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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Affaire TelQuel vs. Hlima Assali (Le procès TelQuel vs. Touria Bouabid a été reporté au 20 décembre 2005)

Ahmed R. Benchemsi
et Karim Boukhari. Leur difficulté principale : expliquer au juge des
tournures humoristiques
francophones… en arabe.
(AIC PRESS)
Les choses sérieuses (si on ose dire) commencent

En première instance, le procès avait duré cinq minutes, et personne n'avait parlé. La dernière séance d'appel, elle, a duré cinq heures ! Et cette fois, tout le monde a parlé, crié, et même ri (nerveusement). Récit.


Voilà, on est (enfin !) entré dans le vif du sujet. Lundi 21 novembre, Hlima Assali était bien présente dans la salle 6 de la cour d'appel de Casablanca, ainsi que sa défense et celle de TelQuel (formée d'une
dizaine d'avocats dont les têtes de pont étaient Me Karam et les bâtonniers Maîtres Benameur et Jamaï). Avant que la plaignante et les accusés, Ahmed R. Benchemsi et Karim Boukhari, ne soient interrogés par le juge, les avocats des deux camps ont croisé le fer pendant trois bonnes heures sur les vices de forme. Et il y en avait, des vices de forme ! Sans entrer dans des détails juridiques fastidieux, notons que la plainte (plus précisément citation directe) présentée par les avocats de Mme Assali ne comprenait tout simplement pas… ce qui était reproché à TelQuel ! Le numéro 184, page 16 était bien mentionné dans le document, mais pas l'article incriminé ni surtout ce qu'il aurait, selon l'accusation, de diffamatoire. Un détail ? Pas vraiment, quand on se souvient que Mme Assali n'était citée nommément nulle part dans la chronique de Karim Boukhari. être attaqué en diffamation sans savoir pourquoi, ce n'est pas un vice de forme mineur. C'est sur la base du même vice de forme que Mahmoud Archane a été débouté dans sa fameuse affaire contre Narjis Reghaye et Nabil Benabdellah, à l'époque respectivement journaliste et directeur d'Al Bayane (premier cas de jurisprudence), sans oublier l'arrêt n° 893 de la Cour suprême (second cas de jurisprudence), cassant un jugement pour la même raison. Des copies de ces deux arrêts ont été remises au juge…
Second vice de forme mentionné par la défense de TelQuel, et il est encore plus flagrant que le premier : Mme Assali a traduit en justice Benchemsi et Boukhari intuitu personae, sans inclure la société d'édition de TelQuel dans sa plainte. C'est pourtant, l'article 69 du code de la presse est clair, le propriétaire du journal condamné (en ce qui nous concerne, Presse Directe, la société d'édition de TelQuel) qui est responsable du paiement des condamnations pécuniaires. Sauf qu'il faut l'inclure dans la plainte - ce que la défense de Mme Assali n'a pas fait. L’arrêt n°3248 de la Cour d’appel de Casablanca (dont la défense de TelQuel a donné copie à la Cour) fait, à cet égard, jurisprudence : parce que la société d'édition n'apparait pas dans la plainte, le jugement de première instance avait été cassé par la Cour d'appel. Si ce vice de forme n'est, malgré tout, pas retenu, et que les peines sont confirmées, ces 1 050 000 dirhams, ce sera à Benchemsi et à Boukhari en peronne de les payer - faute de quoi, la contrainte par corps devra jouer, et on passera de la prison avec sursis à la prison ferme ! Un développement qui ferait prendre à cette affaire une tournure encore plus dramatique qu'aujourd'hui…
Puis du drame, on est passé à… l'absurde. Comment qualifier autrement le débat de fond qui a suivi celui de forme ? Le juge a en effet décidé de joindre la forme au fond (une décision, en passant, qu'il n'a pas motivé sur place, comme le prévoit la loi), et de trancher sur les deux au moment du verdict final. Place, donc, au fond. C'est-à-dire place à la cohue, aux cris et aux… rires ! Une fois Benchemsi et Boukhari à la barre, en effet, le débat sur la chronique incriminée et sa portée éventuellement diffamatoire a pris une tournure pour le moins surréaliste. Difficulté principale : comment expliquer à un juge arabophone des tournures de phrase non seulement francophones, mais de surcroît humoristiques ?! Ce procès, en fait, était surtout celui de la francophonie et de ce genre journalistique particulier qu'est la satire. La preuve, par des extraits :

- Le juge : Par “une histoire à dormir debout”, entendiez-vous que Mme Assali dort au parlement ?

