Vie privée, vie publique
La vie privée des dirigeants influe sur leur action publique. Etre informé là-dessus est un droit inaliénable
Une affaire nest pas encore terminée que déjà, sen ouvre une autre. Celle de lhebdomadaire Al Ayam, objet dune enquête judiciaire parce quil a publié, voilà deux semaines, un dossier sur les anciens harems royaux. Il ny a pas encore inculpation ; espérons de tout cur quil ny en aura pas. Mais déjà, se pose une (nouvelle) question de fond : est-ce illégitime, pour un journaliste, de vouloir informer sur la vie privée des dirigeants ?
Cest ce quon voudrait nous faire croire, au motif que les hommes publics ont droit au respect de leur vie privée. Navré pour eux, mais rien nest plus faux. En Angleterre, la presse (qui tire là-bas à des millions dexemplaires) na jamais épargné à ses lecteurs le moindre détail sur la vie sentimentale des princesses et des princes y compris lhéritier de la Couronne. Aux Etats-Unis, un président a failli être destitué parce que les médias ont révélé sa liaison sexuelle avec une stagiaire. En France, les déboires conjugaux dun candidat sérieux à la présidentielle ont fait, lété dernier, les choux gras des magazines
En démocratie, ces territoires-là ne sont plus tabous, pour une raison simple : la vie privée des dirigeants influe sur leur action publique. Etre informé là-dessus est un droit inaliénable.
Au Maroc, les sujets sur la royauté sont très vendeurs, parce quils intéressent fortement le public. Ils doivent, cela va de soi, être traités avec éthique et professionnalisme cest, officiellement, le seul souci du sérail. Mais ce qui dérange le sérail, au fond, cest le fait même que ces sujets-là soient traités. Confusément, le sérail pense quil peut encore arrêter cette dynamique. Mais il se trompe. Cest irréversible, cest le sens de lHistoire. Aucun personnage public au monde, évidemment, nest heureux de voir sa vie privée exposée au public. Mais dans les démocraties, on a trouvé une solution à ce problème : initier linformation, plutôt que la subir. Jusquà présent, seul Paris-Match a eu accès à lintimité des Alaouites, et on ne pourra pas nous empêcher den ressentir de la frustration, nous, journalistes marocains, qui connaissons les vraies attentes de notre public
Les pratiques moyenâgeuses de lère Hassan II ? Cest de lHistoire, et comme pour les années de plomb, le public ne tournera la page quaprès lavoir lue. Alors que le Palais nous permette de la lire ! Et puis il y a lactualité, bien sûr. Dabord lactualité sérieuse: quest-ce qui se trame parmi les proches du roi qui, seuls, détiennent le vrai pouvoir ? Que ses proches (et pourquoi pas le roi lui-même) nous accordent des interviews ! Quils fassent des déclarations choc tout en distillant des confidences subtiles comme cela se fait ailleurs
Nous garderons la liberté du commentaire mais (cest une règle de base du métier), nous ne grillerons jamais nos sources. Ensuite lactualité légère : il y a tellement de petites choses, dans lunivers royal, qui ne relèvent pas du secret dalcôve et que le public adorerait connaître
Que le protocole nous reçoive régulièrement, quil nous parle sans langue de bois ! Quon organise pour nous des séances photos, voire des mises en scène people, toutes ces choses qui relèvent aussi de notre métier, et dont le public raffole ! Bref, quon nous donne du grain à moudre, plutôt que de nous obliger à nous rabattre sur de la matière hasardeuse, trouvée par des voies périlleuses (ce que nous continuerons à faire faute dautres solutions, fidèles à notre mission dinformer).
De quoi ces gens-là ont-ils peur ? Des dérapages ? Cest un risque, en effet. Mais tant que le Palais ne le prendra pas, il sexposera à un autre risque, encore plus fort : celui de la manipulation des témoins de seconde main et/ou anonymes. La communication est la nouvelle religion mondiale. Que le Palais royal sy adapte, au lieu dy résister. Si la coopération remplace le conflit, tout le monde y gagnera. |