Sujet
Actu Économie
Sahara. Propagande contre propagande
Histoire. Quand le Maroc voulait envahir la Mauritanie
Enquête. Le blues des médecins
Portrait. Fakhir, l'entraîneur miracle
Reportage. En attendant, elles survivent...
Festival. À l'école du cinéma
N° 201
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Dossier.
Alerte générale !


AL Qaïda s'implante au Maroc, Al Adl prépare la "qawma" de 2006...


(AFP)
Enquête. Al Qaïda connexion

Mohamed Raha, un lieutenant présumé de Zarqaoui, est arrêté à Casablanca. Le Groupe islamique combattant marocain (GICM), supposé être une antenne d'Al Qaïda, intensifie ses opérations. Tous les voyants sécuritaires sont au rouge.


Mohamed Raha devait-il être le “Zarqaoui du Maghreb” ? C'est en tout cas une thèse qui séduit de nombreuses sources sécuritaires. “Nous pensons sérieusement que les dirigeants d'Al Qaïda ont décidé de
mettre en place un réseau avec un chef de le trempe de Zarqaoui qui se chargerait d'ouvrir un nouveau front au Maghreb”, précise un haut gradé de la police. Ce même Raha vient d'être arrêté dans une vaste opération policière lancée pour démanteler “cette cellule terroriste en formation”, en compagnie d'un autre cadre présumé du Groupe islamique combattant marocain (GICM), le turc Khaled Azig, installé au Maroc depuis juin 2005. Alertées par plusieurs rapports des Renseignements généraux, les forces de l'ordre sont intervenues “pour prévenir une action terroriste qui se préparait sur le territoire marocain”. Soupçonnés, 17 terroristes présumés ont été ainsi arrêtés le 20 novembre 2005. “(Ils ont) des connexions avec des groupuscules évoluant à la frontière irakienne et entretenant des liens étroits avec des cadres de l'organisation d'Al Qaïda”, révélait le communiqué de la police annonçant leur arrestation.
En réalité, cela faisait déjà plus de huit mois que ces hommes étaient pistés par les enquêteurs des différents services de renseignements, en raison de leurs déplacements fréquents entre le Maroc, la Syrie et la Turquie. En septembre 2005, l'entrée au Maroc de ce cerveau présumé qu'est Mohamed Raha, va pousser les autorités à accélérer le mouvement et à procéder à l'arrestation du groupe. D'après les enquêteurs, Khaled Azig, ancien étudiant en théologie en Syrie, et Mohamed Raha, le Belge d'origine marocaine auraient été chargés de recruter de nouveaux “soldats de Dieu” au Maroc. Et pourquoi le Maroc ? Parce qu’ils pouvaient y recruter des jihadistes ayant déjà fait leurs preuves en Afghanistan. “C'est pour cela, nous confie une source policière, que les trois Marocains, Mohamed Mezaour, Ibrahim Benchekroun et Redouane Chekouri, anciens détenus de Guantanamo ont été arrêtés le 11 novembre dernier”. Seul indice, mis en avant par les sécuritaires pour justifier cette arrestation, ces trois hommes auraient été à plusieurs reprises approchés par Raha et Azig et auraient adhéré à leurs projets. Mazouz et Benchekroun, dont le procès est actuellement en cours devant le tribunal antiterroriste, avaient pu bénéficier de la liberté provisoire au début du procès. Mais lors de l'audience du 15 novembre, le juge a décidé de les placer en détention provisoire pour avoir “aidé un membre d'Al Qaida à s'infiltrer au Maroc”. Une arrestation d'ailleurs largement réprouvée par leur avocat, maître Mohamed Zahrach et par de nombreuses organisations de défense de droits de l'homme qui déplorent “que ces hommes aient été kidnappés et que personne ne sache jusqu'à présent où ils ont été conduits”.
Toujours d'après les sources qui mènent l'enquête, la cellule démantelée avait pour but de “faciliter le recrutement massif, à partir du Maroc en particulier et du Maghreb en général, de nouveaux jihadistes pour des opérations armées en Irak”. Quel lien ? A croire les témoignages recueillis par la justice belge, “Mohamed Raha maintient des contacts permanents avec Zarqaoui en Irak”. Le Maroco-belge est même fortement soupçonné par les services de sécurité européens d'être un cadre particulièrement actif du Groupe islamique combattant marocain (GICM) sur le vieux continent. “Sachant que le GICM est l'instrument exécutif d'Al Qaïda en Europe, explique le spécialiste Mohamed Darif, Raha et Azig sont perçus par Bruxelles comme des chasseurs de tête, des cerveaux de cette branche de la nébuleuse Al Qaïda”.