- Karim Boukhari : Pas du tout ! En français, ça veut dire “une histoire particulière, originale”

- Le juge : Qu'entendez-vous par elle a “séduit” les foules humbles de Khénifra ?

- K.B : ça veut dire qu’elle a obtenu leur adhésion et leur admiration, dans le but de se faire élire.

- Le juge : Rien d'autre ?

- K.B : évidemment, rien d'autre, que voudriez-vous qu'il y ait d'autre ?!

- Le juge : Qu'entendez-vous par “jellaba” ?

- Ahmed R. Benchemsi : Par “jellaba”, on entend “jellaba”, que voulez-vous qu'on entende d'autre ?

- Le juge : Oui, mais “elle a troqué le caftan contre la jellaba”, ça veut dire quoi ?

- A.R.B : C'est une image, ça veut dire qu'elle est passée d'une activité à une autre, le caftan symbolisant les cheikhate, la jellaba symbolisant les députées. N'est-ce pas ce que portent les unes et les autres ?

- Le juge : Qu'est-ce qu'une cheikha pour vous ?

- A.R.B : Une artiste populaire.

- Le juge : Rien d'autre ?

- A.R.B : Que voulez-vous qu'il y ait d'autre ? Dans cette même chronique, nous écrivons clairement que “cheikha est un noble métier”. Et nous continuons à l'affirmer ! L'Etat honore régulièrement les cheikhate, leur dédie des festivals, des cérémonies officielles… Où y a-t-il insulte ?!

- Le juge : Quand vous écrivez qu'elle va au parlement pour croiser “d'anciens amis”, qu'entendez-vous par là ?

- K.B : Des amis qu’elle connaît depuis longtemps, des députés, des personnalités politiques, etc.

- Le juge : Rien d'autre ?

- K.B : évidemment, rien d'autre ! Mais enfin, où est le problème (finahoua l'mouchkil) ?!???

- Le juge : La chronique se termine par “on t'aime”. Qu'entendez-vous par là ?

- A.R.B : C'est une marque d'affection, de sympathie, et qui vient en conclusion d'une chronique, je le rappelle, humoristique. Comment puis-je expliquer ce qu'est l'humour, Monsieur le président ?!


L'interrogatoire de Hlima Assali a été, lui, beaucoup plus fluide. La voix vibrante, elle a dit au juge que publier cette chronique avait consisté à “vider sur elle un chargeur de revolver”. Qu'à cause de cette chronique, elle n'a pas “osé se rendre à quatre mariages auxquels elle avait été invitée cet été”. Elle n'a jamais été une cheikha , assure-t-elle, et ne sait même pas danser (“ma kanaârefch nechtah”). Et elle est, par ailleurs, l'épouse d'un notable éminent, et la mère de deux filles titulaires de diplômes universitaires. Message : je suis une femme respectable, contrairement à ce qui a été écrit dans cette chronique.
Voilà justement le fond de l'affaire : nous n'avons, à aucun moment, mis en doute la respectabilité de Mme Assali. Mais elle estime, ainsi que sa défense, que le qualificatif de cheikha (et tout ce qui l'entoure, objet des échanges surréalistes cités plus haut) est insultant et a gravement attenté à son honneur. Mais quand un des avocats de TelQuel lui a posé cette question simple : “Cheikha, est-ce une insulte, pour vous ?”, Mme Assali n'a tout simplement pas répondu , vivement soutenue par ses avocats qui ont tous dit d'une même voix qu'il était “du droit de leur cliente de ne pas répondre”. Elle a tout de même dit au juge, qui insistait : “vous savez bien ce que ce mot veut dire, Monsieur le juge”… Mais que veut-il donc dire, à part artiste populaire ? Femme de mauvaise vie ? C'est peut-être l'interprétation qu'en font quelques uns mais, comme l'a conclu Benchemsi face au juge : “vous ne pouvez pas nous condamner sur la base des arrières-pensées des autres”. Est-ce ce qui arrivera ? Suite lundi 28 novembre, date de la prochaine audience.



