire de Marrakech qui ne désespère toujours pas de réussir un jour à rejoindre son frère à Malaga. Les tarifs varient ainsi de 25 000 DH à 60 000 DH selon l'option choisie et les conditions de traversée. Des tarifs boostés par une demande croissante. C'est qu'ils sont nombreux, ces milliers de téméraires qui cherchent à braver de nuit la frontière de vagues qui sépare le Maroc de l'Europe. à l'image des pays du Tiers-Monde, la version locale de la mafia de l'immigration reste marquée par l'absence de structures bien organisées. Au Maroc, ce sont plutôt des individus qui se retrouvent unis par le profit dans des situations occasionnelles, fait remarquer Jemmah. Ces structures éclatées ne sont pas forcément situées dans le Nord, à proximité de la zone de traversée. Au contraire, d'après les témoignages des candidats comme daprès ceux des sources sécuritaires, les réseaux se trouvent parfois installés dans des douars reculés dans des zones à forte propension à l'immigration clandestine.
Le cas de provinces comme Khouribga et Fquih Ben Salah est significatif à cet égard. Dans cette configuration, on retrouve toujours la même structure : le rabatteur qui doit dénicher les candidats potentiels, l'hébergeur, celui qui possède le logement adéquat à proximité des zones de départ, le passeur, en général un raïss reconverti dans l'immigration clandestine et enfin l'hébergeur en Espagne qui permettra aux clandestins de se cacher en attendant de pouvoir se mouvoir en toute sécurité, explique ce jeune garçon à la barbe en collier surnommé Tahouna, qui effectue d'incessants voyages entre Essaouira et Tétouan, avec au retour des dizaines de candidats à l'immigration clandestine vers l'Europe. Mais tous ces individus sont en général facilement repérables et ne constituent que le menu fretin de cette mafia. Quant aux commanditaires, ceux qui engrangent les gros bénéfices, ils se contentent de toucher la grosse partie du magot déboursé par les candidats en tirant les ficelles dans l'ombre. Pratiquement les deux tiers de l'enveloppe leur revient, mais n'oublions pas que cette somme permet également de graisser la patte aux nombreux sécuritaires qui ont leur main dans ce trafic, rappelle cet intermédiaire.
En effet, comment imaginer que des centaines de candidats continuent à prendre la mer aussi régulièrement à partir de zones complètement quadrillées, si ce n'est avec laide des forces auxiliaires, voire celle des gendarmes ou encore de l'armée, s'indigne ce policier de la Guardia civil qui n'hésite pas à accuser également de nombreux sécuritaires espagnols, dans les enclaves de Sebta et Melilla, de tremper dans ce trafic. Les rapports émis par les Renseignements généraux reviennent d'ailleurs souvent sur cet aspect de la question insistant, sur le fait que la répression des clandestins est devenue une nouvelle source de revenus pour des fonctionnaires corrompus qui touchent leur dîme au passage. Selon certains immigrants, les marchands de rêve travaillent parfois avec la police locale. C'est un intermédiaire qui nous a dénoncés à la gendarmerie, s'indigne ce Casablancais qui a été arrêté dans une maison à Ksar Sghir. Du fait de la collusion entre autorités et mafia, s'est mise en place une véritable économie de l'immigration clandestine, mêlant notables et entrepreneurs locaux, mafias locale et européenne, fonctionnaires véreux et intermédiaires. à titre d'exemple, à Mdiq, le nom de Mohamed Zaghloul se dit dans toutes les langues. Le personnage, qui vient juste de purger une peine à la prison civile de Tétouan pour organisation de filières d'immigration clandestine, est connu pour être l'un des barons de ce type de trafic. Il gère notamment tout un réseau à partir de son douar d'origine les Ouled Zaghloul, situé à quelques dizaines de kilomètres de Mdiq. C'est là que les candidats prêts au départ sont hébergés en attendant le jour J. Représentatif de cette caste de trafiquants nageant en eaux troubles, Zaghloul fait également dans le trafic de drogue. Les limites entre les deux activités illicites sont d'ailleurs très ténues et, à l'occasion, un trafiquant n'hésitera pas à prendre en charge la traversée de clandestins contre une enveloppe bien généreuse. à Oued Laou par exemple, tout le monde sait que les deux zodiacs abandonnés sur la plage de la Diza de Sidi Abdesslam par le baron de la drogue El Nene ont été récupérés par les frères Ouaraquiyines qui les utilisent pour transporter des clandestins de l'autre côté de la Méditerranée.