Ce n'est pas un hasard si l'arrestation des 17 présumés terroristes intervient au moment où démarre, au tribunal correctionnel de Bruxelles, le procès de treize Marocains et Belges d'origine marocaine. Ce groupe de Belgique est accusé d'être en contact avec des figures importantes du GICM et de soutenir des terroristes présumés, en les hébergeant ou en leur fournissant de faux documents. L'un des principaux prévenus, Abdelkader Hakimi a été arrêté à Bruxelles, le 19 mars 2004. Les enquêteurs le soupçonnent d'être, avec Mohamed Guerbouzi, une des figures dirigeantes du GICM. Avant de suivre des entraînements en Afghanistan, Hakimi a été condamné à mort au Maroc en 1985. Le jugement a été rendu par contumace dans le cadre du procès des militants de la Jeunesse islamique de Abdelakrim Motii. En fuite, Hakimi s'est réfugié alors en Algérie avant de regagner l'Europe, grâce à de faux papiers. D'après les enquêteurs belges, il aurait ainsi effectué plusieurs voyages, sous diverses identités, en Libye, Turquie, Bosnie (en 1995, avant la fin de la guerre), à La Mecque, en Malaisie, puis dans des pays africains. L'accusé affirme s'être déplacé dans tous ces pays “soit pour les besoins de (son) commerce en vêtements et peaux de bête, soit pour tenter de décrocher l'asile politique”. Il s'est ensuite rendu en Belgique, d'où il comptait gagner la Grande-Bretagne pour rejoindre son ami Guerbouzi, que le Maroc rêve de faire extrader.
Les écoutes téléphoniques d'Abdelkader Hakimi ont occupé une bonne part de l'audience. Ces pistes téléphoniques portent à croire que l'homme a été en contact avec des terroristes présumés, fort recherchés, appartenant au réseau marocain. Il s'agit, surtout, de Abdeladim Akoudad (incarcéré en Espagne pour son appartenance présumée au groupe Hofstad, (d'où provient l'assassin de Theo van Gogh) et de Hassan El Haski, frère aîné du prévenu Lahoussine El-Haski, impliqué dans les attentats de Madrid en mars 2004. Pour établir les liens entre ces différents éléments du puzzle GICM, une commission rogatoire belge est venue au Maroc en avril 2004. Elle s'est alors basée sur les révélations d'un certain Nafia, qui aurait avoué être l'un des fondateurs du GICM. Le mouvement se serait structuré en 2001 et aurait été divisé en commissions, Hakimi héritant de la commission sécurité et son co-prévenu Lahoussine El-Haski de la commission religieuse. Les responsables du mouvement se seraient d'ailleurs rendus en août 2001 en Afghanistan où ils auraient prêté allégeance à Oussama Ben Laden et au mollah Omar.
Redéployés depuis en Europe, les dirigeants du GICM sont omniprésents. Raha, aujourd'hui arrêté par les autorités marocaines, semble être un maillon de la chaîne de leaders présumés du mouvement, en contact permanent entre eux. Exemple parmi d'autres, l'un des lieutenants de Hakimi, Mourad Chabarou, est soupçonné d'avoir hébergé dans son appartement de Schaerbeek, un des auteurs des attentats de Madrid, Mohamed Afalah, et d'avoir eu un contact téléphonique avec Mohamed l'Egyptien, le cerveau de ces mêmes attentats. Autre exemple, Hakimi aurait eu des liens avec Youssef Belhadj, alias Abou Doukhan Al Afghani, un autre Marocain présenté par les autorités espagnoles comme pouvant être le porte-parole d'Al Qaîda en Europe. Les relais présumés d'Al Afghani pour les attentats de Madrid, arrêtés à Sebta et Tétouan, ont, depuis 2004, informé les autorités des liaisons dangereuses qui se tissaient aux frontières du Maroc.
Comme on le voit, la nébuleuse du GICM est beaucoup plus dense qu'on ne le soupçonnait. Les enquêteurs, aussi bien marocains qu'européens ne cachent pas leur surprise de découvrir des connexions du GICM, non seulement avec Zarqaoui, mais également avec le GSPC Algérien soupçonné lui aussi d'être une officine de Ben Laden au Maghreb. “Ce qui conforte la thèse qu'Al Qaïda est décidée à créer une base arrière au Maghreb, essentiellement au Maroc et en Algérie à un moment où les Américains ont pratiquement verrouillé la zone sahélienne que comptait exploiter Ben Laden pour installer ses troupes”, pense un haut sécuritaire.D’où l’alerte générale.