3 questions à Hassan Nejmi*
“Le terme cheikha n'est absolument pas péjoratif”


Est-ce que le terme cheikha est une insulte ?
Absolument pas. Jamais ce terme n'a été péjoratif. Dans l'histoire du Maroc, le terme a toujours signifié “celle qui détient le savoir, la sagesse, le discernement”. Et les cheikhs comme les cheikhate ont toujours été considérés comme des experts maîtrisant différents arts et métiers, et même des savants dans le domaine religieux ! Dans l'encyclopédie Maâlamat al Maghrib, le passage dédié aux termes cheikh/cheikha a même été rédigé par M. Ahmed Toufiq, actuel ministre des Affaires islamiques !
Par ailleurs, les cheikhate sont aussi, au Maroc, des chanteuses de musique traditionnelle comme le Melhoun, la musique andalouse et la Aïta. Le terme complet est en fait cheikhatou al kalam ou la maîtresse de la parole. J'ai personnellement vécu dans le Maroc profond, à savoir le monde rural, et je peux vous dire que les cheikhate y ont toujours été très respectées. Quand une cheikha vient au douar, ce n'est pas seulement un évènement artistique, mais aussi culturel et social. Puisque non seulement elle apprend aux femmes les plaisirs du chant et de l'art de faire la fête, mais aussi, des recettes culinaires, la couture, la broderie, etc.

Peut-il y avoir un amalgame dans certains esprits ?
C'est un précédent historique qui a jeté le trouble dans les esprits. A Marrakech, pendant la période coloniale, le pacha Thami El Glaoui avait ouvert un bordel. Et dans une annexe de cette maison de passe, il avait installé des cheikhate. Du coup, dans l'esprit des gens qui venaient quérir des cheikhate pour leur savoir et/ou leur art, un amalgame s'est installé avec les prostituées. C'était propre à Marrakech, et propre à cette période. Ça ne s'est plus reproduit depuis, nulle part ailleurs au Maroc. Cet amalgame lamentable est aujourd'hui largement dépassé. Les cheikhate bénéficient des honneurs publics et des éloges des médias. Moi-même, j'ai rédigé en 1987 une série d'articles sur les cheikhate dans Al Ittihad Al Ichtiraki pour réaffirmer avec force qu'elles sont des artistes, qui méritent tout le respect du monde.

Que répondriez-vous à ceux qui considèrent le terme “cheikha” comme une insulte ?
Que c'est, au contraire, un terme extrêmement noble. Et que ceux qui veulent régler des comptes, qu'ils les règlent directement, et pas en jouant avec le lexique dialectal marocain, en lui tordant le cou pour lui faire dire des choses fausses. Je suis prêt à témoigner de tout cela devant un tribunal s'il le faut.

*Journaliste et poète, ancien président de l'Union des écrivains du Maroc, il prépare une thèse de doctorat sur les cheikhate.



Communiqué de la Fédération démocratique du travail
Colère et solidarité


Le bureau central de la Fédération démocratique du travail a appris avec une grande colère les développements du dossier de votre hebdomadaire devant la justice, et notamment les amendes qui vous ont été infligées suite à des plaintes en diffamation, et qui dépassent les 190 millions de centimes.
Le bureau central exprime la solidarité de la Fédération démocratique du travail avec le magazine TelQuel dans les dures épreuves qu'il traverse, et espère que la Cour d'appel vous rendra justice.


Nos confrères nous soutiennent

De nombreux confrères se sont joints à notre indignation, et nous ont exprimé leur solidarité par écrit ou sur les ondes depuis le début du harcèlement judiciaire contre TelQuel. Pour la presse internationale, merci à nos confrères Steven Adolph (NRC Handelsblad, Pays-Bas), Laurent Arnauts (Le Journal du Mardi, Bruxelles), Mouna El Banna (RFI), Houcine Majdoubi (Al Qods Al Arabi), Andres Martinez (Los Angeles Times), et Ahmed Najim (elaph.com), ainsi qu'à nos confrères de la RTBF (radio télévision belge), de la chaîne Al Jazeera et du site lemonde.fr.
Pour la presse nationale, merci à Mostafa Alaoui (Al Ousboue), Ali Amar (Le Journal), Ali Anouzla et Taoufik Bouachrine (Al Jarida Al Oukhra), Abderrahim Ariri et Mounir Ketaoui (Al Bidaoui), Mohamed Brini, Abdelkbir Akhchichen, Khalid El Attaoui et Lahcen Ou Simouh (Al Ahdath Al Maghribiya), Driss Chahtane (Al Michâal), Mohamed Hafid et Omar Bchirit (Assahifa), Noureddine Miftah et Youssef Bajaja (Al Ayam), Rachid Nini et Khalid El Herri (Assabah).



