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Sahara. Propagande contre propagande
Histoire. Quand le Maroc voulait envahir la Mauritanie
Enquête. Le blues des médecins
Portrait. Fakhir, l'entraîneur miracle
Reportage. En attendant, elles survivent...
Festival. À l'école du cinéma
N° 201
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Sahara. Propagande contre propagande
Histoire. Quand le Maroc voulait envahir la Mauritanie
Enquête. Le blues des médecins
Portrait. Fakhir, l'entraîneur miracle
Reportage. En attendant, elles survivent…
Festival. À l'école du cinéma

Par Armandine Penna

Reportage. En attendant, elles survivent…

Deux femmes attendent leur
passage en Espagne dans
une maison de Tanger. (A.P)
Avant de traverser le détroit, les migrantes subsahariennes doivent longtemps survivre au Maroc. Leur corps, leurs enfants ou tout juste leur capacité à susciter la pitié des autres les sauvent de l'abandon. Voyage au cœur d'une population bannie.


Femmes noires avec un enfant accroché dans le dos. Femmes qui tendent la main, les yeux tristes et pourtant le sourire aux lèvres. On les croise souvent au détour des rues de nos grandes villes. On leur donne parfois une pièce, par devoir, par pitié. On cherche rarement à comprendre ce qui les a poussées jusqu'ici. Selon une étude
approximative, 15 à 20% des migrants subsahariens en transit au Maroc, seraient des femmes. Parce qu'elles ont un corps, désirable et exploitable, leur migration est forcément différente de celle des hommes. Ce corps, elles le subissent ou l'utilisent, au gré des obstacles, sur le long parcours de combattante qui doit les mener jusqu'en Europe.

Portraits de femmes
Beauty, qui se dit soudanaise, vit , depuis trois ans, dans la forêt de Bel Younech bordant l'enclave de Sebta. Son fils y est né. Il a grandi entre les arbres, sous des tentes de fortune. “Nous ne pouvions sortir, nous n'avions rien pour manger, ni pour nous laver”, se souvient-elle en serrant le petit garçon contre elle. Fin septembre, lors de l'un des passages forcés vers l'enclave de Sebta (l'un d'entre eux s'est soldé par cinq morts), elle est l'une des rares femmes parmi des centaines d'hommes, à avoir tenté le très physique franchissement du grillage frontalier, à l'aide d'échelles artisanales, son fils dans les bras. “Ils ont sauté, j'ai sauté. Mais j'ai été stoppée par les autorités espagnoles et marocaines”. Beauty est d'abord retournée dans la forêt quadrillée par les militaires, avant d'être accueillie dans une maison. Son fils est pour la première fois de sa vie sous un vrai toit. Et sa mère rêve d'une nouvelle chance, peut-être par la mer. Queen, la trentaine, coquette et courageuse, installée au Maroc depuis plus de quatre ans, se sent coincée : “La personne qui m'a emmenée du Nigeria jusqu'ici m'a promis qu'on nous ferait traverser la mer. Mais les Marocains ne nous ouvrent pas le passage”, déplore-t-elle. Au début de l'été, elle a voulu traverser avec ses deux enfants. Le zodiac a chaviré au large de Tanger. Ses enfants se sont noyés. La mère conclut d'une voix triste : “Maintenant je n'ai plus rien avec moi. C'est dur d'élever des enfants ici. Aujourd'hui, je n'en veux plus”, confie-t-elle. Encore faut-il pouvoir se procurer des moyens de contraception. Myriam est tombée enceinte : “C'est Dieu qui me l'a donné. Je ne pouvais pas le rejeter !” Elle aurait aimé accoucher en Espagne, mais le bébé est venu au monde avant qu'elle n'atteigne l'autre rive. Finalement, il lui sert de bouclier : “Certains policiers ont des enfants, s'ils te voient en train de pleurer avec ton bébé, ils te laissent car ils ont de la sympathie pour toi”. Queen conteste : “Récemment, beaucoup de mes sœurs qui avaient des enfants ainsi que des femmes enceintes, ont été déportées vers la Mauritanie ou, en avion, vers le Nigeria. Aujourd'hui, il n'y a plus de garanties pour les mamans avec des bébés”. En tout cas, les bébés attirent la compassion des passants. Myriam part chaque jour demander l’aumône avec son jeune fils. “Je n'ai pas de famille qui m'envoie de l'argent. Je dois me débrouiller pour gagner de quoi m'occuper de lui. Il y a des choses qu'une femme peut faire. Moi par exemple, quand je demande de l'argent aux gens, ils m'en donnent. Je fais aussi des rastas (tresses) pour gagner de quoi manger”, explique la jeune mère en tirant une de ses tresses de sous le bandeau qui lui couvre la tête.

