Portrait. Lhomme qui danse
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Danser, cest une thérapie
essentielle qui mapporte
la plénitude (DR)
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Seul et unique danseur oriental au Maroc, Charaf, 27 ans, plus connu sous le nom de Chacha, vit sa passion jusqu'au bout des hanches. Rencontre avec un artiste qui s'assume.
Rue Bougainville, quartier Bourgogne à Casablanca. Sous l'enseigne Studio de danse grise et vieillotte, l'inscription Choréarts, taguée en jaune et mauve entre les deux portes d'entrée, est davantage de son temps. Située à mi-chemin entre Lyautey et le terrain de sport voisin, la salle Choréarts voit défiler, à longueur de journée, des grappes de lycéens faisant des allers-retours en survêtement. C'est un |
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des bureaux de Charaf, 27 ans, dit Chacha. Le voilà d'ailleurs qui arrive à grandes enjambées, coupant à travers ces ados avec son allure athlétique et son sac en bandoulière.
Cinq minutes plus tard, le cours commence. Danse orientale. Ballet oriental, précisera-t-il à la pause. Une dizaine de jeunes filles accrochent leur ceinture à leur jean moulant dans un concert de grelots. Avec le même soin, elles se recoiffent devant le grand miroir mural. L'échauffement commence sur un roulement de bendir et autres zgharit. Débardeur kaki à l'imprimé design, les longues boucles châtain nouées sur la nuque, Chacha étire son corps dans toute sa souplesse féline. La tête en bas, paumes au sol, il surveille ses élèves dont s'échappent quelques aïe de douleur. On descend. Commence la chorégraphie. La colonne arquée, les pointes de pieds tendues, la jambe droite en avant, Chacha entame un déhanché sensuel. Grâce, langueur et coquetterie. Vibrations. Les muscles du fessier battent le rythme par saccades nerveuses mais contrôlées. Des pieds à la tête, Chacha incarne à merveille la taquinerie séductrice du corps, essence de la danse orientale.
Une vocation qui remonte à lenfance
Cet art, c'est sa passion depuis l'enfance et son métier depuis cinq ans. Professeur et chorégraphe, Chacha est aujourd'hui l'unique danseur oriental du royaume depuis que Noor, artiste d'exception et célèbre personnage des nuits casablancaises et des pages people, est devenu femme par le biais de la chirurgie esthétique. à raison d'une dizaine de cours par semaine, Chacha jongle avec ses horaires et traverse Casablanca en taxi rouge. Outre Choréarts, le danseur enseigne à Casa del Arte, au Miami Fitness et à l'Ecole internationale de Musique et de Danse (EIMD). Une institution pourtant bien académique, voire amidonnée. Mon cours aussi est très académique, rétorque Chacha à qui tendrait à penser que tout cela relève d'une blague. Loin de s'agiter pour attirer l'attention, le danseur est tout ce qu'il y a de plus sérieux. Même si le sourire ne quitte jamais les lèvres de cet éternel optimiste dont les mains virevoltent à tout va quand il raconte quelle mouche l'a piqué. Car il y a moins de six ans, le jeune homme qui tourne avec grâce, joue de la hanche et s'émoustille encore de sa récente rencontre avec son idole égyptienne Dina, était alors cadre moyen, responsable de projet dans une boîte de com, après deux ans de fac de bio suivis d'une école de gestion. Cherchez l'erreur.
Chacha, lui, a trouvé son destin. Car derrière le parcours lambda de l'adolescent de Lyautey, ancien volleyeur de haut niveau qui enchaînait les compétitions avec l'équipe junior du Raja, se cachent vingt ans de fascination transie pour les mouvements onctueux de Samia Gamal et consorts. Petit, Chacha dérobe les cassettes de danse égyptienne collectionnées par sa mère pour les admirer en cachette. Dans la culture qui est la nôtre, ça aurait été perçu comme un acte de perversité, c'est sûr
. Pourtant, pas de clash familial à l'horizon lorsqu'il s'inscrit, dès neuf ans, au cours de danse classique de l'atelier Zinoun puis de Micheline Bourdelan à Casablanca. Dans ma famille, je ne vais pas te mentir, on n'en parle jamais. Le tabou l'aurait-il rattrapé ? Non parce que cela pose problème, s'empresse-t-il de rajouter. Disons que cela relève de la liberté de choix. Il n'y a pas débat. Des parents qui acceptent la destinée de leur fils sans occulter le fondement psychologique d'une culture arabo-méditerranéenne qui chérit et couve la virilité de ses mâles comme la louve ses petits.