Cheikha Hafida El Hasnaouia et Cheikh Bouchaïb Benaguida*
“C'est un honneur d'être une cheikha”

Une députée nous a attaqués en justice parce que nous l'avons qualifiée de cheikha. Elle considère que nous l'avons insultée et avons porté atteinte à son honneur. Que lui répondez-vous ?


“Que vous l'avez au contraire honorée et mise en valeur. Les cheikhate, ce n'est pas juste le chant et la fête, ce sont aussi des modèles de savoir et sagesse populaire. Sans compter qu'elles ont fait l'histoire du Maroc. Les sultans comme les plus humbles ont toujours respecté et apprécié les cheikhate, et ça fait huit cents ans que ça dure. Si une femme considère le terme cheikha comme une insulte, c'est qu'elle a l'esprit étroit et superficiel. Elle est sûrement, la pauvre, victime d'une éducation limitée et d'une mentalité sous-développée”.

*Artistes populaires de Safi




Ils nous soutiennent*

Syndicat national de la presse marocaine
Resaq (5 réseaux et 150 associations affiliées)
Association marocaine des droits de l'homme
Parti socialiste unifié
Fédération démocratique du travail
Réseau associatif Achouâla
Parti de l'avant-garde socialiste démocratique
Réseau Al Amal pour le secours et le développement durable (Al Hoceima)
Association marocaine de lutte contre le sida
Parti Annahj Addimocrati
Syndicat national de l'enseignement supérieur
Forum Vérité et justice
Parti Al Badil Hadari
Attac Maroc
Association marocaine des familles de martyrs et disparus du Sahara marocain
Syndicat national des fonctionnaires des collectivités locales de Safi
Confédération démocratique du travail - Essaouira
Centre marocain pour l'observation des élections
Ligue marocaine pour la culture et les arts
Syndicat des employés de 2M
Syndicat des employés de l'institut Pasteur
Association des femmes progressistes

* membres du Collectif de défense et de liberté de la presse et/ou associations ayant produit un (ou plusieurs) communiqués de solidarité, et/ou institutions présentes au sit-in de soutien à TelQuel, le 8 novembre dernier




Pétition. Assez !

Après un premier procès où TelQuel et ses avocats n'avaient même pas eu droit à la parole, et qui s'était soldé par deux mois de prison avec sursis pour deux journalistes plus une amende record de 1 050 000 dirhams, TelQuel a été condamné, à l'issue d'un second procès, à une amende exorbitante de 910 000 dirhams. Soit 9 fois plus que d'autres journaux, condamnés pour le même motif, et 9 fois plus que l'amende maximale jamais accordée par la justice marocaine en pareil cas. Avec un total de 1 960 000 dirhams d'amende en deux mois, c'est désormais clair : le pouvoir veut abattre TelQuel.
Ces procès orientés et ces peines excessives confirment, de manière éclatante, la nouvelle stratégie du pouvoir marocain pour museler la presse indépendante : l'asphyxier financièrement, en manipulant la justice à l'occasion de procès banals intentés par des particuliers. À travers TelQuel aujourd'hui, c'est demain toute la presse libre du Maroc qui est en danger. Si nous ne réagissons pas, les procès manipulés et les amendes démesurées s'accumuleront. Et les journaux fermeront ou s'auto-censureront, la peur au ventre.
La liberté d'expression, un des plus grands acquis de l'ère Mohammed VI, est gravement menacée. Nous soussignés, dénonçons cette menace avec force et déclarons soutenir TelQuel, ainsi que toute la presse libre, dans son juste combat pour un Maroc démocratique.
 
 
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