Sécurité. Des lieux sous haute surveillance

Le Maroc aurait été infiltré par des terroristes proches d'Al Qaïda. L'information est aujourd'hui officielle. Ce qui l'est moins, c'est la cartographie des lieux qui devaient exploser. Les deux semaines qui se sont écoulées ont été alimentées par une rumeur qui désignait tantôt les grands hôtels de la capitale, tantôt les grandes surfaces ou les salles de cinéma branchées de Casablanca. Une chose est sûre, deux jours durant, le siège de la RAM à Casablanca a été quadrillé par les services de l'ordre “pour des raisons de sécurité”. Ce tour de vis, qui a également été ressenti dans les aéroports ainsi que dans des endroits touristiques, intervient après la lettre de menaces d'un présumé groupuscule islamiste marocain qui se fait appeler “Tawhid et Jihad au Maroc”.
Du côté de la police, si on reconnaît la préparation d'attentats sur le territoire national, on ne veut pas trop s'attarder sur le sujet pour éviter de “créer une panique injustifiée”. Ce haut responsable sécuritaire, encore plus prudent, dit ne pas reconnaître les menaces de ce mouvement qui “n'existe tout simplement pas !”. En tout cas, les barrages de police, dressés la semaine dernière partout à travers le pays et coïncidant avec l'organisation des festivités du cinquantenaire de l'Indépendance, au moment même où un attentat signé Al Qaïda endeuillait la Jordanie Amman, confirmaient que le Maroc était en danger. Les barrages ont d'ailleurs été levés le dimanche 20 novembre, au lendemain de l'arrestation des dix-sept terroristes présumés. Mais la suspicion persiste.



Femmes. Les soldats de l'ombre

“On l'oublie souvent mais les véritables relais des salafistes, ce sont les femmes. Ce sont elles qui ont pris la relève, aujourd'hui alors que la plupart des jihadistes sont derrière les barreaux”, note un responsable sécuritaire qui les suit à la trace. Selon lui, ce sont les femmes qui servent à faire passer les messages, à remonter le moral des troupes et à maintenir la communication entre les salafistes parce qu'elles ont, contrairement à leurs homologues masculins, une grande liberté de manœuvre. Ces femmes dévouées (comme les épouses des gauchistes, hier) n'hésitent pas à parcourir des kilomètres pour coordonner leurs actions. Voilées, elles sont le plus souvent les meilleures auxiliaires de la nébuleuse islamiste. Ce sont les soldats de l'ombre de l'islamisme ,qu'il soit activiste ou modéré. “Il n'y a pas de différence entre mon mari et moi. Nous sommes tous les deux imprégnés de la même vision du monde”, concède l'une d'entre elles.


Analyse. La guerre des islamistes

Al Adl a pris une option sur 2006, via des rêves à dormir debout. Ses concurrents, salafistes, lui ont reproché cette “supercherie”. Et le makhzen n'a pas hésité à les soutenir, discrètement.


