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Par Driss Bennani
Pêche côtière. Sardine, un trésor inexploité
Il y a de moins en moins de sardines de bonne qualité au Maroc, même s'il en est le premier producteur mondial. Les responsables ? Bateaux de pêche, industriels et pouvoirs publics. Aujourd'hui, parce qu'il y va de leur survie, tous veulent sauver cette richesse nationale.
Depuis que la sardine a déserté ses eaux, la vie s'est arrêtée au quartier industriel du port de Safi. Sur place, des ruines, des hangars désaffectés et quelques silhouettes égarées témoignent encore d'un passé prospère. Sur la vingtaine d'usines qui faisaient vivre plusieurs |
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centaines de familles, seuls deux tournent encore aujourd'hui, à faible régime. La faute ? Elle est multiple. D'un côté, il y a les raisons économiques, propres aux entreprises et à leur gestion, de l'autre, des conditions naturelles qui font qu'il n' y a plus de sardines au large de Safi, témoigne anonymement le patron d'une conserverie. Même quelques centaines de kilomètres plus au sud, la sardine se fait rare. à Agadir, pourtant plus grand port de pêche du pays, les marins ont, presque tous, aujourd'hui, la mine défaite. En vrac, ils se plaignent de la rareté de la sardine, de l'éloignement, chaque jour un peu plus grand, des zones de pêche, du prix galopant du gasoil, etc.
Des professionnels en colère
Les industriels (majoritairement conserveurs de sardine) ne se portent pas mieux. Il y a quelques semaines, leur association professionnelle (UNICOP) a adressé une lettre ouverte au ministre des Pêches, lui faisant part des menaces qui planent sur l'industrie de la conserve du poisson. En gros, les professionnels ne contrôlent pas le processus de pêche en amont. Le poisson, tel qu'il est pêché en mer est d'excellente qualité. Mais les conditions de son transport puis de son déchargement au port le rendent parfois inexploitable pour notre industrie, pourtant considérée par les spécialistes, comme l'industrie à plus forte valeur ajoutée dans le domaine de la pêche, explique un membre de l'UNICOP. Mais attention, si les industriels de la conserve sont aussi regardants sur la qualité, c'est que l'essentiel de leur production (presque 90%) va à l'export, essentiellement vers des marchés européens et américains, intransigeants sur la qualité sanitaire de leurs importations.
Une production au ralenti
Aujourd'hui, dans le secteur de la sardine, on fait comme on peut. La majorité des usines de conserves tournent à moins de 60% de leur capacité de production. La visibilité pour la production est également réduite à quelques heures seulement. Soyons clairs, les conserveurs ne savent jamais quand, ni combien de temps ils vont travailler. Vers midi, je passe des coups de fil à mes représentants dans les ports de Tan Tan et de Laâyoune (là où la sardine existe encore). Ils me confirment alors la quantité de poisson que nous sommes censés recevoir. J'alerte mes employés (500 personnes), par téléphone, et j'ai exactement douze heures (la durée du trajet Laâyoune-Agadir) pour préparer l'usine à une journée de production, explique F.B, gérante d'une usine de conserves à Agadir. Une journée de production, cela commence donc par une alerte générale. Puis tout doit aller très vite, pour ne pas dégrader la fraîcheur et la qualité du poisson.
Une qualité défaillante
Question : sachant que le Maroc est le premier producteur au monde de sardine, que des tonnes en sont chaque jour débarquées à Agadir, Tan Tan, Laâyoune et ailleurs, de quoi l'industrie de conserve se plaint-elle exactement ? Qu'est-ce qui explique ce climat d'exception dans les conserveries ? Majid Joundy, secrétaire général de l'Unicop apporte cette nuance, capitale : Nous avons interpellé les pouvoirs publics sur la qualité et l'irrégularité du poisson que nous recevons. En fait, l'irrégularité est une conséquence du manque de qualité. Puisque, même quand il est abondant sur les ports, le poisson peut être rejeté par les usines de conserve, s'il n'est pas de qualité.