Quelques grammes de finesse
Un mec qui danse, dit cette société, c'est contre-nature, malsain, dégénéré. à fortiori quand il s'agit de danse orientale, émanation artistique de cette
même culture, défendue avec suffisamment de purisme pour ne pas - ou si peu - pouvoir être accusée de flirter avec l'Occident et les élans excentriques de la modernité. Bref, la danse orientale est tout autant pilier de la tradition que réceptacle des fantasmes masculins. Bien sûr je reçois des claques. Les gens ne sont pas tous très open, résume Chacha dans un euphémisme poli. Combien de fois je me fais envoyer sur les roses par des organisateurs de spectacles et soirées qui ne veulent 'que des nanas'. Ils ne savent pas que les plus grands chorégraphes, même en danse orientale, sont des hommes. Zaza Hassan, Mayoudi
Oui, Chacha a les mains fines et les ongles longs. Oui, il s'est poudré le visage avant de venir et s'emballe souvent dans de grands mouvement émotifs. Oui, son timbre vocal vacille entre le grave et l'aigu. Oui, beaucoup le connaissent sous le sobriquet un peu précieux de Chacha. Et alors ? Un sportif doublé d'un artiste qui prend soin de son corps et méprise la rusticité d'esprit. Je ne veux pas rentrer dans ce débat virilité/féminité. Je suis un homme et le reste à 100%. Quant à l'art, il est asexué, donc non sexiste, universel. De toute façon, on ne peut pas demander à une société qui compte plus de 50% d'analphabètes de comprendre cela, alors qu'on se bat déjà pour être plus civiques, pour le respect d'autrui.
Du reste, Chacha ne danse pas pour se faire remarquer. Juste pour respirer. Je ne peux pas vivre sans danser, c'est comme manger. Une thérapie essentielle qui m'apporte la plénitude. Quand je danse, je suis en transe, ça me fait planer comme un ange. C'est vrai qu'on dirait qu'il va s'envoler, Chacha - Malak de son nom de scène - quand il élève ses fortes épaules en arabesque, monte le dos et ferme les yeux dans l'abandon. Chacha, c'est un truc d'intimes. Des amis voulaient me surnommer Sacha. Mais il y a déjà Sacha Guitry, Sacha Distel, se justifie-t-il naturellement. Je ne voulais pas être un Sacha supplémentaire.
Et puis, Chacha a bien d'autres chats à fouetter que de s'en faire pour une société arc-boutée sur sa hchouma. Il y a les chorégraphies à créer - déjà une vingtaine à son palmarès - les soirées à organiser, les voyages à préparer, les visas à demander, comme celui pour Montréal qui vient de lui être refusé alors qu'il était invité au même titre que la grande Najat Aâtabou. Pas assez riche, s'est-on excusé au consulat, arguant qu'on n'avait pas de preuve qu'il était artiste. Qu'est-ce qu'elle croit ? Que je vais rester là-bas ? Il fait bien trop froid !. Qu'à cela ne tienne, Chacha a déjà dansé au Congo, en France, à Malte et au Liban. Et ne compte pas s'en contenter. Son rêve ? Monter une grande compagnie. Autodidacte de la danse orientale, il voit son talent d'interprétation et sa créativité reconnus de nombreux professionnels. Beaucoup me conseillent d'émigrer car ici il ne se passe rien. C'est du non-sens. Si je pars, ce sera pire, je refuse de laisser un trou noir derrière moi. Même si c'est vrai que, par moments, on se sent tellement inhibé qu'on a envie de tout laisser tomber. Et de rester discret. D'où sa timidité face à une presse volontiers stigmatisante, son refus d'animer les cabarets. Je ne veux pas être un feu de paille, mais brûler longtemps. Brûler sans émigrer. |