Yassine a-t-il vraiment l'ambition de devenir calife à la place du calife ? Il faut reconnaître au personnage qu'il n'a jamais clairement spécifié qu'il briguait le califat. Ses disciples, par contre, ne tarissent pas d'éloges envers “celui qui a été désigné par le prophète pour être le successeur de Ali”. A l'origine de cette fièvre califale, plusieurs songes répétés à l'envi et qui font état d'une restauration imminente du califat avec à sa tête, Abdesslam Yassine. L'un de ses disciples aurait ainsi vu en songe sur le corps de celui-ci la tête du prophète qui lui a révélé que Yassine avait été désigné pour rétablir “le califat selon le modèle du prophète”.
Mieux encore, au cours d'une réunion, Mounir Regragui, membre du Majlis Al Irchad d'Al Adl Wal Ihsane, a expliqué notamment pourquoi Yassine méritait amplement le titre de calife puisqu'il “est un descendant du prophète, un combattant de Dieu doublé d'un savant, un pédagogue qui maîtrise la langue arabe, leader d'une communauté avec en plus la certitude que la khilafa lui revient” ! D'autres disciples sont allés plus loin et ont interprété la référence répétée de Yassine à l'année 2006 comme étant un signe prémonitoire pour l'établissement de ce califat bien particulier. Et c'est justement cette histoire de khilafa qui a provoqué l'ire des autres courants islamistes qui voient dans cette affirmation une volonté affichée d'Al Adl de s'autoproclamer chef de file de la nébuleuse islamiste. D'une seule voix, du PJD à Al Qaïda en passant par les salafistes de tous poils, les islamistes ont crié à la supercherie, accusant Yassine d'utiliser la crédulité de ses ouailles pour donner crédit à une thèse farfelue !
Si de nombreuses diatribes verbales ont été recensées ici et là au niveau de certaines mosquées, c'est surtout sur le Net que la guerre des islamistes a connu son apogéeavec le lancement ,en octobre 2005, d'un VCD qui tire à boulets rouges sur Yassine. Yassine, mina l’khilafa ila l’khorafa (Yassine, du califat à la fable) est un véritable pamphlet confectionné par de grosses pointures islamistes telles que Ahmed Raïssouni ou Lamine Boukhobza, pour démonter l'argumentaire relayé par le service de communication de la mouvance.
Mais c'est le concepteur du VCD, Sijilmassi Hassan Alaoui, enseignant à l'université Ibn Tofaïl de Kénitra qui semble le plus acharné à démonter la thèse de Yassine : “Pendant des réunions présidées par Yassine, les discussions ont souvent porté sur les personnalités capables de prendre des responsabilités politiques, désignant un tel à la tête de l'enseignement, tel autre à la tête du département de l'agriculture, etc.”. Une sortie minimisée par un cadre d'Al Adl qui se contente de mettre cette hargne sur le compte du “dépit de Sijilmassi après qu'il a quitté la Jamaâ où il occupait un poste de responsabilité”.
Plusieurs connaisseurs du dossier soupçonnent les pouvoirs publics d'être derrière cette sortie médiatique. Critère majeur à leurs yeux, le CD est disponible en masse à Derb Ghallef et dans les Souika de Rabat et de Salé, ce qui prouverait une volonté délibérée de l'Etat de toucher les militants de Yassine dans leurs fiefs. Une deuxième partie est d'ailleurs en préparation. Dans cette guerre sans merci, le makhzen a d'ailleurs ameuté de nombreux salafistes, comme Abdelbari Zemzemi, connus pour leur proximité subite avec le pouvoir. Mission : décrédibiliser Yassine et sa fameuse ”échéance 2006”. Même Fizazi qui n'est pas particulièrement en odeur de sainteté auprès du pouvoir n'a pas hésité à “descendre” Yassine. Les raisons des uns et des autres diffèrent. “Les uns le font pour plaire au pouvoir, les autres pour rester fidèles à leur purisme idéologique”, estime un spécialiste. In fine, tous servent une même cause. “Au moment où le procès de Nadia Yassine s'est révélé être un véritable fiasco, estime un politicien de gauche, l'Etat a préféré attaquer Adl sur son propre terrain, celui de la propagande”.
à l’échéance “2006 la glorieuse”, rappelée en grande pompe par Yassine le 9 septembre 2005 à Fès s'ajoute, pour le makhzen une autre inquiétude, celle de le voir disparaître à soixante-quinze ans. “On en viendrait presque à lui souhaiter longue vie tellement l'avenir d'Al Adl est incertain” , note cyniquement ce dirigeant politique. Remarque judicieuse, d'autant que c'est Yassine en personne qui assure la cohésion spirituelle du mouvement. Sans lui, l'option de prise du pouvoir par le rêve pourrait facilement être abandonnée. Et c'est ce dont rêve le makhzen et ses relais.


Cheikh Yassine, peu après
sa libération (AFP)
Reportage. Fès : le labo d'Al Adl

Au moment où la menace d'une Qawma en 2006 est prise au sérieux, Al Adl fait une démonstration de force à Fès. Virée dans cette ville ruralisée, paupérisée, où les adeptes de Yassine tissent patiemment leur toile.


