Les leçons de l'Histoire
Nous n'en sommes qu'à 50 ans d'indépendance et six de nouvelle ère. Normal qu'on cafouille encore
E n 1845, le sultan du Maroc Moulay Aberrahman dépêche Al-faqih Assaffar, à l'époque pacha de Tétouan, pour une mission diplomatique à Paris. Objectif : étudier au plus près le mode de gouvernement du sultan Louis-Philippe. L'universitaire marocain Boussif Ouasti, traducteur du rapport de mission de l'ambassadeur Assaffar (1), rapporte notamment cet intéressant passage :
Parmi les lois édictées par leur sultan Louis-Philippe, approuvées et adoptées par le peuple, s'inscrit la liberté d'expression. (
) Les gazettes servent de tremplin pour critiquer les deux Chambres. Au cas où leur sultan léserait un de leurs Grands, ou usurperait un droit ou enfreindrait une loi, ils le dénonceraient dans les gazettes comme un despote et personne n'incriminerait l'auteur, ni lui causerait de tort. De même, publient-ils dans les gazettes, éloges et blâmes au sultan de France pour éclairer l'opinion publique. Ces éloges stimulent et encouragent le sultan, et les semonces l'incitent à se rendre aux remontrances ou à s'abstenir de certaines décisions. En cas d'injustice, les gazettes saisissent également l'opinion publique : si quelqu'un a été victime d'une injustice, elles exposent les faits pour révéler l'histoire dans son ensemble, l'information parvient jusqu'au tribunal qui tranche le litige conformément à leurs lois en vigueur.
L'histoire ne dit pas ce que Moulay Abderrahman fit des observations, manifestement empreintes d'admiration, d'Assaffar. Cinquante ans plus tard, le sultan Moulay Hassan (ou Hassan Ier) décida à son tour d'envoyer une délégation de soxante-dix étudiants marocains à Paris, pour faire bénéficier le Maroc de l'avancement de la société française. Une fois de retour, ces étudiants furent l'objet d'un complot ourdi par des courtisans de Hassan Ier. Ceux-ci s'arrangèrent pour les discréditer, de peur qu'ils ne prennent leur place auprès du sultan. L'empereur du Japon, à la même époque, avait fait la même démarche. Ses étudiants à lui, une fois de retour de France, furent honorés, et on fit grand cas de leurs enseignements. C'était le début de l'essor économique du Japon
On peut tirer au moins deux leçons de ces anecdotes historiques. La première, c'est que le principe de liberté d'expression existait déjà, en France, au XIXème siècle - alors que jusqu'aux années De Gaulle, il y avait encore des problèmes de censure. Autrement dit, il faut toujours un long processus de maturation pour qu'un tel principe se mette en place d'une manière pérenne. Dans le Maroc d'aujourd'hui, l'expérience n'est tentée que depuis six ans. Normal, finalement, qu'elle cafouille encore. La seconde leçon, c'est le sort réservé aux étudiants de Hassan Ier, discrédités par les courtisans quitte à maintenir le Maroc dans le sous-développement. Voilà, cette fois, une attitude qui a eu le temps de bien mûrir chez nous - et qui est toujours vivace à la cour.
Conclusion : en bien ou en mal, il faut toujours du temps pour qu'une attitude s'enracine. Nous n'en sommes qu'à cinquante ans d'indépendance et six de nouvelle ère. Notre impatience est compréhensible en ces temps de mondialisation et d'accélération de l'Histoire. Mais les sages, eux, savent que l'essentiel n'est pas de courir, mais de partir à point.
(1) Une ambassade marocaine chez Louis-Philippe, traduit et présenté par Boussif Ouasti, Edif/Paris méditerranée, 2002, 80 DH
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