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N° 201
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi


Vie privée, vie publique

La vie privée des dirigeants influe sur leur action publique. Etre informé là-dessus est un droit inaliénable


Une affaire n’est pas encore terminée que déjà, s’en ouvre une autre. Celle de l’hebdomadaire Al Ayam, objet d’une enquête judiciaire parce qu’il a publié, voilà deux semaines, un dossier sur les anciens harems royaux. Il n’y a pas encore inculpation ; espérons de tout cœur qu’il n’y en aura pas. Mais déjà, se pose une (nouvelle) question de fond : est-ce illégitime, pour un journaliste, de vouloir informer sur la vie privée des dirigeants ?
C’est ce qu’on voudrait nous faire croire, au motif que “les hommes publics ont droit au respect de leur vie privée”. Navré pour eux, mais rien n’est plus faux. En Angleterre, la presse (qui tire là-bas à des millions d’exemplaires) n’a jamais épargné à ses lecteurs le moindre détail sur la vie sentimentale des princesses et des princes – y compris l’héritier de la Couronne. Aux Etats-Unis, un président a failli être destitué parce que les médias ont révélé sa liaison sexuelle avec une stagiaire. En France, les déboires conjugaux d’un candidat sérieux à la présidentielle ont fait, l’été dernier, les choux gras des magazines… En démocratie, ces territoires-là ne sont plus tabous, pour une raison simple : la vie privée des dirigeants influe sur leur action publique. Etre informé là-dessus est un droit inaliénable.
Au Maroc, les “sujets” sur la royauté sont très vendeurs, parce qu’ils intéressent fortement le public. Ils doivent, cela va de soi, être traités avec éthique et professionnalisme – c’est, officiellement, le seul souci du sérail. Mais ce qui dérange le sérail, au fond, c’est le fait même que ces sujets-là soient traités. Confusément, le sérail pense qu’il peut encore arrêter cette dynamique. Mais il se trompe. C’est irréversible, c’est le sens de l’Histoire. Aucun personnage public au monde, évidemment, n’est heureux de voir sa vie privée exposée au public. Mais dans les démocraties, on a trouvé une solution à ce problème : initier l’information, plutôt que la subir. Jusqu’à présent, seul Paris-Match a eu accès à l’intimité des Alaouites, et on ne pourra pas nous empêcher d’en ressentir de la frustration, nous, journalistes marocains, qui connaissons les vraies attentes de notre public…
Les pratiques moyenâgeuses de l’ère Hassan II ? C’est de l’Histoire, et comme pour les années de plomb, le public ne tournera la page qu’après l’avoir lue. Alors que le Palais nous permette de la lire ! Et puis il y a l’actualité, bien sûr. D’abord l’actualité “sérieuse”: qu’est-ce qui se trame parmi les proches du roi qui, seuls, détiennent le vrai pouvoir ? Que ses proches (et pourquoi pas le roi lui-même) nous accordent des interviews ! Qu’ils fassent des déclarations choc tout en distillant des confidences subtiles – comme cela se fait ailleurs… Nous garderons la liberté du commentaire mais (c’est une règle de base du métier), nous ne “grillerons” jamais nos sources. Ensuite l’actualité “légère” : il y a tellement de petites choses, dans l’univers royal, qui ne relèvent pas du secret d’alcôve et que le public adorerait connaître… Que le protocole nous reçoive régulièrement, qu’il nous parle sans langue de bois ! Qu’on organise pour nous des séances photos, voire des mises en scène “people”, toutes ces choses qui relèvent aussi de notre métier, et dont le public raffole ! Bref, qu’on nous donne du grain à moudre, plutôt que de nous obliger à nous rabattre sur de la matière hasardeuse, trouvée par des voies périlleuses (ce que nous continuerons à faire faute d’autres solutions, fidèles à notre mission d’informer).
De quoi ces gens-là ont-ils peur ? Des dérapages ? C’est un risque, en effet. Mais tant que le Palais ne le prendra pas, il s’exposera à un autre risque, encore plus fort : celui de la manipulation des témoins de seconde main et/ou anonymes. La communication est la nouvelle religion mondiale. Que le Palais royal s’y adapte, au lieu d’y résister. Si la coopération remplace le conflit, tout le monde y gagnera.

 
 
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