Du côté sécuritaire, l'optimisme affiché reste de rigueur. Après la chasse aux clandestins organisée en automne, le ministère marocain de l'Intérieur a présenté des chiffres résolument optimistes qui insistent sur le nombre de 300 réseaux démantelés. Dans la réalité, si les forces de sécurité ont bien neutralisé quelques réseaux, des responsables au sein même du ministère de l'Intérieur reconnaissent qu'il ne s'agit là que du menu fretin. Les vrais commanditaires sont bien à l'abri. Il faut voir dans ce commerce d êtres humains des connections qui profitent surtout à la mafia européenne et le pactole brassé par ce trafic sert surtout à financer des trafics encore plus criminels, tels que la drogue et les armes, précise ce cadre de l'Intérieur qui rappelle qu'aujourd'hui, c'est le trafic d'armes qui donne des cheveux blancs aux sécuritaires marocains, reléguant le trafic d'humains au second plan. On sait que l'hiver nordiste est cruel. On sait également qu'à la mauvaise saison, plus qu'à n'importe quelle autre époque, les clandestins candidats à l'eldorado vivent sous le règne de la mort. Aujourd'hui, la seule chose dont on est sûr, c'est que le décompte funèbre du détroit risque d'être plus élevé que celui de l'été. |
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Business. Le commerce juteux des barques
LAssociation des propriétaires de barques de pêche traditionnelle de Dakhla vient d'adresser au ministre de la Pêche une lettre dans laquelle les pêcheurs protestent contre la prolifération des ateliers clandestins de fabrication de bateaux de la mort. Dénonçant le silence coupable des services de police de la région, les pêcheurs rappellent que de nombreux menuisiers peu scrupuleux se sont ainsi lancés dans la fabrication de bateaux destinés à transporter des immigrés clandestins. Ils s'interrogent sur une activité illégale qui noie de plus en plus de vies humaines dans l'océan. Surtout quand on sait que les ateliers qui fabriquent ce type de pateras doivent être d'une capacité supérieure à ceux qui produisent des barques de pêche classiques et sont, de ce fait, facilement repérables. Pour transporter le maximum de personnes et pour quelques milliers de DH de plus, les menuisiers mafieux construisent des bateaux à fond plat de plus en plus larges et ne se soucient même pas de savoir sils tiendront l'eau puisque de toute façon, ces pateras sont vouées à disparaître dans les flots, s'indigne ce vieux pêcheur de Martil qui n'en revient pas de voir cette mafia envoyer ainsi à la mort des centaines de clandestins. |
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Dommages collatéraux. Accusés de trafic d'hommes
Ils ne se connaissent ni dève ni dAdam, l'un est mauritanien, instituteur, l'autre est malien et le troisième camerounais. Ils partagent pourtant la même cellule à la prison civile de Berrechid. Ils ont été condamnés dans le cadre d'un réseau d'immigration clandestine. Autrement dit, les trois hommes sont accusés d'être les cerveaux d'un vaste réseau de trafic de migrants. Ils sont ainsi plusieurs clandestins à être jetés çà et là, dans les prisons du pays, à cause d'une répression terrible, bénie par l'Union européenne et basée sur la loi 02-03 sur l'entrée et le séjour des étrangers au Maroc,entrée en vigueur en novembre 2003. Une loi qui punit de dix ans à la perpétuité le trafic de migrants. Soucieux de faire vite, cédant à la pression de l'UE, les services de police, se basant en grande partie sur les rapports des Renseignements généraux , n'ont pas été très regardants en matière de vérificationsde l'information et il est certain que de nombreux clandestins ont été injustement condamnés par la justice, rappelle ce policier de Tétouan. Difficile, alors, de distinguer qui fait quoi dans ce trafic trouble de vies humaines. |
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