Protégées ou prostituées ?
Comme la plupart des Nigérianes, qui constituent le grande majorité des migrantes, Queen a été acheminée du sud chrétien du Nigeria au Maroc, par l'intermédiaire d'une mafia de son pays : “C'est dur pour une femme de migrer seule. Tu dois avoir un patron pour te protéger”, confie-t-elle. Pour certaines femmes et principalement pour celles originaires des pays francophones, le protecteur est appelé mari . Certaines l'ont vraiment épousé dans leur pays d'origine et ont pris la route avec lui. Precious est arrivée seule, elle a rencontré le sien à Rabat. “La plupart de mes sœurs trouvent leur mari ici. Si ce n'est pas un mari, c'est un petit ami. Moi, j'ai de la chance, mon gars est très gentil avec moi”, confie Precious , battant des cils. Elle confie vivre une vraie relation de complicité. Une histoire d'amour ? Beaucoup de femmes acceptent d'obéir aux exigences domestiques et sexuelles d'un homme, parfois violent, en échange de sa protection, de sa prise en charge. Dans le cas des Nigérianes, un contrat les lie à leur patron, elles savent qu'elles vont devoir travailler pour lui une fois à destination, “dans une ferme, dans un magasin, ou comme domestique”, affirme Queen, en échange d'une protection incertaine. Difficile, voire impossible, de parler ouvertement de prostitution avec les migrantes. Assurément, elles ne vendent pas leur corps sur les trottoirs marocains, mais beaucoup de Nigérianes le feront sur ceux des grandes villes d'Espagne, de France ou d'Italie. En effet, elles devront devenir travailleuses du sexe pour gagner de quoi rembourser la dette exorbitante de leur voyage : de 30 000 à 50 000 euros (300 000 à 500 000 DH). Et si elles n'en parlent pas, c'est qu'elles ont promis de se taire, lors de la cérémonie vaudoue qui a précédé leur départ, quand elles ont renoncé à leur âme. Tant qu’elles n'ont pas payé leur dette, la menace vaudoue pèse sur elles. Pas question de briser le contrat si elles n'ont pas trouvé un système de protection alternatif (comme par exemple une ONG). Myriam, une petite croix blanche suspendus entre les seins,, conclut : “Finalement, il n'y a que Dieu qui puisse nous aider;” Dans les maisons louées collectivement où elles se cachent, des protestantes de tendance pentecôtiste se rassemblent régulièrement pour prier. Toutes l'assurent d'un ton ferme : “Nous sommes parties à la recherche d'une vie meilleure, pas question de retourner chez nous, les mains vides”. Amen.



Colloque. Mobilités féminines

LAMES, Le Laboratoire méditerranéen de sociologie (basé en France à Aix-en-Provence) a choisi Tanger pour organiser, la semaine dernière, un colloque universitaire international sur le thème des mobilités féminines. Des sociologues et ethnologues du monde entier sont donc venus parler de ces femmes qui sont de plus en plus nombreuses à traverser les frontières, pour trouver du travail. Migrations pour une ascension sociale, entre Maroc et Espagne, entre Mexique et Etats-Unis… De nombreux spécialistes se sont intéressés en off au sort des migrantes subsahariennes. L'occasion de croiser leurs points de vue. Renata Pepicelli, chercheuse italienne, a déjà étudié des Nigérianes qui se prostituent en Sicile. Pour elle, c'est clair : “Leur migration est semi-volontaire, c'est une stratégie d'émancipation”. Françoise Guillemaut, chercheuse à l'Université toulousaine du Mirail, qui s'intéresse à la condition des prostituées d'origine étrangère exerçant en France, insiste sur le fait que ces comportements n'ont rien d'exceptionnels : “Il faut les analyser dans le cadre du système beaucoup plus vaste des rapports homme-femme. Les femmes acceptent souvent de subir la domination masculine du moment qu'elles trouvent, par ailleurs, des compensations, notamment d'ordre matériel”.

 
 
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