En ces temps de crise, la qualité est bien le dernier souci des bateaux de pêche côtière qui opèrent entre Agadir et Laâyoune. Face à la flambée du prix du gasoil et à l'éloignement des zones de pêche, les armateurs pensent d'abord à rentrer dans leurs frais. Ils vont donc de plus en plus loin en mer, chercher le maximum de poisson avant de rentrer au port. Problème, cela prend plusieurs heures. Entre six et douze en moyenne. Vu l'absence de froid à bord, la sardine est entassée dans des cales qui peuvent contenir entre 40 et 70 tonnes. Dans le langage marin, on appelle cela sobba (soupe). L'appellation est révélatrice. Ainsi entassée et sous l'effet de la chaleur, la sardine libère son histamine (une substance présente même dans le corps humain). Mais quand cette histamine dépasse une certaine limite, elle se transforme en substance chimique, parfois nocive, explique un responsable d'un laboratoire d'analyse du poisson au port d'Agadir. Au-delà de six heures, le poisson est (presque) systématiquement vendu sur les quais, pour une consommation immédiate. Et l'histamine ? Le marché local n'impose pas de règles draconiennes d'hygiène comme le font les usines de conserves, sous la pression de leurs clients européens ou américains. Arrivée au port, la sardine est ensuite extraite des cales en inondant ces dernières d'eau potable. Ça, c'est pour la théorie. En pratique, les bouches d'eau potable des ports restent fermées pendant plusieurs jours. Résultat : les bateaux se servent au bassin du port, là où ils accostent. C'est dans cette eau que vont tous les déchets des bateaux, des quais, du port, et parfois même, des chantiers navals. C'est donc une eau polluée, et par endroits, toxique.
Des procédures négligées
Le difficile parcours de la sardine ne s'arrête pourtant pas là. Théoriquement encore, chaque bateau qui rentre au port doit déclarer ses prises au bureau de contrôle relevant de l'Office national des pêches (ONP). Cela permet à ce dernier de partager les prises du jour entre la consommation locale et l'industrie de la conserve, puis de prélever des taxes sur le tonnage et sur les transactions effectués. Le problème, c'est que seule une dizaine de bateaux respecte ce parcours. Certains vont même jusqu'à déclarer qu'ils sont rentrés à vide. Ceux-là écouleront leur poisson sur le quai, au noir et souvent, au quadruple du prix fixé dans chaque port. Comment ce poisson quitte-t-il l'entrée d'un port surveillé par trois corps armés ? Mystère. Toujours est-il que la loi interdit aux usines de conserve d'effectuer des transactions directes avec les armateurs. Elles doivent absolument passer par l'ONP, et donc ne traiter que le poisson légalement déclaré. Des miettes. C'est ce qui a poussé certaines usines à faire appel aux services d'intermédiaires qui achètent au noir et qui les livrent légalement après, confie un commerçant. En fin de compte, l'Etat perd ses taxes, les conserveries, leur matière première et le consommateur au bout de la chaîne paie son kilo de sardine au moins trois fois plus cher, à cause des transactions au noir et de la flambée du prix de gros qui s'ensuit.
Un plan incertain
Face à tout cela, le gouvernement planche sur un plan d'aménagement de la pêche pélagique. Il prévoit, entre autres mesures, la mise à niveau de la flotte de pêche côtière, la limitation des quotas imposés aux sous-produits de la mer (farine de poisson) et l'encouragement des industries à forte valeur ajoutée (conserveries essentiellement). Comment ? En utilisant peut-être les rentrées financières provenant du nouvel accord de pêche avec l'Union européenne, mais rien n'est encore sûr, analyse ce spécialiste du dossier. Le problème de ce projet, avance Abderrahmane El Yazidi, syndicaliste de la pêche à Agadir, c'est qu'il maintient une économie de rente. 50% du potentiel de pêche a déjà été octroyé avant même la sortie de ce plan. à suivre. |
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