Gandoura large et barbe de rigueur, les deux hommes se tournent vers les autres passagers du grand taxi et demandent, avec beaucoup de courtoisie, l'autorisation de mettre une cassette de Coran pour
remplacer le tube d'enfer imposé par le chauffeur, un rouquin aux épaules de colosse. Devant l'acquiescement timide des passagers, le chauffeur met fin aux mélopées plaintives d'un violon accompagnant une chanson de cheikhate. Les deux barbus se gardent bien de faire du prosélytisme mais la référence répétitive à “sidi Abdeslam” dans leur discours montre que les militants espèrent bien remettre sur le droit chemin quelques “brebis égarées”.
Il faut bien une petite demi-heure pour traverser la ville à partir de Hay Tariq, l'un des quartiers chauds que les adeptes de Yassine tiennent d'une main de fer depuis que l'un des gendres du Cheikh, un certain Mohamed Kabous, y a élu domicile. C'est d'ailleurs à partir de ce quartier que le départ de la marche du 1er novembre 2005 a été donné par Abdellah Chibani, le mari de Nadia Yassine, dans une démonstration de force sans précédent des adlistes. Ce jour-là, plusieurs centaines de leaders et membres de la Jamaâ de Abdeslam Yassine se sont dirigés en cortège vers la prison Bourkayez à Fès pour tenir un sit-in. Objet : ils exigeaient la libération des douze étudiants islamistes arrêtés et condamnés en 1991 à vingt ans de prison, pour leur implication dans les événements qui avaient bouleversé le campus de l'Université Mohammed 1er à Oujda. Lors de ces troubles sanglants, ceux-ci avaient attenté à la vie de Maâti Boumli, jeune étudiant de la mouvance gauchiste. Aujourd'hui, Al Adl considère que le procès a été entaché de plusieurs irrégularités. A un moment où le mouvement cherche à refaire parler de lui, cette affaire lui sert de cheval de Troie. D'ailleurs, un autre meeting, tout aussi marquant que celui de Fès, a eu lieu le 22 octobre 2005, au Hay Mohammadi à Casablanca.
“Il faut dire que c'était vraiment impressionnant, ce cortège d'une soixantaine de véhicules qui se dirigeaient dans un ordre impeccable vers la prison de Bourkayez”, se rappelle cet étudiant à la fac de Dar Mehraz. Au niveau du quartier Bensouda, l'un des quartiers les plus chauds de la mouvance islamiste, les policiers sont intervenus pour disperser cette manifestation. Le même jour, Al Adl Wal Ihsane s'est fendue d'un communiqué où les adeptes de Yassine dénonçaient avec force «l'intervention barbare » des forces de l'ordre, en rappelant notamment qu'une vingtaine de leurs véhicules avaient été endommagés lors de l'intervention policière. On y apprenait aussi que plusieurs grosses pointures de la mouvance avaient été blessés. Il s'agit ,entre autres, de Abdellah Chibani, du premier responsable d'Al Adl à Fès, Abdellah Bella, ou encore des personnalités de premier plan comme Abdellah Aynouss, Abdeslam Hajjou, Mohamed Rabouz et Abdellah Aâraâr. “Si le bras de fer n'a pas vraiment fait de victimes, c'est que les islamistes avaient pour consigne de ne pas opposer de résistance. Même s'ils n'ont pas eu d'accord à la suite de leur demande d'autorisation déposée le 28 octobre 2005, les islamistes sont sortis. Ce qui les intéressait, c'était surtout qu'on parle d'eux”, rappelle un gradé de la police qui note au passage que “l'implantation de la mouvance à Fès devient de plus en plus massive”.
Tous les observateurs confirment d'ailleurs que Fès est devenue plus que jamais un véritable fief des militants de Yassine. Cela fait bien des mois que le cheikh y multiplie rencontre sur rencontre, réunion sur réunion. “Les soldats de Yassine, ont trouvé dans la dégradation des mœurs et dans la montée de la criminalité à Fès, un véritable laboratoire pour tester leur capacité de mobilisation”, précise ce professeur. Les autorités, ne sont pas mécontentes de voir un mouvement à priori pacifiste investir le terrain et prendre des quartiers réputés être aux mains des jihadistes”, ajoute-t-il. Chaque quartier chaud de la capitale spirituelle a été ainsi mis sous la férule d'une cellule qui se permet de chauffer discrètement les foules, d'apporter assistance aux exclus et surtout de pratiquer un prosélytisme particulièrement soft.
“Ils sont imbattables dans la vieille médina. A Boujeloud, Attarine, Al Quaraouyine, du côté de Moulay Driss, on ne voit qu'eux. C'est vrai qu'ils sont discrets mais on les reconnaît facilement à leur manière d'apprendre la Hamzia et la Borda en groupes (sortes de louanges au prophète vivement recommandées par Yassine) au sein de ces différents mausolées”, précise Abdelmajid El Gouzi,le directeur du journal régional Al Ichraq. Les nouvelles recrues qui doivent absolument être parrainées par un membre de l'association, doivent passer par une période d'éducation et de maturation spirituelle. Un embrigadement qui se passe sous la tutelle d'un naqib (délégué) et dans le cadre de l'ousra (la famille), cellule généralement composée de dix personnes. “Plongé dans un bain de spiritualité constant, talonné par les ‘frères’ qui racontent leur expérience spirituelle sans aucune pudeur, le nouveau venu est prêt à croire tout ce qu'on lui raconte” explique un ex-membre d'Al Adl Wal Ihsane exaspéré par l'idolâtrie qui entoure la personne du cheikh.
“La mouvance de Yassine a largement comblé le vide laissé par Abou hafs et consorts qui ont payé cher leur sympathie pour Ben Laden”, explique Gouzi qui a beaucoup travaillé sur les mouvements islamistes de Fès. Les membres de la “Salafia Jihadia”, de “Takfir Wal Hijra” et du “Amr Bil Maârouf” ont été pratiquement décimés par une répression sans précédent, orchestrée par les hommes de Laânigri au lendemain du 16 mai 2003. A l'époque, les leaders de cette mouvance jihadiste avaient été mis en prison et la plupart de leurs lieux de rendez-vous illicites ont été fermés. “On a mis les scellés sur les maisons suspectes, fermé une centaine de mosquées clandestines et renvoyé les maîtres de plusieurs écoles coraniques”, avoue un haut gradé. Aujourd'hui encore, les centres de “combat”, situés dans la commune rurale de Ouled Mellal à Zouagha Moulay Yacoub, sont l'objet d'une surveillance constante pour éviter que d'autres islamistes ne reviennent y suivre une formation de commandos. Du pain bénit pour les disciples de Yassine qui ne se cachent plus aujourd'hui pour promettre aux habitants de ces mêmes localités, le califat ou à défaut le chaos. “Les naqib d'Al Adl sont particulièrement actifs dans les quartiers chauds et autres foyers d'exclusion, comme Belkhayat, Bab El Guissa, Ouinat El Hajjaj, Ras El Ma, Hafat Moulay Idriss, quartiers ruralisés, ceinturant la ville”, recense un connaisseur, la cible privilégiée de Yassine et consorts, des ouailles frappés par un chômage endémique et une scolarité nulle. Bonjour les dégâts !



Menace. De la qawma à la révolution ?

Pour les militants d'Al Adl wal Ihsane les derniers troubles qu'a connus le Maroc, des émeutes d'Al Hoceima à celles de Laâyoune en passant par les manifs de Bouarfa sont les précurseurs d'une “Qawma” imminente. Du coup, ils déclarent à tout vent que le moment est venu pour leurs militants de se mobiliser pour changer la donne politique marocaine. Si la pensée idéologique du “morchid” est difficile à synthétiser, la notion de Qawma qui est largement usité dans le lexique Adlien est beaucoup plus simple à appréhender. Il s'agit d'un terme emprunté au coran et qui signifie “soulèvement” ou “révolte”. Mais il est clair que Yassine parle ici de révolution et il le précise clairement dans son Mokadimma Fil Minhaj “j'utilise le mot Qawma au lieu de révolution, pour exprimer l'éveil de la conscience, la renaissance, la mobilisation et la préparation à la grande marche. Notre soulèvement, fidèle au modèle prophétique, nous libérera du pouvoir imposé et nous permettra d'accéder à la khilafa”. En attendant, il faudra passer par l’étape du “Jihad structuré” qui permettra à la jamaâ de “cueillir” le pouvoir. Le fruit serait-il mûr ? En tout cas, “l'entourage royal prend l'affaire très au sérieux”, confie une source proche du Palais.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés